Itoi martiale de Sieyès
Ce rassemblement populaire , les propos menaçants des Jacobins dans les Sections et les cafés, quelques placards annonçant une prompte insurrection si le Peuple n'obtient du pain et la Constitution de 93, ne servent qu'à avertir la Convention qu'elle doit prendre des mesures de défense... Aussi, voyez ! Sieyès, maintenant membre du Comité de Salut public, propose une loi martiale pour défendre la Convention contre le Peuple. Et voy*z la bonne foi de Sieyès , qui ne réve que l'abolition de la Constitution de 93 et qui déclare criminel tout rassemblement où Ton proposerait de rétablir la Royauté, de renverser la Constitution de 93, et de se rendre au Temple ou à la C onvention ! — II propose :
« De dissiper tout rassemblement de ce genre par la force après trois sommations ; — de punir de mort tout outrage avec violence contre un Député ; — de ne conserver qu'une seule cloche dans Paris, au pavillon de V Unité, pour sonner le tocsin en cas d'insurrection contre la Convention ; — de punir les Sections qui ne viendraient pas alors au secours de la Convention ; — d'autoriser ou d'obliger, en cas d'insurrection , tous les Députés et leurs suppléants à se réunir en assemblée à Châlons-sur-Marne ; — d'obliger alors les Généraux à envoyer des troupes à la Convention pour la ramener à Pari* et punir les insurgés. -
Voilà les poltrons qui vont déployer contre le Peuple au. tant d'énergie que la Révolution contre l'Aristocratie.
MAI VAIS PRÉPARATIFS d\\SURRE<:T10X. 195
Nous n'avons pas besoin de dire que ce projet est adopté par les Comités, et qu'il le sera bientôt par la Convention.
Ç 22. Mauvais préparatifs d'insurrection.
Effrayés de plus en plus par les progrès de la Réaction , et désirant prévenir le procès de Billaud et autres , les révolutionnaires veulent une insurrection. Mais où se réunir pour se concerter ? ils n'ont plus de ressources que dans des réunions secrètes. Quels sont leurs chefs ?Tous ceux qui ont dirigé les précédentes insurrections ont péri ; et aujourd'hui qu'une insurrection est infiniment plus difficile, aujourd'hui qu'il faudrait un Chef encore plus habile , un secret plus profond, une union plus intime, une discipline plus parfaite, tout manque au Peuple : plus d'homme capable et connu qu'on puisse choisir ou reconnaître pour chef ; beaucoup de Colonels rivaux , mais point de Général ; aucun concert, aucune intelligence avec la Montagne, aucun plan.
Les Montagnards, suspects aux yeux de la Majorité dans la Convention, toujours accusés de conspirer, obligés de se défendre en protestant qu'ils ne conspirent pas , désirent bien une insurrection , mais craignent trop de se compromettre pour correspondre avec les conspirateurs populaires. Duhem, Maribon-Montaud , Léonard- Bourdon (qui a assiégé l'Hôtel-de-Ville et pris Robespierre le 9 thermidord), se bornent à tenir des propos excitateurs ; Billaud, Collot, Barrère et Vadier, qui vont être jugés et qui désirent le plus vivement une insurrection qui les délivre, sont ceux qui craignent le plus d'y prendre part.
Ainsi, pas un homme dans cette Montagne à qui Robespierre a fait faire tant de grandes choses, et qui a renversé Robespierre ! Pas le moindre courage dans ces Billaud , ces Collot , ces Barrère , ces Vadier, ces Léonard-Bourdon , et tous ces imbéciles qui ont montré tant de fureur pour assassiner Robespierre !
Cependant , quelques meneurs inconnus décident quél 'on commencera par une pétition , qu'elle sera rédigée par les
1% coMEvriox. — 1 796.
Sections de Montreuil et des Quinze-Vingts au faubourg Saint-Antoine, et qu'elle sera présentée le 21 mars (1er germinal). — Le jour fixé, une nombreuse Députation apporte cette pétition , tandis que grand nombre de patriotes se réunissent dans le jardin des Tuileries, et que la Jeunesse dorée s'y réunit aussi pour les contenir , encouragée par les Comités.
Les pétitionnaires se plaignent des souffrances du Peuple et de la persécution des patriotes, mais en termes très-modérés.
• Organisez dès aujourd'hui , disent-ils en terminant , la Constitution de 93, que le Peuple français a acceptée et juré de défendre. Elle conciliera tous les intérêts, calmera tous les esprits, et vous conduira au terme de vos travaux. »
Le Président Thibaudeau répond que cette pétition insidieuse n'est pas l'œuvre des ouvriers.
« Sous voulons tous la Constitution, s'écrie hypocritement Tallûn, et il ne faut pas qu'on fasse croire au Peuple qu'il est dans cette Assemblée des membres qui ne veulent pas la Constitution. Mais il faut des lois organiques pour en assurer l'exécution... .
Et vous devinez que ces lois organiques sont un prétexte, une rouerie pour ajourner et même réviser et révoquer cette Constitution jacobine dont les Girondins ne peuvent vouloir - à aucun prix... Aussi, quand le Montagnard Miaulle demande que cette Constitution soit gravée sur des tables de marbre et exposées dans les lieux publics en attendant les lois organiques , Thibaudeau quitte la Présidence pour la tribune, et s'oppose à toute publicité de cette Constitution , qu'il attaque en elle-même : il demande au contraire qu'une grande vigueur soit imprimée au Gouvernement, et que de nouvelles attributions soient données à cet effet au Comité de Salut public. Et tous ces hommes accusent Robespierrre, les anciens Comités, la Convention avant le 9 thermidor, d'usurpation , de dictature et de tyrannie !
Legendre propose une commission de 1 1 membres pour préparer les lois organiques , c'est-à-dire pour détruire la Constitution ; et les Girondins, la Plaine, les Thermidoriens, décrètent tout en applaudissant et en triomphant , tandis que
M\UVA1S PRÉPARATIFS d'iXSURRECTION . 197
les imbéciles Montagnards osent a peine murmurer.... Puis Sieyès se hâte de monter à la tribune et de proposer sa loi martiale ou de grande police, destinée à combattre l'insurrection. Mais à peine a-t-il achevé son rapport, au milieu des cris d'indignation de la Montagne, qu'un tumulte époutable arrivé du dehors.
Nous avons dit que beaucoup de patriotes et beaucoup de jeunes gens se trouvent dans le jardin : mais la masse de la Jeunesse dorée, au nombre de 1,000 à 1,200, se trouve autour du Comité de Sûreté générale, qui les dirige et qui prévoit ou qui veut provoquer du trouble. Une rixe s'étant élevée dans le jardin, et trois jeunes gens ayant été jetés dans le grand bassin , la masse, autorisée par le Comité , se précipite avec des cannes sur les Jacobins, les expulse, après une longu lutte, et en fait refluer, du côté de la Convention, une partie, qui se jette tumultueusement dans les tribunes; on pousse des cris à la porte. Peut-être môme ce tumulteetces cris viennent-ils des jeunes gens, d'accord avec le Comité, pour fournir à Sieyès un bon prétexte... Aussitôt, en effet, le Président se couvre; la Majorité se lève en criant que le danger prévu par Sieyès est arrivé et qu'il faut voter à l'instant son projet. Aux voix! aux voix! s'écrient une foule de Députés; et le projet est décrété, sans discussion, au milieu des plus vifs applaudissements.
Cependant, le tumulte (probablement factice) ayant cessé, la Montagne, qui n'a pas voté, réclame contre l'opération : mais le Président répond que la loi est rendue et qu'on n'y peut plus revenir (ce qui n'est pas, comme on va le voir).
• On (la Montagne) conspire ici avec le dehors, dit l'impudent Tallien : n'importe ! il faut rouvrir la discussion sur le projet , et prouver que la Convention sait délibérer même au milieu des égorgeurs.
Oh l'infâme!... La Jeunesse dorée se présente alors, sous prétexte de protester de son dévouement, pour paraître avoir sauvé la Convention , qui, d'accord avec les jeunes gens pour jouer la Comédie, les couvre d'applaudissements. —Et,
198 co\VE*Tios. — 1795.
comme vous le pensez bien, le projet de Sieyès est voté de nouveau, sans désemparer et presque sans discussion.
Eh bien î comment les Thermidoriens , la Plaine , les Girondins, Sieyès, oseront-ils reprocher à Robespierre, aux Montagnards, aux Jacobins, les moyens employés par eux du 21 septembre au 9 thermidor! — Mais comme ces pauvres patriotes se font bâtonner par la Jeunesse dorée! voilà ce que c'est que de n'avoir ni chefs, ni direction, ni discipline r
$ 23. — Discussion brûlante sur Billand, etc.
Le lendemain (22 mars), on doit accuser enfin et entendre Billaud , Collot , Barrère et Vadier: c'est le procès à l'ancien Comité de Salut public, à Robespierre, à la Convention et au Peuple d'avant le 9 thermidor.
Dès le matin, la Jeunesse dorée occupe la plus grande partie des tribunes et empêche les femmes d'entrer. Quelques patriotes seulement peuvent s'introduire, tandis qu'un grand nombre d'autres se rassemblent autour de l'Assemblée. Dans l'intérieur, en attendant la séance, les uns chantent le Réveil du Peuple, et les autres la Marseillaise, c'est-à-dire que les deux partis se menacent partout où ils se rencontrent.
Aussitôt que les quatre prévenus sont à la barre, Robert Lindet monte à la tribune et demande la parole. — Mais Bourdon de VOise, qui devine qu'il veut s'associer à leur cause, a l'infamie de s'y opposer.
• C'est tout le Gouvernement qu'on veut juger, répond Robert Lindet; et, comme j'en ai été membre, je demande ma part de responsabilité. -
Puis, dans un long discours (de six heures), il retrace les immenses travaux et les immenses services du Comité, et soutient que, s'il y a des excès, c'est la lutte qui les a entraînés... Et n'est-ce pas de même pour Robespierre?
« Mais des ingrats, dit M. Thiers , oubliant déjà les services des accusés , trouvent trop long le discours qui les justifie. »
Et les services de Robespierre? L'ingratitude envers lui?.
DISCUSSION BRULANTE SUR B1LI At D. 19$
Le lendemain, Carnot imite Robert Lindet : il explique que l'immensité du travail a forcé les 12 membres du Comité à s'accorder réciproquement une Dictature individuelle, à chacun dans sa partie. H apprend qu'il s'est élevé le premier contre Robespierre et Saint-Just, et qu'il les a attaqués comme des usurpateurs, parce qu'ils avaient fait arrèur un de 8(8 meilleurs employés... Ainsi Carnot l'avoue, chaque membredu Comité était Dictateur dans sa partie, et lui-même était Dictateur pour la guerre, tout aussi bien que Robespierre pour la direction générale et la haute police politique. Et il avoue encore que c'est lui qui le premier (trompé sans doute et poussé par Billaud) s'est élevé contre Robespierre, et par conséquent qu'il est la première cause de sa chute. Eh bien, nous sommes désolés qu'il assume sur sa tète une pareille responsabilité ! Quelque respect que méritent sa réputation de probité, ses talents militaireset ses services, Carnot ne nous paraît être qu'une Spécialité, un Ministre de la guerre, nullementun homme d'État. C'est un deces honnêtes hommes dont la confiance est facile à surprendre, et dont l'honnêteté devient funeste au pays quand elle est exploitée par des fripons et des perfides. C'est ainsi que nous le verrons bientôt impliqué dans une conspiration royaliste, et que nous le verrons, en 1815, membre du Gouvernement provisoire, se laisser jouer par Fouché, qui le proscrira, auquel il demandera courageusement: Où veux-tu que j'aille, traître ? et qui lui répondra insolemment : Où tu voudras, imbécile !
Et quel motif il donne à son hostilité contre Robespierre ! L'arrestation d'un de ses commis, a lui donné par Bourdon de l'Oise, et que Robespierre, chargé de la haute police générale, a proposé d'arrêter, ainsi qu'il en avait le droit et le devoir, comme un dangereux contre-révolutionnaire. Sans doute Robespierre a eu tort s'il a manqué de procédés envers Carnot (ce qui n'est guère probable): mais, au fond, Robespierre avait peut-être cent fois raison de faire arrêter un employé qui n'était peut-être qu'un aristocrate déguisé (comme il y pn avait tant), et Carnot avait peut-être cent fois tort de
2C*J C03YLXT10*. — ITH.j.
vouloir conserver un employé suspect, qui pouvait livrer lr secretdes opérations militaires et qui était d'autant plus dangereux qu'il était plus capable. D'ailleurs, en admettant un tort tout personnel de Robespierre envers Carnot, était-ce un motif pour renverser, non pas un simple employé, mais un membre principal du Gouvernement? Et Carnot n'a pas v u ce que voyait Ingrand (p. 86), que, si l'on renversait Robespierre, la République était inévitablement perdue!
Quoi qu'il en soit, réduit à défendre ses collègues contre le3Thermidoriens,Carnotfait valoir que Billaud, Collot, etc. . se sont élevés les premiers contre le Triumvirat, et que l'indomptable caractère de Billaud a été le plus grand obstacle de Robespierre.
Nous doutonsquece fait suffise pour justifier Billaud aux yeux de ses accusateurs: mais aux yeux de l'Histoire!...
Prieur de la Côte-d'Or imite à son tour Girnot et Robert Lindet. Gomme ces trois hommes sont généralement estimés et considérés comme étrangers aux violences, la solidarité qu'ils invoquent avec les accusés embarrasseles accusateurs.
« Cet exemple n'est-il pas un avertissement pour la Convention, dit M. Thiers? Ne signifie-t-il pas que tout le monde a été plus ou moins complice des anciens Comités et que la Convention doit ellemême venir demander des fers , comme Carnot , etc.? En effet, elle n'a elle-même attaqué la Tyrannie qu'après les trois hommes qu'elle veut punir aujourd'hui comme complices de cette Tyrannie ; et , quant à leurs passions, elle les a toutes partagées; elle est même plus coupable qu'eux si elle ne les a pas ressenties , car elle en a sanctionné tous les excès. »
Bien, très-bien ï mais tout cela n'est-il pas applicable, complètement applicable à Billaud, etc., à Carnot, etc., aux Comités, à la Convention, à tout le monde, vis-à-vis Robes-
pierre!
La discussion continue les 24, 25 et 26, au milieu d'un effroyable tumulte, parce que beaucoup de Députés se trouvent successivement nommés et compromis, et que tous en accusent d'autres pour se défendre.— Mais nous allons voir le procès interrompu par une nouvelle émeute.
EU EUT E DK l EUMES.
$ 24. — Emeute de femme» .
Ce procès excite une agitation extrême , surtout dans les faubourgs : on y dit tout haut qu'il faut marcher sur la Convention pour lui demander du pain, la Constitution et la liberté des patriotes poursuivis... Le 27, les arrivages de farine ayant manqué la veille, et chacun étant réduit à la demiration de pain, vous concevezrelïroietrirritationduPeuplc! Les femmes de la Section des Gravillicrs, quartier du Temple, refusent la demi-ration, s'attroupent en criant, et se rendent à la Convention , entrainantavec elles toutes les autres femmes qu'elles rencontrent. — Mais on n'en laisse entrer que vingt, qui crie vainement : Du pain, du pain! La Convention les renvoie avec des promesses, et des patrouilles dispersent le rassemblement féminin.
Pendant ce temps, les meneurs de la même Section se sont illégalement rassemblésdans la salle de la Section , ont nomme un Président et un Bureau, et veulent proclamer une insurrection : mais la Convention envoie la Garde nationale et un Représentant qui les force à se disperser; et les chefs sont arrêtés pendant la nuit.
Tous ces mouvements partiels ne serviront qu'à affaiblir le Peuple, à fortifier la Convention, à décréditer les Jacobins, et à décourager les patriotes en les habituant à être battus et bafoués. 11 n'est pas vrai qu'uneémeute soit toujours utile.
$25. — Proposition de dissoudre la Convention.
L'agitation causée par le procès commence à inquiéter l'Assemblée, et fait craindre uneinsurrection générale pour le décadi suivant, 10 germinal (30 mars), jour de réunion pour les 48 sections. — Pour éviter l'insurrection, on décrète que les Sections ne se réuniront plus le soir, mais de 1 à 4 heures. — Puis on propose de terminer le procès par ['ostracisme.
Merlin deThionville,ce fougueux theimidorien, qui commence aussi à s'effrayer de la Réaction, propose de mettre
202 < o\vE.\Tio.\. — 179ô.
sur-le-champ la Constitution en vigueur, de convoquer les Assemblées primaires, de dissoudre la Convention, et de renvoyer le procès à la nouvelle Législature.— Merlin de Douai appuie vivement cet avis. — Guylon-Morveau propose même d'abandonner définitivement la poursuite.
« Cette procédure, dit-il, est un scandale. Où faudra-t-il s'arrêter, si l'on poursuit tous ceux qui ont fait des motions plus sanguinaires que celles qu'on reproche aux prévenus? On ne sait en vérité si nous achevons ou si nous recommençons la Révolution. »
Mais toutes ces propositons sont rejetées , parce que les Thermidoriens d'abord, puis les Girondins et les Royalistes, ne veulent évidemment que des vengeances, la Dictature et la contre-révolution : tout est faux, injuste, violent, tyrannique, cruel, dans la situation présente de la Convention; elle serait perdue si elle convoquait les Assemblées primaires pour la remplacer; il faut donc, dans son intérêt personnel, quelle usurpe, qu'elle opprime, qu'elle tyrannise et qu'elle frappe le parti populaire— Elle continuera donc le procès, mais seulement tous les deux jours.
§26. — Ridicule insurrection du 12 germinal.
Les 48 Sections réunies le 10 germinal (30 mars) sont très-tumultueuses , mais se bornent à des plaintes et à des cris. — La Section des Quinze-Vingts seule rédige une pétition pour le lendemain.
« Pourquoi , dit-elle , Paris est-il sans Municipalité? Pourquoi les Sociétés populaires sont-elles fermées ? Que sont devenues nos mois • sons ? Pourquoi les assignats sont-ils tous les jours plus avilis? Pourquoi les jeunes gens du Palais-Royal peuvent-ils seuls s'assembler? Pourquoi les patriotes se trouvent-ils seuls dans les prisons ? Le Peuple enfin veut être libre ; il sait que, lorsqu'il est opprimé , Vinsurrection est le premier des devoirs. »
Quelle folie, si l'insurrection n'est pas prête et bien dirigée pour s'emparer du pouvoir! — La majorité de l'Assemblée murmure contre cette pétition ; le Président (Pelet de la Lozère) renvoie rudement les pétitionnaires ; mais la Montagne
niDlCL'LE I.XSUKllLCTIOX DU 12 GERMINAL. 203
les applaudit... La Montagne est folle aussi, si ce n'est pas elle qui dirige l'insurrection !
Le soir du 1 1 , on s'agite dans les faubourgs ; on se prépare à l'insurrection pour le lendemain : mais point de chefs, point de plan, point de résolution arrêtée pour reconstituer le pouvoir populaire ; le Peuple se rendra seulement en masse à la Convention pour crier : Du pain! la Constitution de 93!
Le 12 germinal (1er avril) au matin, l'insurrection commence dans la Section de la Cité , par des rassemblements de femmes et d'enfants ; puis on y bat la générale; puis la population du Temple et du faubourg Saint-Antoine se lève presque entière ; et les insurgés (hommes, femmes et enfants) s'avancent sur la Convention aux Tuileries, par les quais et le boulevard, avec des bâtons et cette inscription sur leurs chapeaux : Du pain et la Constitution de 93.
La Convention n'ayant qu'une faible troupe pour sa garde le premier détachement populaire qui arrive, et qui se précipite impétueusement, force l'entrée , enfonce les portes, et pénètre dans l'Assemblée en agitant ses chapeaux et criant : Du pain! la Constitution de 93!
La Majorité murmure, mais la Montagne applaudit.
Puis la foule envahit les places vides , et s'assied au milieu des Députés sans leur faire aucune violence, tandis que le reste est debout et obstrue tous les alentours.
Legendre veut parler à la tribune : A bas! à bas! lui criet-r>n de tous côtés.
Merlin de Thionville quitte sa place pour tacher de séduire le Peuple en l'embrassant, en lui témoignant de l'intérêt.. . Mais bientôt un second détachement populaire arrive comme un torrent qui reflue jusque dans la salle, en poussant les mêmes cris : Du pain, la Constitution de 93!
Maisl'insurrectiona-t-elledesCommissairesquivontparler et demander pour elle?— Personne d'abord ! on n'entend que du bruit ; et quelques Montagnards, qui voudraient que l'Assemblée put délibérer, font de vains efforts pour obtenir de
504 i.o.WL\Tio.\. — 1 79ô.
la foule quelque silence. — Un commissaire ( Vanec) parait enfin et prend la parole au nom du Peuple.
« Représentants, dit-il, vous voyez devant vous les hommes du U juillet, du \Q août, et encore du 31 mai. (Ici les Tribunes, l'insurrection et la Montagne, applaudissent à outrance)... Ces hommes ont juré de vivre libres ou de mourir... Vos dioisions déchirent la Patrie : elle ne doit pas souffrir de vos haines. Rendez la liberté aux Patriotes et du pain au Peuple ! Faites-nous justice de r armée de Freron et de ces messieurs à bâtons. Et toi , Montagne sainte , toi qui as tant combattu pour la République , les hommes du H juijlet , du 10 août, du 31 mai, te réclament dans ce moment de crise ; tu les trouveras toujours prêts à te soutenir , toujours prêts à verser leur sang pour la Patrie ! »
Les orateurs de plusieurs autres Sections parlent aussi dans le même sens... On applaudit, on crie : mais personne ne fait aucune demande positive, et plusieurs heures se perdent stupidement ainsi sans aucun résultat.
Cependant, le tocsin sonne au Pavillon de lTnité pour appeler les Sections au secours de la Convention ; la générale bat ; la Garde nationale prend les armes ; des bataillons viennent délivrer la Convention; et l'insurrection, qui pourrait maintenant faire tout ce qu'elle voudrait, va peut-êtrejbientôt être écrasée.
Les Montagnards, qui le sentent, font tous leurs efforts, pour engager la foule à sortir et le Président à ouvrir la délibération : mais, faute de discipline et de chefs, la foule résiste aux Montagnards qu'elle prend pour des ennemis : d'un autre côté, le Président et la majorité font tous leurs efforts pour amuser les insurgés et pour temporiser, afin de donner à la Garde nationale dévouée le temps d'arriver.
Elle arrive enfin lorsqu'une partie de l'attroupement s'est déjà retirée sur les exhortations de la Montagne ; et, réunie à la Jeunesse dorée, elle n'a pas de peine à disperser tout le reste... Et l'insurrection est complètement avortée.
Quelques insurgés seulement restent réunis dans la Section des Quinze-Vingts, et dans la Section de la Cité, où ils s'empa-
vi;\(.i:\\ci: cosTm: L issuitnt:» tiov. 20 j
rent de Notre-Dame et semblent vouloir continuer l'insurrection : mais ils seront bientôt bittus en détail... D'autres voudront combattre demain aux Champs-Elysées et au Gros- Caillou : mais ils seron t encore écrasés sépa rément . . . Et , vou s le voyez, il est impossible de commettre plus de fautes, plus de folies, plus de contre-sens, plus d'absurdités, que le malheureux parti populaire n'en commet dans cette circonstance, parce qu'il est sans discipline, sans chef et sans plan. Avec toutes leurs demi-mesures, le Peuple et la Montagne ont fait beaucoup trop peu pour ne pas réussir, et beaucoup trop pour ne pas s'attirer de nouveaux malheurs. Aussi nous allons voir la vengeance de leurs adversaires !
(: 27. — Vengeance contre l'insurrection et contre la Montagne.
Aussitôt >jue l'Assemblée se trouve dégagée, Imbeau lui fait un rapport sur l'insurrection, et rapporte que deux Députés (.4 uguis et Pcnières), chargés d'une mission dans Paris, viennent d'être maltraités par les insurges Vousdevinez les cris d'indignation et de vengeance, car c'est l'affaire personnelle de tous les Députés. — Isabeau propose à l'instant : 1° de déclarer que la liberté de la Convention a été violée ; 2° d'ordonner aux Comités de poursuivre les coupables.
La Montagne murmure; mais la Majorité se lève avec violence pour rendre le décret.
• Elle est là (dit, en montrant la Montagne , Thihamleau , qui s'e>t sauvé dès le commencement de l'orale et qui revient quand il s'agit de vengeance), elle est l.i la Minorité qui conspire... Le temps de la faiblesse est passé : c'est la faiblesse de la llcprésenlation nationale qui l'a compromise et qui a encouragé une Faction criminelle. ■
Ledécrctest votéaumih'cu des applaudissements; carc'est toujours avec des transports de joie que ces ardents invocateursde l'humanité accueillent des mesures sanguinaires; et ce premier décret est le signal d'un débordement de vengeances. — L'athée André Dumont, que la Montagne suspecte de Royalisme, demande la déportation, par mesure de sûreté publique, contre Billaud. Collot, Rarrère et Vadier :
et la déportation à Brest est votée au milieu des applaudissements. — L'infâme Bourdon de l'Oise, que Robespierr e regardait avec raison comme un contre-révolutionnaire caché, accuse la Minorité de trahison, et demande l'arrestation de trois Montagnards (Choudku, Chastes, Foussedoir.e), qu'il accuse d'avoir encouragé les insurgés; et l'arrestation est votée. — On demande aussitôt celle de trois autres Montagnards (Duhem, Huguet et Léonard-Bourdon) qu'on accuse d'avoir été d'intelligence avec les chefs de l'insurrection ; et leur arrestation est encore votée.
Et voyez la marche bizari;e des événements! Ce Léonard- Bourdon qui, le 9 thermidor, a défendu la Convention et pris Robespierre à l'IIôtel-de-Ville, est maintenant arrêté et accusé d'avoir présidé et poussé à l'insurrection Tune des Sociétés populaires!.... Nous ne le plaignons pas : mais c'est encore une justification pour Robespierre qu'il a assassiné.
On arrête aussi Amar, le membre le plus abhorré (dit M. Thiers) de l'ancien Comité de Sûreté générale et considéré comme le plus dangereux des Montagnards, ce même Amar que Robespierre voulait punir de ses cruautés et qui s'est montré l'un des plus violents ennemis de Robespierre.— On décide que ces 7 Montagnards seront immédiatement transférés au château fort de Ham. — Puis on propose de mettre Paris en état de siège jusqu'à ce que la tranquillité soit rétablie ; on nomme Pichcgru commandant général de la force armée parisienne, en lui adjoignant Barras et Merlin de Thionville ; et l'Assemblée se sépare à 6 heures du matin... 11 faut l'avouer, depuis le 9 thermidor, les Thermidoriens, la Plaine , les Girondins et les Royalistes , montrent bien plus d'énergie , de résolution, de discipline et d'habileté , que la Montagne, les Jacobins et le Peuple.
. $ ». — Folle émeute.
Le lendemain matin , les 1 1 Députés sont emmenés , dans des voitures, par la gendarmerie, lorsqu'un rassemblement con-
LES THERMIDORIENS SE l'ROSC.RH E\T. l)i>7
sidérable disperse les gendarmes aux Champs-Élysées, enlève les prisonniers, s'emparent des canons qui gardentla barrière de l'Étoile, et les braquent sur la grande avenue. — Mais Pichegru arrive avec la Jeunesse dorée et quelques bataillons; et c'est en vain que l'émeute fait la folie de tirer deux coups de canon accompagnés d'unefusilladeassezvive; l'attroupement est dispersé, les prisonnierset les canons sont repris ; les insurgés de la Section des Quinze-vingts et ceux qui se sont retranchés à Notre-Dame sont ensuite également forcés à la retraite ; et cette folle émeute n'a d'autre effet que d'irriter les vainqueurs contre les vaincus, de fournir un nouveau prétexte aux calomnies contre les Jacobins, de fa ire dé nouvelles victimes, et de procurer un triomphe à Pichegru qui va devenir l'espérance des Royalistes.
§ 29. — Thermidoriens proscrits par des Thermidoriens.
Les Jacobins du Midi, surtout de Lyon, d'Avignon, de Marseille, de Toulon, s'agitent comme ceux de Paris et sans plus de prudence. A Toulon, ils massacrent 7 émigrés que les Représentants voulaient sauver.
Les Thermidoriens, prétendant qu'une vaste conspiration les menace sur toute la France, ne reculent devant aucun des moyens qu'exige leur sûreté personnelle: ils obligent tous les patriotes destitués h quitter les villes qu'ils ont choisies pour résidence et à retour àer dans leurs anciennes Communes; ils ordonnent même le désarmement de tous ceux que les Municipalités thermidoriennes considéreront comme complices
de Robespierre et de la Terreur Et les. Thermidoriens
crient contre les mesures révolutionnaires auxquelles la sûreté de la Révolution a soumis les Aristocrates !
Et ce n'est pas assez des 11 Montagnards arrêtés : ceux qui crient constamment contre l'arrestation des Députés Girondins vont à leur tour arrêter tous les Députés de la Montagne qui les embarrassent...
Cambon, Crassous, Maignet , Hentz, Lerasseur de la
V08 CO\YK\TH)\. — ITIK).
Sarthe. Graneî de Marseille, Thuriot, Lecoivtre de Versailles et Lesaye-Senaut, sont décrétés pour être arrêtés et envoyés à Ham. Et remarquons que les 3 deniers sont trois fougueux Thermidoriens qui, comme Léonard-Bourdon, regrettent le 9 thermidor, sont redevenus Montagnards, et sont proscrits par les autres Thermidoriens î .. . Tant pis pour eux !
Hemarquons aussi que c'est Tallien, le renégat et l'hypocrite Tallicn, qui désigne ces 9 derniers Députés, ses anciens collègues de la Montagne et ses complices de Thermidor!
Les Thermidoriens vont plus loin . se croyant désormais invincibles et jetant tout-à-fait le masque , ils déclarent la Constitution tellement sommaire qu'il est impossible de faire des lois organiques sans la refaire elle-même entièrement.
^ 30. — Paix avec la Hollande , la Prusse, la Toscane.
Sieyès et Retchel, envoyés comme plénipotentiaires à La Haye, négocient (en mai) la paix avec la Hollande, constituée en République Ratave indépendante. Les deux Républiques contractent une alliance offensive et défensive. Le Hhin sera la frontière commune. La navigation du Rhin, de l'Escaut et de la Meuse, est déclarée libre à jamais.
La Prusse conclut la paix à T>à!e (en avril). — Beaucoup de Princes allemands désirent aussi la paix, et sont prêts à entrer en négociation par l'intermédiaire de la Prusse. — La Suède, le Danemark, la Suisse, veulent rester neutres et amis. — L'Espagne désire également la fin de la guerre. — Plusieurs États d'Italie sont dans les mêmes dispositions : la Toscane se hâté de traiter.
Mais l'Autriche, le Piémont et l'Angleterre qui leur fournit les millions nécessaires, se préparent pour une nouvelle campagne.
§ 31. — Nouveaux préparatifs de l'Angleterre, de l'Autriche et
du Piémont.
Cest en vain que la Prusse , la Toscane , beaucoup de
PACIFICATIO.N l'nOVISOlUL DE LA VENDÉE.
Princes d'Allemagne et d'Espagne, font ou désirent la paix : Pitt vèut toujours la guerre et la veut à tout prix et par tous les moyens, même en rallumant la guerre civile en France, afin de s'emparer de l'empire de la mer, de l'Inde, des colonie s hollandaises, et de toutes les colonies françaises. — C'est en vain que Fox, Sheridan, et l'Opposition anglaise devenue plus nombreuse, disent à l'Aristocratie :
« Nous excitons en France une guerre civile infâme; et cependant, s notre honte, ces Français (les Vendéens), reconnaissent leur erreur, viennent de mettre bas les armes. Irons-nous rallumer les cendres éteintes de la Vendée pour y réveiller un affreux incendie ? On nous parle des principes barbares de la France ! Ces principes ont-ils rien de plus anti-social que notre conduite à l'égard des Provinces insurgées ? Tous les moyens de la guerre sont donc douteux ou coupables.»
Tout cela n'arrête ni Pitt ni l'Aristocratie anglaise : tous deux, faisant pour attaquer la Démocratie ce qu'ils accusent Robespierre et la Terreur d'avoir fait pour défendre l'indépendance de la France, suspendent encore l'habeas corpus ou la liberté individuelle, forcent la marine marchande et le Peuple à fournir de nouveaux marins et de nouveaux soldats, ordonnent un nouvel emprunt de plus de 500 millions, pour solder l'Autriche et le Piémont et pour rallumer la guerre dans la Bretagne et la Vendée.
$ 32. — Pacification provisoire de U Bretagne.
Nous avons parlé du projet de pacifier la Vendée, et de l'entrevue acceptée par les chefs Vendéens et Chouans avec les Généraux Hoche et Canclaux et les trois Représentants républicains (p. 108). — L'entrevue s'ouvre an château de la Jaunaye, près IS'antes, le 12 février.
Le 17, Stof/lel déclare qu'il veut continuer la guerre; et Charetle, Sapinaud, Cormatin, pour la Bretagne, consentent au contraire à reconnaître la République et à se soumettre à ses lois, sous la condition de divers avantages que leur accordent les Représentants, notamment sous la condition que les Vendéens et les Chouans les plus turbulents pourront T. iv. 14
210 COM'FATIOX. — 1 79.*>.
être organisés en compagnies cantonales pour maintenir la tranquillité dans le pays : mais CliarcUe, Cormatin et tous leurs camarades, sont bien d'accord que la paix n'est que simulée, et qu'ils recommenceront la guerre aussitôt que l'An gleterreou le Régent de France leu r en aura fourni les moyens.
Choretie fait ensuite une entrée presque triomphale à Nantes, tandis que Stofllct le déclare traître à la Royantè et le fait condamner à mort par contumace.
Puis on reprend la guerre contre Stofllet; on le poursuit, d'accord avec Charctte ; et les Thermidoriens l'extermineront, lui et son armée, s'il est nécessaire et s'ils le peuvent, tandis qu'ils sèment l'argent pour corrompre son major-général, son secrétaire et ses olficiers. Il sera bientôt forcé de consentir lui-même à la paix.
Pour pacifier la Bretagne comme la Vendée, une entrevue doit avoir lieu à la Prévalaye , puis à la Mabilaye, près Rennes. Là, beaucoup de chefs de Chouans, dirigés par deux émissaires de Puisaye, opinent pour la guerre; les autres , dirigés enfin par un agent du Régent ( Duvernc-Dcspresle ) , opinent pour la paix; et la paix est conclue le 20 avril : mais tous les chefs de Chouans, à qui les Représentants ont donné 1 ,500,000 francs pour achever de les décider, en leur permettant, comme aux Vendéens, d'organiser des compagnies pour faire la police, sont bien d'accord aussi que la paix n'est qu'une ruse pour mieux tromper les Républicains et renverser plus sûrement la République.
§ 33. — Projets contraires du Comte d'Artois et du Régent.
Nous connaissons les projets de Puisaye et son voyage à Londres (p. 184). — Voulant avoir seul l'honneur de l'entreprise, il s'est adressé directement à Pitt, à l'insu du Duc tfllarcourt , ambassadeur du Régent. Pitt lui a promis une escadre, une armée, des armes, des munitions et do l'argent, pour faire vrne descente en Bretagne.
Puisaye , d'accord avec Pitt . cache tout aux agents du