‹ 17941830Chapitre 65 sur 118 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

solde un papier qui leur est presque inutile. Les agioteurs sur les assignats et sur les biens nationaux ont fait des fortunes colossales : mais les ouvriers, qui n'ont jamais les moyens de faire aucune spéculation, sont réduits à la dernière misère et le Gouvernement au dernier des embarras ; car il faut nourrir, pour ainsi dire, gratuitement le Peuple pour éviter les insurrections de la faim.

C'est en vain que les Conseils accordent d'abord une fabrication de 3 milliards de nouveaux assignats valant de 20 à 25 millions en argent ; c'est en vain que cette fabrication sera portée successivement jusqu'à 30 milliards et même jusqu'à 45 ; c'est en vain qu'on ouvre un emprunt volontaire et qu'on décrète en principe une taxe de guerre ; le Directoire manque de fonds pour payer les dépenses indispensables ; le service même des postes va manquer ; et la France va peut-être périr par les linances , comme l'espèrent le Cabinet anglais et la Coalition.

Bientôt on sera forcé de recourir à des mesures révolutionnaires : on décrétera d'abord un emprunt forcé de 700 millions sur les riches. Puis, cet emprunt éprouvant des retards et des obstacles, on créera un nouveau papier-monnaie, des mandais, pour 2 milliards 400 millions , hypothéqués sur pareille valeur en biens nationaux (le domaine en possèdeencorepour7milliards),dont800millionsserontdestinés à rembourser tous les assignats, réduits à cette somme.

§6. — Anniversaire du 21 Janvier.

Cependant, le Directoire et les Conseils décident que, le 21 janvier, toutes les Communes et toutes les armées célébreront l'anniversaire de la juste punition du dernier Roi des Français, et que chaque Député jurera haine à la Royauté.

Et , vers le même temps, arrivent des prisons d'Autriche les anciens Représentants du Peuple, échangés contre la fille de Louis XVI. — Cinq places se trouvant vacuités , les Conseils choisissent Drouet et les autres pour les remplir.

$ 7. — Conspiration des ex -Montagnard».

Les 68 Montagnards arrêtés depuis le 9 thermidor, et après les émeutes de germinal et de prairial, qui se sont connus et liés en prison , ont commencé là des projets conspirateurs qui n'ont fait que mûrir après l'amnistie et les décrets qui les ont déclarés inéligibles; et tous ensemble conspirent ou sont près de conspirer pour rétablir la Convention et la Montagne. Un Comité secret les dirige , composé à'Amar, Rùbert-Lindet, Ricord , Javoques , probablement Urouct, et peut-être Barrère et Vadicr.

Mais que peuvent faire des hommes assez imprévoyants, assez inhabiles et assez coupables, pour avoir attaqué ou abandonné Robespierre et les Jacobins? Y a-t-il parmi eux un seul homme d'État ? Comment pourraient-ils obtenir la confiance du Peuple qu'ils ont sacrifié? — Nous allons voir une autre conspiration formée par les Démocrates.

5 8- — Babeuf : sa conspiration.

Les patriotes, entassés dans les prisons, soit après le 9 thermidor, soit après les insurrections de germinal et de prairial, liés alors plus étroitement entre eux et avec les Montagnards prisonniers , sont tous disposés aussi à conspirer, lorsqu'après l'amnistie du 4 brumaire Babeuf, rédacteur du Tribun du Peuple, entreprend de diriger le Parti populaire. Avant d'examiner la conspiration, voyons ce qu'est Babeuf.

Né à Saint-Quentin (Aisne), en 1764, d'un Major au service d'Autriche, professeur de Léopold , François-Noël Babeuf, mstruit par son père , étudie la géométrie, entre chez un architecte-arpenteur, et se fixe à Roye (Somme) en qualité de commissaire à terrier, lorsqu'éclate la Révolution , dont il adopte les principes.il publie plusieurs écrits, notamment un cadastre perpétuel, et demande la suppression de la gabelle et des droits féodaux, le partage des biens commu-

CO*SIMK.\TJ0> DE BABEUF.

soi

naux, etc. Quelques articles qu'il insère dans le Correspondant Picard le font arrêter et conduire à Paris , où le tribunal prononce son acquittement le 14 juillet 1790. Revenu dans son pays, il entre au secrétariat du district de Montdidier. Accusé d'avoir commis un faux , en substituant un nom pour un autre dans une adjudication de 3 arpents de biens nationaux (ce qui n'est rien si ce n'est qu'une erreur sans intérêt personnel et sans intention frauduleuse ), il se laisse juger par contumace, est condamné à 20 ans de fers le 24 août 1793, et vient à Paris où il entre dans les bureaux de l'Administration des subsistances de la Seine. Là, le Procureur syndic Manuel, qu'il dénonce dans un placard comme organisant la famine, le fait arrêter et traduire devant le tribunal de l'Aisne, qui l'acquitte. Babeuf obtient aussi la cassa lion du jugement par contumace, son renvoi devant le tribunal de l'Aisne , et sa liberté provisoire, le 30 messidor an 2. — Revenu à Paris dans les premiers jours de thermidor, il se joint aux ennemis de Robespierre et concourt à sa chute.... Lié avec Fouché et Tallien , il fonde, le 17 fructidor suivant, le Journal de la liberté de la presse, qui prendra le titre de Tribun du Peuple ; il devient ( dit Y Histoire parlementaire) , un ultra-thermidorien , et crie sans cesse contre la Terreur et la tyrannie ; il est le premier qui donne aux Jacobins le nom de Terroristes, dont les ennemis du Peuple feront un si funeste usage. — Devenu l'un des principaux meneurs du Club de l'Êvèché, il le pousse à demander la liberté illimitée de la presse , et des élections générales pour toutes les fonctions publiques, et à adresser sa pétition à toutes les Sections thermidoriennes de Paris pour la leur faire adopter avant de la présenter à la Convention , tandis que les Jacobins considèrent ces deux mesures comme contre-révolutionnaires, comme les plus funestes au Peuple et à la RépubliqueetcommelesplusagréablesauxRoyalistes,dansuntemps où ceux-ci et les Thermidoriens peuvent seuls avoir des journaux et se rendre aux élections... — Après le supplice de Carrier, il publie dans le sens des Thermidoriens, un volume

intitulé : Système de dépopulation , ou la vie et les crimes de Carrier. Il rédige une nouvelle brochure contre le rappel des Girondins, dont il soumet répreuve à Fouché en le chargeant de la soumettre à Tallien. Puis, changeant de marche, il attaque les Thermidoriens, la Réaction, et la Convention elle-même. — Tallien, rompant alors avec lui, dénonce son journal (29 janvier 1795), l'accuse d'avoir outragé la Convention, et même accuse Fouché d'avoir approuvé et encouragé l'outrage. — Tandis que Fouché défend Babeuf à la tribune et déclare qu'il s'honore de son alliance avec la vertu, Babeuf défend Fouché dans son journal et déclare qu'il l'aime et l'admire ; il attaque au contraire les mœurs de Tallien et deFréron, regrette d'avoir attaqué Robespierre, prend le titre de Caïus Grachus tribun du Peuple , et commence à développer sa doctrine du bonheur commun, consacrée par la Constitution de 93. Le comité de Sûreté générale, poussé sans doute par Tallien , le fait arrêter comme Terroriste et enfermer à Arras pendant 9 mois... Ramené dans la prison du Plessis , il y connaît Bodson qjii , dit Buonarotti , ayant passé toute sa vie à examiner les causes des maux publics , avait saisi mieux que personne les vues profondes de Robespierre...— Rendu à la liberté après le 13 vendémiaire , il reprend son Tribun du Peuple , attaque le Directoire et la Constitution de l'an 3, se lie davantage avec les Montagnards et les Démocrates amnistiés, qui s'appellent les Égaux, tandis que les républicains timides ou égoïstes s'appellent Patriotes de 89. 11 défend la mémoire de Robespierre après l'avoir attaqué , soutient que le Peuple a été indignement trompé les 8 et 9 thermidor, et prêche la Communauté des biens dont la doctrine vient de lui être plus profondément enseignée par Bodson.

Bientôt Babeuf, Buonarotti, Darthè ( tous deux admirateurs constants de Robespierre), Fontenelle , etc., se réunissent pour essayer d'organiser le Parti : mais on ne peut s'entendre. — Peu après ils se réunissent de nouveau et dé-

cident de se constituer en Comité secret et de fonder une Société publique, qui s'assemblera dans le réfectoire ou dans un souterrain du couvent des Génovéfins près le Panthéon et qu'on appellera Société du Panthéon. Bientôt cette Société compte 2,000 membres ; car les patriotes, privés des réunions publiques depuis 18 mois , se montrent partout avides de discussions : ils accourent également dans le Club des Patriotes , rue Taranne , au théâtre Feydeau , et dans i'église Saint-Àndré-des-Arts , tandis que les Royalistes se réunissent dans le Salon des Princes, dans la maison Serilly, et dans la Société des échecs au Palais-Royal. Ici, les Royalistes demandent la Constitution de 91 et la Monarchie; là, les démocrates réclament la Constitution de 93 et l'exécution des lois sur l'extinction do la mendicité et sur le milliard accordé aux défenseurs de la Patrie.

Mais le Directoire, qui veut un prétendu juste-milieu , cherche à neutraliser Babeuf. On prétend qu'il lui fait offrir, par Fouché, le Ministre des finances, et que, ne pouvant le séduire , il essaie de le décréditer. Il défère au Tribunal de cassation l'ancien jugement qui lui accorde la liberté provisoire, afin de publier de nouveau le jugement du 23 août 1793 qui le condamne pour faux à 20 années de fers. — Babeuf répond que ce jugement doit être considéré comme n'ayant jamais existé puisqu'il a été annulé; mais cette méchanceté du Directoire ne lui fait pas moins de tort, comme toute calomnie, auprès des gens qui ne veulent pas réfléchir. D'ailleurs, le Directoire le fait poursuivre de nouveau , soit pour ce prétendu faux, soit pour son journal ; et il est obligé de se cacher pour éviter une longue détention provisoire.

Bientôt le Directoire , toujours plus effrayé, demande la création d'un Ministère de la Police, des fonds secrets, et une loi contre la presse : les Conseils accordent tout ; et le Directoire va chercher son appui dans un odieux machiavélisme de police et dans l'infernal système des agents provocateurs.

La Constitution interdisant aux Sociétés politiques toute organisation régulière et toute condition d'admission , le

Directoire envoie dans la Société du Panthéon une foule de faux patriotes chargés de la neutraliser en y semant In division et en y provoquant les excès et les désordres. — Toute la prudence des principaux Démocrates ne peut empêcher les agents provocateurs d'attirer bientôt sur la Société l'attaque des journaux Directoriaux et Royalistes, qui rappellent un antre de terroristes et de brigands.

C'est alors que Buonarotti , Darthé , Félix Lepelleticr , Bodson, Germain (de Narbonne, capitaine de hussards), et d'autres , se réunissent avec le Comité montagnard chez Arnar; et Ton s'occupe sérieusement d'insurrection. Mais, comme on ne veut une nouvelle révolution que pour assurer le bonheur du Peuple , on discute longtemps pour savoir quelle est l'organisation sociale la plus propre à rendre le Peuple heureux.

Bodson , Buonarotti , Darthé, Félix Lepelleticr, soutiennent que l'inégalité est la cause de tous les désordres de la Société. Bodson (qui est pour ainsi dire l'instituteur de Babeuf, et qui , membre du Conseil général de la Commune du 10 août, chargé de la garde de la famille royale au Temple, lui témoigna tant d'égards que Louis XVI et Marie-Antoinette saisissaient toutes les occasions de lui témoigner leur reconnaissance) lit un ouvrage qu'il vient de rédiger pour démontrer que le système de partage et de propriété individuelle est une invention funeste qui ne peut qu'enfanter toutes les inégalités. Tous quatre proposent, comme remède à tous les maux , la Communauté de biens et de travaux , l'égale répartition des charges et des jouissances , prétendant que c'est le système le plus moral, le plus philosophique, le plus philanthropique, le plus capable d'assurer à jamais l'ordre public.

On reconnaît que Robespierre et ses amis marchaient évidemment à l'égale répartition des charges et des jouissances, et par conséquent à la Communauté. — Mais, quoique Bodson soit un des plus anciens et des plus constants admirateurs de Robespierre , sacrifiant ses affections à l'intérêt populaire , il blâme Babeuf de prendre pour modèlece Robespierre dont la

coxspin.vno* dl babeitf.

mémoire est trop calomniée, et préfère qu'il invoque Lycurgue, ou Rousseau, ou Mably.

Amar adopte avec enthousiasme ce système de la Communauté dont, comme la masse, il n'a jamais eu d'idée, et manifeste la plus profonde douleur d'avoir méconnu Robespierre et contribué à son assassinat.

Cependant le Comité, reconnaissante funeste et puissante réaction qui s'est opérée depuis le 9 thermidor en faveur du système d'inégalité, de propriété illimitée et d egoïsme, reconnaissant aussi l'impossibilité d'établir d'un premier jet la Communauté, reconnaissant enfin la nécessité d'une transition, décide qu'on se bornera à demander la Constitution de 93, et à préparer de loin les esprits à la Communauté.

Mais la division éclate bientôt dans le sein du Comité. Amar et les Montagnards demandent qu'on rende le pouvoir à la Convention , c'est-à-dire à eux ; les Égaux demandent que le Gouvernement provisoire soit élu par l'insurrection; Bodson demande la nomination d'un Dictateur. D'un autre côté, on ne peut oublier qu'Amar a été l'un des principaux assassins de Robespierre et l'un des bourreaux de son agonie; on le soupçonne môme de trahison;... et le Comité Amar se dissout, ou plutôt se divise en deux Comités.

Cependant, quoique proscrit et caché, Babeuf continue à faire la guerre au Directoire dans son Tribun du Peuple ; et la Société du Panthéon s'abstient, par prudence, de parler de lui ; mais sa femme ayant été arrêtée pour avoir distribué son journal, la Société prend chaudement sa défense , ouvre une souscription en sa laveur et réclame sa liberté.

Bientôt le Comité des Égaux a fondé de petits clubs démocratiques secrets dans tous les arrondissements de Paris; bientôt il a fait décider que les Démocrates se proclameraient déistes, institueraient un nouveau culte et consacreraient les décadis à prêcher la morale naturelle; bientôt les discussions, les affiches et les pétitionsdu Panthéon ont réveillé l'énergie populaire et fait organiser des clubs dans les departet. iv. 30

nients comme à Paris. Mais toute la prudence du Comité secretéchouecontrel'impatience et l'exagération dequelques Démocrates trop ardents etcontre laperfidiedes Agents provocateurs, que la police charge d'attaquer les membres du Directoire exécutif et des Conseils et de prêcher l'insurrection, tandisqueDarthé lui-même leurdonne un nouveau prétextedeguerrc en faisant imprudemment lectured'un numéro du Tribun du Peuple, hostile au Gouvernement, qui excite de vifs applaudissements ; et, le 9 ventôse, Bonaparte, commandant de l'armée de l'intérieur, vient en personne fermer le Panthéon, fait fermer les autres Sociétés (p. 303), et commence "à manifester son hostilité contre la Démocratie.

Obligé de justifier cette violence, le Directoire n'épargne pas les calomnies aux Démocrates, et les présente comme des Royalistes déguisés qui veulent arriver à la Restauration par l'anarchie; et comme c'est le rôle qu'adoptent en effet beau coup d'Aristocrates, cette calomnie contre les Démocrates ne laisse pas que de jeter de la confusion dans les esprits.

Cependant, Babeuf continuant à pousser le Peuple à l'insurrection, les patriotes prudents ou timides l'accusent de compromettre imprudemment son parti, et prennent la résolution de le perdre et d'exciter contre lui l'indignation populaire en disant que c'est un inconnu qui n'a jamais fait partie des Jacobins, surtout en citant sa condamnation pour faux et en rappelant ses anciennes relations avec les Thermidoriens et ses écrits contre Robespierre et ses amis ; et toutes ces divisions , toutes ces attaques, cette fausse position, ne peuvent que nuire à l'influence du Tribun du Peuple et de sa doctrine.

Néanmoins, Babeuf forme alors le projet de diriger réellement le parti Démocrate, et de préparer l'insurrection pour établir sa doctrine de la Communauté ; et c'est ici, en germinal (ou avril), que commence la véritable conspiration Babeuf,

Babeuf s'attache Antonelle, Sylvain Maréchal, Félix Lepelletier, Buonarotti, Darthé, Bodson, un autre, etsecons-

CONSPIRATION DE BABKUF. 307

litue avec eux en Directoire secret de salut public, après avoir fait dissoudre tous les Comités antérieurs. Ce Directoire secret établit 12 agents révolutionnaires dans les 12 arrondissements pour préparer l'insurrection en exécutant ses instructions et ses ordres, et 4 agents intermédiaires pris dans son sein pour correspondre avec les premiers.

Tous adoptent la Communauté, et décident qu'ils publieront une Analyse de la doctrine de Babeuf; car, dit Buonarotti, le Directoire secret n'attend le succès de son entreprise que des progrès de l'opinion publique et de l'éclat de la vérité. Voici cette analyse :

- Art. \tT. La Nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les bien?. — 2. Le but de la Société est de défendre cette égalité, souvent attaquée par le fort et le méchant dans Potat de nature, et d'augmenter, par le concours de tous, les jouissances communes. —3. La Nature a imposé à chacun l'obligation de travailler : nul n'a pu , sans crime , se soustraire au travail. — 4. Les travaux et les jouissances doivent être communs. — 5. Il y a oppression quand l'un s'épuise par le travail et manque de tout, tandis que l'autre nage dans l'abondance sans rien faire. — 6. Nul n'a pu , sans crime, s'approprier exclusivement les biens de la terre ou de l'industrie. — 7. Dans une véritable Société, il ne doit y avoir ni riches ni pauvres. — 8. Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents sont les ennemis du Peuple. — 9. Nul ne peut, par l'accumulation de tous les moyens, priver un autre de l'instruction nécessaire pour son bonheur : l'instruction doit être commune. — 10. Le but de Ja Révolution est de détruire l'inégalité et do rétablir le bonheur commun. — H. La Révolution n'est pas finie, parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement , tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves , languissent dans la misère et ne sont rien dans l'État. — < 2. La Constitution de 93 est la véritable loi des Français , parce que le Peuple Pa solennellement acceptée ; parce que la Convention n'avait pas le droit de la changer ; parce que, pour y parvenir, elle a fait fusiller le Peuple qui en demandait l'exécution ; parce qu'elle a chassé et égorge les Députés qui faisaient leur devoir en la défendant ; parce que la terreur contre le Peuple et l'influence des Émigrés ont présidé à la rédaction et à la prétendue acceptation de la Constitution de Tan 3. qui n'a eu pour elle pas même la quatrième partie des suffrages qu'avait obtenus celle de 93 ; parce que la Constitution de 93 a consacré

DIRECTOIRU. — 1 7 00 -

les droits inaliénables pour chaque citoyen de consentir les lois, i\€ s'assembler, de réclamer ce qu'il croit utile ,■ et de ne pas mourir de faim...; — 13-H-lo. Tous les Pouvoirs émanés de la Constitution de l'an 3 sont illégaux. Ceux qui ont porté la main sur la Constitution de 93 sont coupables de lèse-majesté populaire. »

Cette analyse de la doctrine de Babeuf est beaucoup trop pour ne pas épouvanter toute l'Aristocratie et toute la Bourgeoisie, et beaucoup trop peu pour électriser le Peuple auquel aucun plan d'organisation ne démontre la possibilité de la Communauté , et qui ne sait ni que cette analyse est publiée par le Directoire secret, ni que Babeuf est un des chef& de la conspiration.

Le Directoire secret publie aussi plusieurs brochures pour éclairer le Peuple. — Babeuf diseute la Communauté dans son Tribun du Peuple. Antonelle et Félix Lepelletier luh présentent des objections dans leur journal l'Orateur plébéien ou le Journal des hommes libres, reconnaissent la Communauté comme le seul sysième juste, bon, capable détendre les hommes heureux, mais allèguent qu'il est impraticable. — Babeuf leur répond en prenant acte de leurs concessions et en cherchant à démontrer la praticabilité. Simon Duplay répète la discussion dans l'Eclaireur, petite feuille destinée aux ouvriers: mais il sera bientôt poursuivi et forcé de**e

cacher à cause de ses attaques contre la Constitution de Tan 3. — Les journaux royalistes répètent aussi cette discussion pour effrayer les riches qui les lisent.

Le Directoire secret choisit en outre plusieurs Agents militaires, et accepte (26 germinal) pour en faire partie Griseh capitaine au camp de Grenelle, qui affecte une grande ardeur révolutionnaire, mais qui n'est qu'un ambitieux avide d'avancement. Chargé de gagner le camp de Grenelle, il rédige une brochure militaire intitulée Franc-libre à son ami La Terreur, et témoigne le plus vif empressement à la distribuer, ce qui lui donne davantage la confiance du Comité, quoique ces démonstrations ne soient pas suffisantes pour garantir la fidélité d'un homme et surtout d'un officier, que le désir d'un avancement rapide expose plus qu'un autre à la sé-

CONSPIRATION DK BABEUF.

duction du Pouvoir. Protestant de sh discrétion, prodiguant le titre de frère, Grisel offre au Directoire secret de rédiger plusieurs autres brochures pour les soldats, et lui conseille (traîtreusement peut-être) de saper à force les Généraux et les Etats-majors dans les écrits démocratiques, et de parler aux soldats du pillage des riches et de congés absolus. — Germain gagne la Légion de police, de 6,000 soldats, composée des anciens gendarmes de la Commune, de ceux du Tribunal révolutionnaire, et des patriotes du bataillon de 89.

Cependant la misère est au comble sur la fin de l'hiver de 1795à 1796; le Peuple, sans travail et sans pain, est plus que jamais disposé par la souffrance à l'insurrection ; l'irritation qu'excite la fermeture des sociétés politiques, les menaces des journaux démocratiques, les attroupements qui commen*cent à se former dans les rues, tout annonce une révolution ; et le Comité montagnard dont nous avons parlé (p. 300) cherche à s'emparer du Peuple pour prendre l'initiative, tandis que les anciens Thermidoriens et même les Royalistes cherchent à le tromper pour s'en emparer eux-mêmes.

Le Directoire secret examine la question de savoir s'il suivra ou s'il combattra l'insurrection Montagnarde, dont le but est de reconstituer la Convention montagnarde, et décide que la conspiration Démocrate agira séparément, constituera un nouvelle Représentation populaire élue par l'insurrection et comprenant un député par département, et que Ton repoussera la Convention montagnarde, parce qu'elle a fait ou laissé faire le 9 thermidor; mais, malheureusement le chef de la conspiration Démocrate a lui-même été thermidorien et même ultt à-thermidorien !

Les Royalistes offrent aussi leur assistance dans l'espérance de renverser plus facilement le Directoire, et de pousser ensuite à l'anarchie ypur amener la Restauration. Repoussés par les Démocrates, ils se préparent à les attaquer -en s'unissant momentanément au Gouvernement, parce que Ja Démocratie leur parait être leur plus redoutable ennemi.

Quant au Gouvernement, redoutant aussi les Démocrates beaucoup plus que les Royalistes, il appelle le secours de ceux-ci, demande de nouvelles lois (27 et 28 germinal) contre les associations ou les sociétés et contre la presse, et ne craint pas de signaler les Démocrates comme des Jacobins ou comme des Royalistes déguisés, qui veulent l'anarchie, la Terreur ou la Royauté. Il dit même, dans une proclamation, qu'ils veulent le partage effectif de toutes les maisons et de la plus petite boutique. 11 accuse aussi Babeuf de n'être qu'un Royaliste déguisé.

Ces lois contre les associations et contre la presse excitent une telle irritation que les Démocrates les plus ardents demandent l'insurrection; mais le Directoire secret résiste parce qu'on n'est pas encore prêt, et parce qu'il sent qu'une défaite peut perdre tout à fait la Démocratie, parce qu'il sait que ceux qui lancent le Peuple dans une tentative qui peut être fatale prennent sur eux une immense responsabilité visà-vis le Peuple lui-même. Cependant, il presse les préparatifs et rédige un acte insurrecteur qui doit donner le signal de l'insurrection et servir de guide aux insurgés dans tout ce qu'ils doivent faire. On y trouve les dispositions suivantes :

« Le Directoire exécutif et les deux Conseils législatifs sont immédiatement jugés par le Peuple (formant une Commission divisée en six sections de 22 juges chacune).— Les biens des Émigrés , des conspirateurs et des ennemis du Peuple seront distribués aux défenseurs de la Patrie et aux malheureux.— Les malheureux seront immédiatement logés dans les maisons des riches , qui seront tenus de partager avec eux.— Les malheureux seront immédiatement habillés. — Les effets du Peuple déposés dans les Monts-de-Piété lui seront restitués. — Les familles des citoyens morts dans l'insurrection seront adoptées par le Peuple. »

Qu'on juge de l'effroi et de la fureur qu'éprouveront le Gouvernement et l'Aristocratie si cet acte est découvert avant l'exécution. m

Le même jour, le Directoire secret proposera au Peuple insurgé les candidats pour composer l'Assemblée nationale provisoire pendant unan, et ledécretconstitutionnelsuivant:

« Considérant que l'inégale distribution des biens et des travaux

est la source intarissable de l'esclavage et des malheurs publics ; — que le travail de tous est une condition essentielle du pacte social ; — que la propriété de tous les biens de la France réside essentiellement dans le Peuple français , qui peut seul en déterminer et en changer la répartition; — le Peuple ordonne à l'Assemblée nationale d'améliorer la Constitution de 93 , d'en préparer la prompte exécution , de présenter de sages institutions fondées sur les vérités cidessus énoncées , et d'assurer à la République une inaltérable égalité, la liberté et le bonheur. »

Darthé rédige le Manifeste des Egaux, adressé au Peuple, dans lequel il ne craint pas d'annoncer une conspiration pour établir violemment l'égalité réelle et la Communauté des biens, en posant ce principe : la terre àpersonne, les fruits à tous. — Ce manifeste, rédigé en termes hostiles et menaçants , ne sera pas publié, parce que quelques-unes de ses expressions sont désapprouvées par le Directoire secret.

Pendant ces préparatifs, l'esprit d'insurrection fait des progrès dans la Légion de police , dans la Garde du Corps législatif et dans l'armée de l'intérieur (logée à Paris, dans le camp de Grenelle et dans les environs...) Mais le Gouvernement, qui a d'innombrables ressources pour tout découvrir et tout connaître, et qui ne respecte pas même les lois pour tout déjouer, veut envoyer ( 9 floréal ) la Légion de police aux frontières, malgré la loi qui la fixe à Paris. Elle refuse d'abord d'obéir ; mais partie se résigne, et le reste est licencié le 10 floréal.

Cependant, le Directoire secret n'est pas maître du Peuple : animés et excités par les Agents révolutionnaires, les Démocrates pressent à leur tour et se montrent impatients d'agir (ce qui est bien naturel puisqu'ils souffrent , mais ce qui est bien dangereux , parce que la faim et l'impatience sont de mauvais conseillers quand il s'agit de prudence) ; quelques patriotes exaltés ou fous, surtout de nombreux agents provocateurs, accusent même les chefe inconnus de lâcheté et de trahison ; et si le Directoire secret se laisse assez influencer par ces reproches et ces accusations pour

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agir prématurément comme le désire la police, tout peut être perdu, comme Brutus et Cassius ont perdu la République romaine pour avoir cédé à l'impatience de leurs soldats et livré le combat avant le ^our qu'ils avaient jugé seul convenable pour une victoire assurée. — Mais le Directoire secret, cédant à l'impatience des Démocrates, redoutant les soupçons et les calomnies , se laissant entraîner par la masse aveugle au lieu delà diriger, se décide à presser l'insurrection avant que l'opinion publique soit éclairée.

Le 1 1 floréal, violant son propre règlement qui lui fait une loi de la prudence et du secret, il commet la faute énorme d'appeler cinq Généraux et officiers, Fion, Rossignol Massart, Germain et Grisel. 11 leur fait connaître tous ses travaux, tous ses plans, toutes ses forces, leur donne lecture de l'acte in sur recteur, les constitue en Comité militaire, et les charge de préparer le plan d'attaque et de défense. Voici Grisel, presque inconnu, qui, sans nécessité, est rendu possesseur de tous les secrets de la conspiration, après avoir obtenu la confiance par la seule manifestation ( toujours facile) d'un ardent Républicanisme.

Le Comité militaire se réunit le 12 et propose un plan le 15. — On fait imprimer des guidons ou petits drapeaux portant diverses inscriptions.

Au même moment, deux officiers de la Légion de police, qui se trouvent de service auprès du Directoire exécutif, proposent de poignarder les cinq Directeurs pendant la nuit suivante et de commencer immédiatement l'insurrection : le Directoire secret refuse parce qu'on n'est pas encore prêt, n'ayant ni poudre ni argent, et seulement une somme de 210 francs, qui sera même saisie par la police.

Mais tout-à-coup la division éclate soit entre le Comité militaire et le Directoire secret, soit entre le Directoire secret et le Comité montagnard, soit entre les membres du Directoire secret. Les Généraux Fion et Rossignol, liés avec le Comité montagnard, surpris de ne voir aucun Conventionnel dans le Directoire secret, menacent de se retirer si les deux

Comités conspirateurs ne sont pas réunis en un seul, et engagent même leComité Amar à demander cette réunion , effectivement demandée par Ricord en son nom. Mais Bodson, accusant les Montagnardsd'avoir tout perduau 9 thermidor (cequ i s'applique également à Babeuf) et de n'agir encore que par am bition personnelle, déclare qu'il vaut mieux tout abandonner que de s'exposer à une catastrophe qui achèverait l'oppression du Peuple ; et cette opinion irrite un autre membre jusqu'à accuser Bodson lui-même de pusillanimité. Tout n'est-il pas perdu quand on en vient à une pareil mésintelligence là où l'estime, la confiance, l'identité d'opinions et de sentiments et l'union la plus parfaite , sont d'une indispensable nécessité?

Le Directoire secret ne se dissimule pas que l'adjonction des Montagnards rendra bien plus difficile l'établissement de la Communauté, et qu'il faudra les y contraindre après l'insurrection. Cependant, désespérant de réussir sans eux, il décide la réunion et le rétablissement de la Convention exclusivement composée des 68 Montagnards proscrits, à condition 1° qu'on y adjoindra 83 Députés élus par l'insurrection; 2° qu'on exécutera l'acte insurrecteur relatif aux biens, aux habillements et aux logements à distribuer au Peuple; 3° qu'on exécutera le décret constituant dont nous avons parlé (p. 311).

Ricord, appelé le lendemain dans le Directoire secret, accepte tout sauf ratification ; mais le Comité montagnard refuse, et chaque Comité prend la résolution d'agir séparément et de combattre l'autre : c'est la guerre entre eux, d'autant plus que, pendant ces diverses négociations, le Directoire secret a fait aux Montagnards les plus cruels reproches sur leurs crimes ou leurs erreurs au 9 thermidor et depuis.

Cependant, après avoir refusé, avec une hauteur et un orgueil aristocratique bien opposés aux principes de l'égalité et de la véritable souveraineté du Peuple, le Comité montagnard divisé lui-même, accepte les condilions-le 18 Woréal ; et l'on va marcher d'accord : mais le succès n'est-il pas impossible dans une pareille coalition ! Et d'ailleurs remarquons qu'il ne

s'agit plus que d'une conspiration ordinaire avec le but général et vague de toutes les conspirations précédentes, l'égalité. Remarquons même qu'on découv rira bientôt que les Montagnards n'ont accepté qu'avec la perfide pensée d'éluder leurs engagements et de combattre ensuite la Communauté.

Néanmoins, on convient d'une réunion générale des trois Comités, pour le lendemain 19, chez Drouet.

Là, et dans deux autres réunions consécutives, on décide que l'insurrection éclatera le 22 ou le 23.

Les conspirateurs comptent sur plus de 17,000 combattants (4,000 révolutionnaires de Paris; 1 ,000 des départements ; 1 ,500 fonctionnaires destitués ; 600 officiers chassés ; 500 militaires détenus ; 1 ,000 canonniers ; 1 .600 grenadiers du Corps législatif; 6,000 soldats de la Légion de police ; 1 ,000 vétérans) et la masse des ouvriers. Ils comptent aussi sur l'artillerie du camp de Vincennes et sur les 8,000 hommes du camp de Grenelle, dont Grisel garantit le dévouement à la Démocratie.

Nous ne parlons pas du plan d'attaque et de défense ni des moyens préparés : c'est la guerre contre un Gouvernement armé ; c'est un combat dans lequel chaque parti peut être vaincu et écrasé par le vainqueur. On fera comme la Bourgeoisie de la Garde nationale s'insurgeant au 1 3 vendémiaire (p. 270) et comme les Royalistes voudront bientôt faire. Si l'insurrection populaire triomphe, elle jugera et condamnera les membres les plus coupables du Directoire et des deux Conseils, comme l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire aurait massacré la Convention sur place, comme tous les partis vainqueurs jugent ou proscrivent le parti vaincu. Remarquons seulement que \e Directoire insurrec leur doit tout diriger, et que (quoique M. Thiers dise le contraire) toute tentative de pillage et de vengeance individuelle sera sévèrement réprimée comme essentiellement contraire à l'intérêt du Peuple.

N'apercevant personne plus capable de diriger la Nation délivrée, le Directoire insurrecteur décide aussi qu'il propo*

CO.YSPIIIATION DK BABEUF.

sera au Peuple de lui continuer lé pouvoir exécutif, pendant un an, auprès de la nouvelle Convention nationale composée de 170 membres au plus.

Et dans les deux ou trois jours qui lui restent avant l'insurrection, le Directoire secret arrête les institutions transitoires par lesquelles il compte préparer la Communauté.

« Car, au demeurant, dit Buenarotti, le Comité , loin de prétendre donner l'égalité de fait le lendemain de l'insurrection , quoique décidé a ne rien négliger de ce qui pouvait en hâter rétablissement complet, ne se croyait pas en état d'en fixer l'époque. Il sentait la nécessité d'une marche graduelle en rapport avec le progrès de l'opinion et avec le succès de ses premières mesures. N'eùt-il fondé que l'éducation commune , il eût beaucoup fait pour l'Humanité. »

- L'établissement de la grande et parfaite Communauté nationale, dit-il ailleurs, était le dernier but des travaux du Comité ; cependant il se serait bien gardé d'en faire l'objet d'un ordre le lendemain de son triomphe et de contraindre les opposants à y prendre part. »

Cependant, Babeuf ne craint pas d'annoncer la conspiration, de déclarer la guerre et de chanter victoire ;

- Les émissaires des Tallien, des Legendre, des Barras et ces honnêtes gens eux-mêmes, dit-il dans son Tribun du Peuple , se trémoussent pour tâcher de nous faire tomber dans le plus abominable des pièges... Us osent vous faire entendre qu'ils sont prêts à se constituer les vengeurs des forfaits qu'ils ont commis... Ils disent que Barras etCamot sont d'excellents Républicains qui doivent faire cesser les maux du Peuple et qu'il faut se rallier à eux... Ceux qui n'ont jamais cessé de vous assassiner, de vous affamer, veulent sauver leurs têtes criminelles... Mais nous ne devons pas souffrir que ces êtres odieux prennent un fusil et s'alignent connue simples soldats au milieu de nous. Si le Peuple de France agissait autrement à leur égard , il serait le plus lâche des Peuples ; il ne mériterait plus qu'un seul homme fort et sage employât ses moyens pour faire triompher la liberté... Nous voulons faire une révolution pour assurer à jamais le bonheur du Peuple... Ne donnez donc dans aucun panneau... Us disent qu'ils ont les soldats ; ils en ont menti ; les soldats ne sont point à eux ; ils sont les nôtres. Oui, le soldat n'ira qu'avec nous et pour nous. Tant mieux que les scélérats qui nous vexent nous aient fait venir une grosse armée ! nous n'en serons que plus forts ! Ainsi , le jour du Peuple, nous irons tous ensemble a une victoire sûre , sous

Mb DiaecTome. —

loinquc direction des hommes du Peuple, lor^qu il» nous marqoer&tu ce jour heureux. •

Mais des phrases ne sont pas des faits, des allégations ne sont pis des réalités? Et n'est-ce pas folie d'avertir et de menacer ainsi des révolutionnaires comme Barras, Tallien, Legendre, etc. t qui ont su faire le y thermidor? Que dira la Postérité d'une pareille confiance, si tous ces chants de victoire se transforment en une effroyable catastrophe amenée par rimprudenec des chefs ?

Or, Grisel a tout révélé au Directoire dés le 15 ; et de ce moment, instrument de la Police, c'est lui qui montre le plus de haine contre les Tyrans, le plus de dévouement au Peuple, le plus d'impatience révolutionnaire ; c'est lui qui accuse les autres de tiédeur ; si quelqu'un émet quelque proposition d'ajournement, c'est lui qui la repousse ; si le manque d'argent arrête, c'est lui qui en promet, disant qu'il se saignera par patriotisme, a fUnnant qu'il vient d'arracher 10,000 fr. à son aristocrate d'oncle. Deux jours après sa trahison, il écrit au Directoire secret qu'il organise les sous-olïiciers démocrates du camp de Grenelle en petits groupes de quatre pour éviter les trahisons, et qu'il leur distribuera 35,000 fr. en assignats qu'il a demandés à son frère qui les lui doit, et 10,000 fr. qu'il va demander à son cousin, notaire à Paris.

Cependant la Police, qui veut arrêter tous les conjurés réunis, se présente le 18 chez liicord où Grisel croyait que les deux Comités devaient se rassembler ; et chose étonnante, cette visite ne donne pas de soupçon. Convoqué luimême pour la réunion des trois Comités, le 19, chezDrouet, Grisel fait connaître le lieu et l'heure ; et cette fois, le Ministre de la Police, qui dirige l'opération en personne, qui arrive à onze heures à la tête d'un détachement d'infanterie et de cavalerie, qui entoure la maison et qui entre brusquement de vive force en violant la Constitution qui défend les visites domiciliaires pendant la nuit, ne peut manquer de les prendre tous : mais un malentendu, une erreur dans l'exé-

CO.NSMRATIOX Dli BABEUF. 317

culion d'un ordre, a fait perdre trois heures ; et quand le Ministre parait dans l'appartement de Drouet, la réunion est déjà dispersée depuis un quart d'heure; il ne trouve que Drouet et Darthé ; et, feignant une méprise, il leur demande excuse pour ne pas leur inspirer de défiance.

Mais comment deux visites de la Police peuvent-elles ne pas convaincre d'une trahison ! On soupçonne Germain, qui seul n'était pas à la réunion; et c'est Grisel qui prend sa défense! C'est lui qui a l'adresse de prouver qu'il n'y a que de l'inquiétude de la part de la Police !

Rassuré par Grisel lui-même , on se réunit donc encore le 20, chez Mvsaart, avec les 12 agents révolutionnaires.

Ce môme jour 20, au soir , Barras ( qui , soupçonnant la conspiration et voulant la trahir, a demandé, dès le 30 germinal, à conférer avec Germain, autorisé par le Directoire secret) fait offrir aux conjurés (suivant Buonarotti), par Rossignol, de se mettre à leur tête avec son état-mnjor ou de se constituer en otage dans le faubourg Saint-Antoino. se gardant hien néanmoins de les prévenir delà trahison de Grisel. Mais quelie duperie d'avoir quoique confiance dans un Barras! Si c'est évidemment un hardi fripon qui veut soutirer leurs secrets pour les perdre, quelle incroyable crédulité dans les conjurés !

lis viennent de décider, dans la réunion Massart, qu'ils se rassembleront, une dernière fois, demain matin 21 , chez Du four, faubourg Poissonnière, pour fixer le jour de l'insurrection, lorsque, le même soir du 20, Barras et les quatre autres Directeurs donnent l'ordre d arrestation. L'armée de l'intérieur, sur laquelle les conjurés comptaient, se met en mouvement pour les arrêter dans les lieux indiqués par Grisel; et le 21 (10 mû), au matin, Babeuf et Buonarotti sont arrêtés dans la cachette du premior, rue de la Grandc- Truandcrie, dans la chambre où ils viennent de passer la nuit ensemble, tandis queDarthé, Germain, Drouet et d'autres, sont arrêtés chez Dufour. Presque tous les membres

des Comités sont arrêtés ailleurs ; beaucoup de Démocrates sont arrêtés en même temps et conduits à Y Abbaye; et le Peuple, qu'on croyait prêt à l'insurrection, laisse arrêter tous ses chefs, que la Police lui signale comme une bande de voleurs. — Tous les papiers, 22 liasses, 447 pièces, sont saisis chez Babeuf. — On fait aussi des arrestations à Rochefort, Cherbourg, Arras, Saintes, Bourg, Toulouse.

Interrogé par le Ministre de la police, Babeuf nie qu'il soit le chef de la conspiration et refuse de nommer personne; mais il avoue qu'il est un des conspirateurs.

Enfermé dans la tour du Temple et mis au secret, il écrit presque aussitôt, à ce Directoire qu'il voulait immoler, une longue lettre confidentielle dont voici la substance :

« Regarderiez-vous au-dessous de vous, citoyens Directeurs, de traiter avec moi comme de Puissance à Puissance ? Vous avez vu ( par les pièces saisies ) de quelle vaste confiance je suis le centre ! Vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre!.... Est-il de votre intérêt, est-il de l'intérêt de la Patrie, de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte ? Je ne le pense pas... Qu'arr riverait-il si cette affaire paraissait au grand jour? Que j'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles. J'y démontrerais avec toute la grandeur d'âme , avec l'énergie que vous me connaissez , la sainteté de la conspiration , dont je n'ai jamais nié d'être membre.... On peut me condamner à mort... Mais mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de Barnvelt et de Sidney. Veut-on , dès le lendemain de mon supplice , me préparer des autels auprès de ceux où l'on révère aujourd'hui comme d'illustres martyrs les Robespierre et les Goujon ! Ce n'est point là la voie qui assure les Gouvernements et les Gouvernants.... Vous avez vu que vous ne tenez rien lorsque je suis sous votre main.... Vous avez à redouter toutes les autres parties de la conspiration; en me frappant, vous irriteriez toute la Démocratie de la République française.... Entreprend riez- vous de vous délivrer en total de cette vaste secte Sans-culotide qui n'a pas encore voulu se déclarer vaincue ? Mais vous avez besoin d'un parti pour vous soutenir; et ôtez celui des patriotes, vous êtes exclusivement vis-à-vis des Royalistes. Que de chemin croyez-vous qu'ils vous feraient voir si vous étiez seuls contre eux !... Mais direzvous , les Patriotes nous sont aussi dangereux que les Royalistes , et pcul-Mre plus. — Vous vous trompez.... Moi, je puis vous dire qu'ils ne voulaient pas votre mort : ils voulaient marcher par d'autres

voies que celles de Robespierre ; ils ne voulaient point de sang; ils voulaient seulement vous reprendre le pouvoir.... 11 est temps encore de revenir.... Ne dédaignez pas mon avis, qui est que V intérêt de la Patrie et le vôtre consistent à ne pas donner de célébrité à l'affaire présente... Ne croyez pas intéressée la démarche que je fais... La mort ou l'exil serait pour moi le chemin de (immortalité , et j'y marcherais avec un zèle héroïque et religieux ; mais ma proscription et celle de tous les Démocrates ne vous avanceraient point et n'assureraient pas le salut de la République... J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous ne fûtes pourtant pas constamment les ennemis de cette République, vous fûtes même évidemment Républicains de bonne foi : pourquoi ne le seriez-vous pas encore?... Pourquoi ne reviendrions -nous pas tous de notre état extrême pour embrasser un terme raisonnable?.... Les Patriotes, la masse du Peuple, ont le cœur ulcéré : faut-il le leur déchirer encore plus?... Ne mériteraient-ils pas bien % ces Patriotes , au lieu qu'on aggrave leurs blessures, qu'on songe enfin à les guérir? Vous aurez, quand il vous plaira, l'initiative du bien , parce qu'en vous réside toute la force de l'administration publique. Citoyens Directeurs , gouvernez populairement, voilà tout ce que ces mêmes Patriotes vous demandent. En parlant ainsi pour eux , je suis sûr de n'être pas démenti par eux. Déclarez qu'il n'y a point* eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes , en se montrant grands et généreux, peuvent aujourd'hui sauver la Patrie. Je vous réponds encore que les Patriotes vous couvriront de leurs corps , et vous n'aurez plus besoin d'armées entières pour vous défendre. Les Patriotes ne vous haïssent pas , ils n'ont haï que vos actes impopulaires. Je vous donnerai aussi alors , pour mon propre compte , une garantie aussi étendue que l'est ma franchise perpétuelle. Vou3 savez quelle mesure d'influence j'ai sur cette classe d'hommes , je veux dire les Patriotes : je l'emploierai à les convaincre que , si vous êtes Peuple , ils doivent ne faire qu'un avec vous. Il ne serait pas si malheureux que l'effet de cette simple lettre fût de pacifier ^intérieur de la France. En prévenant l'éclat de cette affaire , ne préviendrait-on pas en même temps ce qui s'opposerait au calme de C Europe ? « Signé G. Babeuf. »

Il nous est impossible d'exprimer le douloureux étonnement que nous cause la méditation de chaque passage de cette lettre. Que d'imprudence et de légèreté dans tous les laits antérieurs , si le parti Démocrate est sans force et s'il est réduit à implorer la grandeur et la générosité d'hommes comme Barras! Et s'il est assez puissant et redoutable pour

balancer celui du Directoire, comment l'arrestation de quelques chefs peut-elle tout changer et tout métamophoser ; faire abandonner la Constitution de 03 , proclamée nécessaire au bonheur du Peuple ; rendre légitime la Constitution de Fan 3, proclamée radicalement usurpatrice et nulle ; justifier les auteurs de cette constitution , proclamés criminels de lèze-majcsté populaire ; changer en Républicains de bonne foi les cinq Directeurs et les 750 Législateurs, proclamés usurpateurs et oppresseurs, proscrits et voués à la mort, et publiquement traités de scélérats par Babeuf quelques jours auparavant (p. 316)? Comment cette arrestation peut-elle déterminer à se livrer, pour ainsi dire, au traître Barras et à ses collègues; à les défendre au lieu de les immoler ; à défendre avec eux la Constitution de Tan 3; à abandonner le système de la Communauté, que le Directoire et les Conseils n'adopteront certainement pas, et dont on ne leur fait pas une condition ; à renoncer même au milliard demandé pour les soldats, au logement, à l'habillement, à la distribution des biens, qu'on demandait pour le Peuple?...

Aussi, des phrases ne suffisant pas pour changer les faits, le Directoire, qui sait parfaitement que Babeuf serait impuissant à transformer les Patriotes en amis du Gouvernement puisqu'il n'a pas eu la puissance d'agir sans les Montagnards, s'empresse de publier cette lettre, convaincu qu'elle ne peut être considérée que comme une amende honorable, et qu'elle ne peut produire qu'un effet fatal à ses ennemis ; et en même temps, le 23 floréal (12 mai), il adresse aux Conseils un message qui commence par ces horribles mots : Morlî mort! mort! Puis il annonce :

« Qu'un affreux complot devait éclater demain à la pointe du jour; que son objet était de renverser la Constitution , d'égorger le Corps législatif, le Directoire , TÉtat-major, toutes les Autorités de Paris , de livrer la ville au pillage et au massacre. Il appelle les conspirateurs des ennemis du Peuple, qui voulaient le plonger dans de nouveaux malheurs en détruisant son ouvrage (comme si la Constitution de Tan 3 était l'ouvrage du Peuple 1 comme si son véritable ouvrage n'était pas plutôt la Constitution de 93, détruite par le Di-

( OXSPIRATIOIV DE BABEUF.

rectoire) !... Il les appelle des Amis des Rois , qui voulaient assassiner la liberté au nom de la liberté , détruire la République , et courber les Français sous le joug détesté du Despotisme en les faisant passer par toutes les horreurs de l'anarchie.

Carnot adresse en même temps toutes les pièces, et désigne l'infâme Grisel sous le titre de citoyen Grisel.

Qu'on juge de l'effroi et de la fureur des 760 Législateurs, de leurs parents, de leurs amis, de tous les fonctionnaires publics, de tous les riches et de tous les propriétaires ï Qu'on juge des cris, des imprécations, des anathêmes, de tous les journaux royalistes contre les Babouvistes! A leurs yeux, les Égaux sont plus noirs que les Jacobins, que la Terreur, que les Hébertistcs proscrits par la Terreur elle-même. La réprobation est presque unanime, dit YHistoire parlementaire; personne n'ose prendre leur défense, si ce n'est Parhe et Antonelle. Et le Peuple, qui n'a pas eu le temps de connaître la doctrine de Babeuf, cachée dans quelques numéros de deux journaux proscrits et clandestinement distribués, le Peuple, qui ne peut comprendre un système social qui ne lui est pas suffisamment expliqué, le Peuple reste muet et déconcerté.

A l'instant on accorde au Directoire tout ce qu'il demande, notamment d'éloigner à 10 lieues de Paris les 198 ex-Conventionnels non réélus, tous les fonctionnaires sans emploi, tous les officiers destitués.

Bientôt Drouet, membre du Conseil des 600, est décrété d'accusation par les Conseils, et envoyé devant la Haute- Cour séante à Vendôme. Les Conseils, violant encore deux fois la Constitution, décident que tous les autres accusés seront distraits de leurs juges naturels, le jury de Paris, envoyés devant la même cour à Vendôme, et privés du recours en cassation. — 1 U voix dans les deux Conseils se prononcent en faveur de Drouet et des conjurés.

69 Démocrates sont mis en accusation, dont 17 contumaces. Parmi ces accusés on remarque les ex-Conventionnels t. iv. 21

« Signé Carnot, président

biatcToiitE. — 1796.

Amar, Vndier, Ricord, Choudieu, Drouet; les ex-Généraux Rossignol. Lamy, Parrein; les ex-Adjudants-Généraux Massard, Jarry ; les écrivains Antonelle, Félix Lepelletier, etc.

Drouet parvient à s'échapper de l'Abbaye, aidé par le geôlier et même, dit-on, par le Directoire. Une tentative d'émeute pour enlever les prisonniers du Temple, dans laquelle figure un drapeau blane, n'a d'autre effet que défaire dire au Ministre de la police que, les Démocrates se sont alliés avec les Royalistes. Tous les prisonniers sont tranféres à Vendôme dans la nuit du 9 au 10 fructidor (août).

Mais, avant de voir le procès et la doctrine de Babeuf, voyons une autre catastrophe plus déplorable encore, qui suit l'arrestation et précède le procès.

§9. — Catastrophe du camp de Grenelle.

« Après l'arrestation de Babeuf et de ses amis, dit Buonarotli, d'autres Démocrates entreprennent de briser leurs fers et de continuer leur ouvrage. Deux amis de Barras s'introduisent auprès de ces derniers , et leur persuadent que celui-ci partage leurs vœux et désire seconder efficacement leurs efforts. C'est par leurs conseils qu'on forme le projet de faire fraterniser les Démocrates et les militaires du camp de Grenelle, avec lesquels ils marcheraient ensuite sur le Directoire. Les promesses faites au nom de Barras par ses amjs, une somme de 24,000 francs distribuée par eux , les protestations de quelquesofficiersducamp, déterminent les Démocrates à s'y présenter en foule, sans armes, en chaulant, aux cris de vive la République. -

C'est le 23 fructidor (9 septembre) que 6 à 700 Démocrates, armés seulement de pistolets et de cannes à épée, trahis et conduits dans un piège par Barras et Grisel (quelle ncroy abl c crédulité ! ) , se rassemblent à Vaug i rard , se porten t sur le camp, et se dirigent vers le poste qu'ils savent occupé par un régiment sur lequel ils comptent. Mais Grisel et Barras les ayant trahis une seconde fois, on a changé les postes peu de temps auparavant ; en place du régiment sur lequel comptent les Démocrates, on met le 21* de dragons (1),

(4) M. Thiers affirme que ce i\* dedragons venait d'être formé avec la Légion de police licenciée, que Babeuf et les Démocrates considéraient

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