MARSEILLE
[Les documents ofîiciels sur les jugements rendus par cette commission sont très rares. J'ai dû me contenter, sauf sur un point, d'extraits de journaux contemporains ou d'écrivains locaux, qui ont néanmoins, les uns et les autres, quelque autorité i. Cette triste époque de l'histoire de Marseille peut se partager en trois périodes : la première, sous le général Pille, commandant la 8^ division, et le général Théodore Ghabert, commandant de la place; la deuxième, sous le général Petit- Guillaume, homme débonnaire, qui n'assembla, dit-on, ni conseil de guerre ni commission militaire; la troisième, sous le général Quantin, du i4 thermidor an vi au i8 brumaire an VIII, qui continua la tradition des premiers. Pour cette dernière période, nous possédons un document officiel, émané du général Quantin lui-même, qui nous fait regretter de n'en pas posséder d'autres pareils, soit pour Marseille, soit pour d'autres villes.]
18 fructidor an v -- 14 thermidor an vi. 4 septembre 1797 — i" août 13198
« Il y a quelques jours qu'on a condait au fort [Saint] Jean les nommés Joseph Latour, de Marseille; Jean Etienne, d'Aubagne ; Joseph Lardeyrol; Toussaint Mar-
I. Cf. Marseille depuis i"8g jusqu'en 181 5, par Un vieux Marseillais (Lautard), 2 vol. in-8, i845, et Histoire de Marseille, par Augustin Fabre, 2 vol. in-8, 1829. — La demande de renseignements que j'ai adressée à M. l'archiviste des Bouches-du-Rhône étant restée sans réponse, il y a lieu de supposer que ses archives n'ont pas conservé trace des jugements des commissions militaires qui fonctionnèrent à Marseille après fructidor.
COMMISSIONS MILITAIRES. 33l
qiiisan et Charles Lyon, de Toulon, tous accusés d'émigration ou de meurtres contre les patriotes, pendant la réaction efîroyable que nous venons d'éprouver. »
Journal de Paris, 17 frimaire an vi — 7 décembre 1797.
« Arrestation à Marseille de deux cents contrevenants à la loi du 19 fructidor. Condamnation à mort de plusieurs. »
Moniteur, 27 frimaire an vi — ij décembre 179;.
<( La commission militaire de Marseille a condamné à la peine de mort le nommé Joseph Lardairol (sic), dit Vincent, âgé de vingt-neuf ans et natif de [Saint] Chamas ; il a été convaincu d'émigration. »
Journal de Paris, octidi 28 frimaire an vi — lundi 18 décembre 1797, v. st.
(( La commission militaire de la 8^ division, séant à Marseille, a condamné à la peine de mort le nommé Louis Ferrand (d'Aix), pris les armes à la main dans un rassemblement d'assassins. Il était un de ceux qui avaient présidé aux massacres dans les prisons d'Aix.
« La même commission militaire a condamné à la peine de mort le nommé Sézanne (d'Aix) et la nommée Provençal; le premier, pour n'avoir point obéi à la loi du 19 fructidor; pour avoir été du nombre des assassins dans les prisons d'Aix ; pour avoir marché contre Saint- Maximin avec un attroupement armé, pour avoir coupé l'arbre de la liberté à Fourrières et s'être souillé de plusieurs meurtres. — La femme Provençal, condamnée par les mêmes motifs, s'était signalée à Toulon, quand les
Anglais en étaient les maîtres, par les persécutions qu'elle avait provoquées contre les républicains. »
Journal de Paris, 27 pluviôse an vi — i5 février 1^98.
« Les fusillades qui suivirent le 18 fructidor » commencèrent sous le général Pille; les premières condamnations frappèrent Piston et trois ou quatre autres prisonniers. Le tour du jeune homme d'Aix, dénoncé par son propre père, vint ensuite 2; Paflaire des Laure le suivit de près 3. C'est après ces exécutions que furent renvoyés aux tribunaux [criminels] d'Aix les émigrés radiés et ceux mis hors la loi. Dans la matinée de leur départ, M"'^ Estrangin, née Clastre, ma bonne sœur, venant de chez le général avec le caporal qui l'y avait accompagnée par ordre du commandant du fort, certifia et fit croire à ce commandant que, par ordre du général qu'elle n'avait pourtant pas vu, l'ayant trouvé dormant, son frère devait être compris dans le nombre des prisonniers transférés à Aix. Je partis. — Pendant notre séjour à Aix, Pille fit mettre en jugement Blayal, de la commune de Grans;
1. L'auteur de cette relation est un sieur Clastre, l'un des prisonniers du fort Saint- Jean ; il récrivit le 5 septembre 1844 pour INI. Lautard.
2. 11 fut condamné par le conseil de guerre. On raconte que son père se rendit à Marseille pour provoquer le jugement de son fils et que celui-ci, avant de mourir, adressa à son père une lettre de pardon.
3. Laure aîné, courtier de commerce, avait, après thermidor, commandé une compagnie de chasseurs, qui s'était mise à la recherche des terroristes de 93 et de 94 ; plusieurs de ceux-ci avaient été condamnés à mort ou aux travaux forcés. Son frère cadet, Toussaint, officier de marine au long cours, n'était coupable que de sa parenté avec son aîné. Tous deux furent condamnés à mort en conseil de guerre. Laure aîné, dont le pourvoi en revision fut rejeté, subit son sort à la plaine Saint-Michel. Le pourvoi de Tautre fut admis, sur la plaidoirie d'un sieur Lucotte, chef de la 9= demibrigade d'infanterie légère, qui le défendit encore à Grenoble. Renvoyé devant le conseil de guerre d'Aix, Toussaint fut délivré par une troupe d'amis que sa sœur avait apostés sur la route, La Terreur sous le Directoire, p. 122.
Martin, d'Kgiiillcs ; la dame Rey, d'Aubai^iie, qu'on fusilla I; Boyer et Lardeirol, de Saint-Ghamas, qui curent le même sort. Je Taurais été comme eux, puisque j'étais impliqué dans la môme procédure. Sur la fin de juillet, on nous ramena au fort Saint-Jean; nous nous attendions tous à la mort; heureusement, le général Pille quitta Marseille. Le général Petit-Guillaume, qui le remplaça, doué qu'il était d'un caractère humain, n'assemblait jamais ni conseil ni commission militaire ; aussi fut-il remplacé lui-même par Quantin, qui arriva furieux contre les prêtres et les accusés de contre-révolution. »
Marseille.... par Un vieux Marseillais, t. II, p. 120-121, note.
[On lit encore dans le môme ouvrage, t. II, p. 118-120, le fait suivant dont nous abrégeons le récit :]
« Nous payerons toutefois un tribut de regret, trop juste pour être omis, à la mémoire d'un prêtre français non marseillais, et, par cette raison, victime moins connue que les précédentes, mais tout aussi digne de l'être. Il s'appelait Roméga; que ce nom soit à jamais béni !
<( Originaire des provinces de l'Ouest, jeté sur nos bords après de longues pérégrinations, il voulut évangcliser les populations rurales de notre territoire. Il parcourut la campagne qui entoure Marseille, pendant un hiver rigoureux, célébrant les saints mystères presque à découvert, distribuant en tous lieux et sans crainte la parole sacrée et le pain des forts. Il nous souvient d'avoir assisté à la messe de la Chandeleur dans une grange adossée au manoir de la Bricarde, alors attristé par l'absence de ses nobles maîtres. Deux cents paysans au moins des deux sexes encombraient la crypte. Ce malheureux se rapprocha trop de la ville ; il fut arrêté et condamné par la commission militaire. »
I. Il ne semble pas qu'elle ait émigré : elle s'était réfugiée à Cassis C'était une revendeuse. Elle paya pour ses trois fils, qui s'étaient montrés les ennemis des terroristes ; ils avaient réussi à s'enfuir. — Cf. Moniteur, 4 et 3o floréal an vi.
[Enfin, c'est encore, croyons-nous, dans cette période qu'il faut placer la condamnation à mort de M'"*^ Rostan de Louvicou, veuve, dit-on, d'un émigré guillotiné.]
Du i4 thermidor an vi au i8 brumaire an viii. V' août i;;98 — 8 novembre 1799
[Le général Chabert, ayant été élu aux Cinq-Cents en prairial an vi,partitpour Paris; le général Pille fut remplacé dans le commandement de la 8^ division par le général Petit- Guillaume : ce lut un temps d'accalmie. Celui-ci eut bientôt pour successeur Quantin, général d'artillerie. Le ministre de la police avait réclamé, par une circulaire du 18 brumaire an viï,le relevé sommaire des jugements rendus depuis le 18 fructidor an V par les commissions militaires. Le seul que nous ayons, du moins jusqu'à présent, est celui que fit dresser le général Quantin; tout incomplet qu'il est, puisqu'il ne donne ni les condamnations antérieures à son entrée en fonctions, ni celles qui se produisirent à partir du 17 frimaire an vu, il n'en est pas moins très précieux ; car il nous présente, pour trois mois et demi, l'ensemble exact des opérations de la commission de Marseille. Elle prononça, dans cette période, sept condamnations à mort; mais il y a, à sa décharge, bien des mises en liberté ou d'autres mesures qui équivalaient à des acquittements.]
Aix, 3 ventôse an vu.
Le commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale du département des Bouches-du- Rhône, au ministre de la police générale.
C'est un peu tard I, citoyen ministre, qu'en conformité
I. En effet, Tétat dressé par le général Quantin s'arrête au 17 frimaire an VII, et le commissaire avait attendu deux mois et demi pour renvoyer.
de votre circulaire du i8 brumaire dernier, je vous adresse le relevé sommaire des jugements rendus depuis le i8 fructidor an v par les commissions militaires créées dans le département, et le tableau nominatif des personnes mises en surveillance par les administrations municipales et centrales avec le sommaire des motifs qui les ont déterminés i.
Par sa lettre du i8 frimaire, le général divisionnaire Quantin me marque qu'il n'a pu remonter le sommaire des jugements rendus par la commission militaire au delà du i4 thermidor an vi, parce qu'il n'a trouvé, à son avènement à la 8^ division militaire, aucune trace des jugements rendus antérieurement.
Le travail long et soigné auquel il a fallu se livrer dans les bureaux de l'administration pour parvenir au but de votre lettre précitée a dû nécessairement essuyer quelques lenteurs; je vous prie de croire, citoyen ministre, que les nombreuses occupations de nos bureaux ont contribué seules à l'envoy ^ de cet état et que mon zèle pour l'exécution des dispositions que vous me prescrivez sera toujours égal à celui que j'ai pour le bien public.
Je vous prie de m'en accuser réception.
Salut et fraternité.
G. Mauche.
Original autographe.
1. Nous ne reproduisons pas le tableau des mises en surveillance; il est considérable. Il s'applique, presque sans exception, à des cultivateurs et à des ouvriers.