‹ 18 fructidor: documents pour la plupart inéditsChapitre 147 sur 180 · TOULON · texte numérisé non relu

TOULON

[De toutes les commissions militaires des départements, celle-ci fut la plus terrible ; mais, comme celle de Marseille avec qui elle rivalise, elle a laissé peu de traces, soit dans les feuilles du temps, soit dans les archives. On a des chiffres plutôt que des noms, et les quelques noms qui s'échappent de cette confuse hécatombe sont bien obscurs. Vieillards et jeunes gens, nobles et ouvriers, ofiiciers et matelots, la plupart coupables d'un seul crime, celui d'avoir fui naguère devant les égorgeurs, et depuis, d'une fatale imprudence, celle d'être rentrés trop tôt dans leur ville natale, ou d'y être restés cachés, alors que la loi leur enjoignait d'en sortir : telles furent les victimes sur lesquelles se jeta la plus violente des réactions. Le voile qui couvre ces sinistres épisodes n'est encore qu'à demi levé : cependant, quelque insuflisants que soient les documents que nous possédons, nous croyons devoir les classer par séries chronologiques ; ce seront des cadres tout préparés pour recevoir le complément de lumières que nous attendons de l'avenir.]

i8 fructidor an v — 24 frimaire an vi. 4 septembre 1797 — 14 décembre 1797.

[Le 5 brumaire an vi, encouragés par le coup d'État de fructidor qui semblait rendre faveur et pouvoir au parti jacobin, les membres du Club populaire s'étaient plaints au ministre de la police, par l'organe de la municipalité, de ce que, par une lettre du 22 vendémiaire an vi, il avait placé sous la surveillance municipale, c'est-à-dire autorisé à rentrer sur le sol de la République « les officiers mariniers de tous les états, les mate-

lots, novices et mousses et tous ouvriers de l'arsenal, émigrés de Toulon, lâches qui livrèrent Toulon aux Anglais, qui reconnurent pour leur roi l'enfant de Louis XVI, qui arborèrent le pavillon blanc, qui incendièrent eux-mêmes nos vaisseaux ! Non, non, citoyen ministre, vous ne le souflrirez pas ! »

Le ministre de la marine, à qui la même lettre avait été adressée, y répondit le 4 frimaire an vi.]

Paris, le 4 Mmaire an vi de la République une et indivisible.

Le ministre de la marine à V administration mwiicipale

de Toulon.

J'ai reçu, citoyens, avec votre lettre du 3 brumaire, copie de celle c[ue vous avez écrite le même jour au ministre de la police générale.

Le gouvernement, en vous prescrivant de tenir provisoirement sous votre surveillance les maîtres, contremaîtres, matelots, novices et ouvriers de l'arsenal, n'a été excité que par des motifs de justice et par son amour pour le bien public. D'un côté, il a vu, dans les hommes désignés, des individus susceptibles en général d'être vivement égarés ; de l'autre, le danger de désorganiser tout à coup nos flottes et nos arsenaux, de livrer au désespoir des hommes vraiment utiles, dont nos ennemis pourraient tirer un très grand parti. Il a dû prévenir ces inconvénients par une prompte mesure ; mais vous remarquerez bien qu'elle n'est que provisoire , qu'elle laisse sous le poids de la loi du 19 fructidor tous les individus qu'elle a atteints, et que, si elle annonce de l'indulgence pour ceux dont la conduite et les sentiments sont irréprochables, elle assure aussi, pour ceux qui se sont montrés les ennemis de leur patrie, une sévérité d'autant plus inexorable qu'elle sera plus réfléchie.

Comme vous, le gouvernement a en horreur les lâches qui ont liçré Toulon aux Anglais, qui ont reconnu Louis XVII, qui ont arboré le paçillon blanc, qui ont incendié eux-mêmes nos vaisseaux, qui ont été sans cesse les agents de la contre-j^évolutlon , qui se sont rendus coupables de toute sorte d' excès pour faire triompher la cause des rois, en un mot tous les traîtres, tous les vrais coupables, surtout les émigrés rentrés, qui sont devenus les assassins des vrais républicains ; mais vos alarmes, auxquelles j'applaudis, parce que je les crois excitées par votre attachement pour les principes républicains, auraient été moins vives, si vous aviez été pénétrés des intentions du gouvernement et de ses vues, clairement manifestées tant dans la lettre qui vous a été écrite par le ministre de la police générale que dans la mienne à l'ordonnateur sur le même objet ; vous n'auriez pas craint, surtout, que les républicains qui ont rendu de très grands services après la reprise de Toulon, fussent renvoyés pour faire place à des scélérats qui avaient trahi la république. Longtemps avant l'heureux événement du i8 fructidor, j'avais bien formellement décidé que les fugitifs avaient perdu tous leurs droits à cet égard, et que, quelles que fussent les mesures qui seraient prises relativement à eux, ceux qui occupaient leurs places y seraient maintenus.

Après ces explications que j'ai cru devoir à votre zèle, je reviens à l'objet qui doit fortement nous occuper. Il résulte de votre lettre que grand nombre des individus mis sous votre surveillance sont coupables de trahison. Eh bien ! laissant de côté toute déclamation inutile, empressez-vous de faire connaître ces hommes, fournissez sur leur conduite des renseignements exacts et positifs, qui puissent nie mettre à même de les faire poursuivre

selon toute la rigueur des lois, je vous y invite fortement. Cette tâche délicate imposée à votre zèle et à votre républicanisme , vous la remplirez, j'en suis assuré, avec exactitude, justice et impartialité. Vous ne serez guidés ni par des motifs de vengeance ni par des préventions ; vous distinguerez soigneusement l'erreur du crime ; en un mot, vous serez justes envers tous.

Je vous engage à vous concerter avec l'ordonnateur ; les notes que vous arrêterez ensemble acquerront de cet accord beaucoup plus de force et de solidité. Je vais lui faire la même invitation.

Signé : Pléville-Lepelley,

Histoire de Toulon, depuis lySg jusqu'au Consulat, d'après les documents de ses archives, par D.-M.-J. Henry, correspondant du ministre de l'instruction publique pour les travaux historiques et de plusieurs sociétés savantes. T. II, p. 248-249 et 4o5-4o6.

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