‹ 1812, la guerre de Russie, notes et documents (volume 2)Chapitre 107 sur 139 · Macdonald à Murât · texte numérisé non relu

Macdonald à Murât

La célérité de Macdonald ou, comme il disait, ses jambes l'ont sauvé, lui ont permis de faire promptement sa retraite de Tilsit à Labiau. Dans sa lettre à Murât il rappelle brièvement les événements, et il envoie au roi de Naples la lettre de Yorck et celle de Massenbach annonçant tous deux qu'ils ont abandonné l'armée française. Le duc de Tarente traite de « lâche trahison )>, de « noire trahison » la conduite de Yorck, et il assure qu'il avait lu dans l'âme du g-énéral prussien, qu'il avait deviné dans Yorck l'ennemi le plus implacable de la France. Quant à Massenbach, il a dû suivre Yorck, son supérieur; mais, ajoute Macdonald, il fait dans sa lettre « une supposition dont les traîtres seuls sont capables »; Massenbach écrit, en elfet, que les mesures de prévoyance prises dans la nuit même par Macdonald lui ont paru suspectes et qu'il a craint que le maréchal n'ait voulu le retenir par force ou désarmer ses troupes. On peut comparer la présente missive de Macdonald aux passages correspondants de ses Mémoires. Macdonald dit dans la lettre qu'il fut extrêmement inquiet du silence de Yorck et frappé de la sécurité des Prussiens qui l'entouraient; de même, dans ses Mémoires, il rapporte que les Prussiens, loin d'être inquiets sur le sort de Yorck, paraissaient ne pas s'en occuper. Il dit dans sa lettre qu'il a reçu plusieurs parlementaires, dont le premier était ce Rapatel qui déjà, devant Riga, avait tenté de nouer des intelligences avec lui (voir sur cette tentative le tome P"" ■de notre 1812, p. 112) et qii'on ne l'a reconnu qu'ensuite; de même, dans ses Mémoires, il rapporte qu'il n'a su que plus tard qu'il avait eu devant lui l'ancien aide de camp de Moreau. Il a eu tort, toutefois, d'écrire dans ses Mémoires que le deuxième parlementaire l'avait sommé de mettre bas les armes; d'après sa lettre, cet émissaire lui a notifié

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simplement de quitter Tilsit. Mais dans les Mémoires comme dans la lettre, Macdonald indique qu'il n'a accepté la proposition d'entrer en arrangement avec le prince Repnin que pour gagner du temps. Dans les Mémoires comme dans la lettre il expose les procédés délicats qu'il a eus envers les Prussiens et notamment envers le bataillon qui faisait le service du quartier général : quelques heures avant le départ des troupes, lisons-nous dans les Mémoires, il a fait de ses propres fonds une avance au chef de ce bataillon prussien qui voulait acheter sur-le-champ quelques centaines de paires de souliers; il ne s'agit, dans la lettre, que de cent paires de souliers; mais le maréchal a, de sa bourse, donné cent écus alberts.

Mehlauken, 1" janvier 1813.

Sire, je reçois en ce moment la lettre que Y. M. a daif2;né m'écrire hier. Je me suis hâté d'informer le major général de la lâche trahison du général d'Yorck Toutes les troupes prussiennes sans exception ont passé à l'ennemi, et nous nous sommes ainsi vu livrer.

La grande célérité que j'ai mise à réunir les troupes de la 7^ division et à les mettre en marche nous a sauvés.

La, veille de cet événement, l'ennemi avait fait de grands mouvements de cavalerie sur les deux rives du Niémen. Pour m'en garantir, je fis de nouvelles dispositions et, indépendamment des corps mobiles, j'ai investi la ville par un cordon de troupes. Jugeant mon avant-garde trop exposée à Ragnit, je la rappelai près de Tilsit, faisant seulement occuper Paskallwen.

Il était 10 heures du soir que je n'avais encore aucune nouvelle du général d'Yorck. Mon inquiétude était extrême. Je fus néanmoins frappé de la sécurité de i'état-major du général Massenbach qui était avec moi. Quelques heures auparavant, il partageait mes

craintes sur un échec considérable que les lenteurs du général d'Yorck pouvaient lui attirer.

Le général Massenbacli, prévenu dans la nuit de la trahison du général d'Yorck, fit toutes ses dispositions pour le joindre, que favorisaient les ordres que j'avais donnés de se tenir prêts à combattre et à repousser l'ennemi. En un instant, toutes les troupes prussiennes, infanterie^ cavalerie, artillerie, traversèrent le Niémen au pas de course par différentes routes et nous exposèrent ainsi sans défense.

Dès qu'elles furent au delà du fleuve, je reçus du général d'Yorck la lettre dont j'ai l'honneur de joindre une copie sous le n^ 1, et quelques heures après, celle du général Massenbach n° 2 (Ce général fait une supposition dont les traîtres seuls sont capables).

A peine nous fûmes en mouvement que plusieurs parlementaires russes se succédèrent.

Le premier qui fut ensuite reconnu pour émigré français, ex-aide de camp du général Moreau, osa me dire qu'il était envoyé par le général Diebitsch pour savoir si j'avais quelques propositions à faire. Je répondis avec indignation et le renvoyai. C'est le même qui, précédemment, m'avait écrit une lettre dont j'ai envoyé, en son temps, copie au major général.

Un autre m'a notifié, au nom du même général, que j'aie h me retirer deTilsit vu qu'il y entrerait de vive force. Je répondis que je l'attendais sans le craindre.

Un troisième me supplia de ménager la ville et les habitants : il craignait apparemment que, dans leur indignation, les troupes ne se portassent à tous les excès.

Enfin un quatrième vint me supplier d'accorder une entrevue au prince Repnin, donnant sa parole d'honneur que ce qu'il avait à me dire était étranger à tout ce qui venait de se passer, et surtout que les

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seiitiinenls de loyauté dont il fait profession le rendaient incapable de faire la moindre proposition qui put blesser l'bonneur et la délicatesse. J'avais d'abord refusé celte entrevue. Mais, comme le parlementaire a insinué qu'il s'agissait de' quelques intérêts des deux gouvernements, considérant d'ailleurs la pénible marclie de douze lieues pour gagner Meblauken, par un dégel continu et une pluie effroyable qui a inondé toutes les routes, craignant en outre que, dénuée de cavalerie, mon arrière-garde soit chargée et dispersée par celle de l'ennemi, comme mes lianes étaient continuellement inquiétés par les Cosaques, j'ai fait dire au prince Repnin que je l'attendrais ici jusqu'à 8 heures du matin. Cette démarche me fera 4iu moins gagner douze heures et me permettra de rallier les traînards.

J'étendrai aujourd'hui la 7^ division de ce point à Labiau et les troupes y prendront position demain, et j'y attendrai les ordres de Votre Majesté .

Le général d'Yorck justihe pleinement les présomptions que j'avais contre lui. J'avais lu dans son àme qu'il était notre ennemi le plus implacable. Mais je ne le soupçonnais pas capable d'une aussi noire trahison. Du moins, je me flattais que le corps prussien ne la partagerait pas.

J'ai eu les procédés les plus délicats pour le corps prussien. J'av^aisune confiance pleine et entière dans ses sentiments d'honneur. Pour mieux le prouver, j'avais un bataillon prussien pour le service du quartier général. Ma garde en était formée. J'avais, deux jours auparavant, fait avancer 10.000 francs à ce bataillon ainsi qu'aux autres troupes prussiennes, et deux heures avant cette catastrophe je venais de donner de ma bourse cent écus alberts au connnandant de ce bataillon pour acheter cent paires de souliers. Ces mêmes troupes m'ont lâchement abandonné, sans défense, pouvant èti'e enlevé par l'ennemi !

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