Le même jour, Berthier informait Macdonald, Augereau et
354 LA r.UERRE DE RUSSIE
P. -S. — Si, pendant l'absence de M. le colonel Natzmer, les généraux russes vous proposaient, monsieur le maréchal, de rester dans les positions respectives, sans entreprendre de part et d'autre d'hostilités, ni faire de mouvements, vous pourriez permettre à vos généraux dy consentir, mais sans qu'il n'y ait rien d'écrit à ce sujet.
Reynier qu' «■ étant retenu au Ut par un rhumatisme goutteux, il avait chargé son clief d'état-major Monthion de signer pour lui^ quand il ne pourrait pas le faire lui-même. »
ld9. Macdonald à Berthier.
Macdonald a vu Natzmer le 9 janvier à 9 heures du soir, et le 10, au matin, le lieutenant-colonel prussien a franchi les avant-postes russes. Mais le maréchal ne croit pas que les Prussiens obéissent à leur roi et rejoignent de nouveau les Français. Il assure que tous, officiers et soldats, étaient avant la « catastrophe », dég-oûtésde combattre pour notre cause et qu'il est impossible qu'ils rentrent dans nos rangs. Qu'on lise avec un peu d'attention la lettre d'Yorck au roi. Yorck ne dit-il pas qu'il est, avant tout, un véritable Prussien et le fidèle sujet de son roi, qu'il n'a consulté que les intérêts du roi, sans égard à ceux de son allié, qu'il n'a voulu que le bien de la Prusse? D'autre part Macdonald refuse d'entrer dans les plans d'offensive du roi Murat. Il manque de tout. Il n'a ni les vivres ni les fourrages promis. Hommes et chevaux sont exténués, incapables de tenir plus longtemps. La division Heudelet ne se compose que de faibles enfants, et, comme la division Marchand, commet beaucoup de désordres. Cette indiscipline décourage officiers et généraux. Pas d'illusion. Il faut dire la vérité et l'entendre. Il faut ne rien laisser au hasard de peur de tout perdre, et, lui, Macdonald, est d'avis de se retirer à Elbing où il sera du moins près des magasins. — Et Murât cède, et Macdonald se retire à Elbing.
Kranz, 10 janvier 1813.
Monseig'rieur, j'ai reçu hier, à 9 heures du soir, les deux lettres que V. A. m'a fait l'honneur de m'écrire. Le lieutenant-colonel de Natzmer n'est parti que ce matin : on n'a pas jugé prudent de l'envoyer pendant la nuit aux avant-postes ennemis.
Nous sommes sans vivres, sans fourrages ni avoine, et sans moyens d'en envoyer chercher. On a trompé le Roi en lui annonçant que quelques caissons nous étaient parvenus. Nous n'avons rien rencontré et l'on n'a rien vu sur la route d'ici à Elhing. Il en est de même Hes voitures de rouliers qui devaient arriver ce matin à 6 heures à Neukirch pour y ramasser des pièces ; il est midi, et ces voitures n'ont pas encore passé ici.
J'ai déjà mandé que les chevaux soit de cavalerie, soit d'artillerie étaient exténués de fatigue et de faim. C'est tout au plus si dans la division Heudelet on pourra atteler passablement quatre à six pièces de manière à pouvoir les remuer. Il faut s'attendre qu'au moindre échec nous perdrons artillerie et bagages. Gomment imagine-t-on que des hommes et des chevaux puissent tenir sans vivres et continuellement au bivouac dans une saison si rigoureuse?
La division Heudelet, composée d'enfants, est sans force pour soutenir de semblables fatigues ; à Texemple de la division Marchand, elle commet déjà beaucoup de désordres.
Tout le monde est fatigué. Le relâchement de la discipline qu'on ne peut bien rétablir qu'en des lieux de repos et les privations de toute espèce dégoûtent généraux et officiers. J'ai le courage de dire la vérité; il faut avoir celui de l'entendre et ne pas se faire illusion. Autrement, on achèvera de perdre ce qui reste de l'armée.
Je prie V. A. de demander des ordres précis à S. M. pour les positions qu'elle se propose de tenir; autrement, je réunirai demain toutes mes forces sur les hauteurs d'Elbing pour y livrer bataille, s'il le faut. On ne le peut ici oij l'on manque de tout, où j'avais l'espoir que, plus rapproché, j'aurais plus de facilité pour puiser des ressources. Mais il est démontré qu'il n'y a pas plus de moyens de transport
à Elbing qu'ici ou que l'on s'en sert pour des services étranf^ers. Rapprochés de celte ville, nous aurons au moins la main dans les magasins.
Je prie en outre V. A. d'assurer le Roi que personne n'a peur ni des Cosaques, ni de quelques forces que ce soit, ainsi que Sa Majesté le fait entendre. C'est l'expérience et la prudence qui ont tracé jusqu'ici ma conduite et je persiste à croire qu'il faut à tout prix conserver nos communications, nous tenir réunis et ne rien laisser au hasard, parce que la moindre chance défavorable peut tout perdre.
On se fait illusion sur le corps prussien. Malgré le désaveu formel du roi, il sera désarmé ou désertera. Longtemps avant cette catastrophe, officiers et soldats étaient dégoûtés de combattre pour notre cause. On peut juger si, d'après ce qui vient de se passer, ils retrouveront de la bonne volonté pour rentrer dans nos rangs. Pour s'en convaincre, il suffit de lire avec un peu d'attention la lettre du général d'Yorck au roi, accompagnant le traité qu'il a conclu.