L'aurore de la Moskova
Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Henri de Roos (Erinnerung-en, p. Holzhausen, p. 69), retracent, ce nous semble, d'une façon vivante et originale, les impressions d'un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova.
Dans Tattente des événements, bien peu do nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l'avantaj^'-euse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l'étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu'à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu'ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s'agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux.
De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l'art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu'ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu'ils s'étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait deKrasnoïjusqu'à Smolensk une colonne d'infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s'était retirée avec tant
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d'adresse (ju'elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu'elle n'avait pas perdu un seul iiomnie! Nous n'avions, en outre, qu'une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions.
Dès la veille, à la tombée de la nuit, Tinfanterie et l'artillerie avaient déjà marché vers l'endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêles, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une foret qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l'aile gauche de l'armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l'aide de camp, comte de Grâvenitz, nous lut en langue allemande l'ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d'ardeur, si plein d'enthousiasme et du plaisir de se battre, qu'au lieu de finir, comme c'était écrite par le mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. »
Cependant, non seulement le soleil s'était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait connnencé. Devant la forêt, derrière laijuelle nous étions, s'était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l'Europe se fussent tout d'un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à
cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s'était produit. En effet, la première redoute était prise.
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