‹ 1812, la guerre de Russie, notes et documents (volume 2)Chapitre 15 sur 139 · La bataille de la Moskoim · texte numérisé non relu

La bataille de la Moskoim

Récit de Bvandf.

Les Mémoires de Brandt [Aus dem Lehen des Generalsr Heinricli von Brandi) sont peut-être les plus attachants mémoires anecdotiques dont la guerre de Russie ait été Tobjet. Brandt est très instruit, trèsintellig-ent, et il joint à une excellente mémoire la finesse de l'observation et la sagacité du jugement. Né dans un petit village de Tancienne Prusse orientale, à Lakie, en 4789, étudiant à l'Université de Kônig-sberg, enseig-ne à la (in de 1806 dans un régiment prussien, devenu sujet du g-rand-duché de Varsovie, nommé en 1808 par Davout lieutenant dans la légion de la Vistule, il fit, après avoir guerroyé en Espagne, la campagne de Russie comme capitaine adjudant-major. Voici ses impressions de la Moskova. Ojn n'a pas à les analyser ici et à les apprécier. Mais il y a peu de récits aussi vivants, aussi saisissants, et, dès le début, quel épisode pittoresque que celui de ces Prussiens qui combattent côte à côte avec les Français et qui marchent contre le même ennemi en chantant un lied de Schiller !

Il pouvait être 3 heures ou un peu plus tard — le 6 septembre — lorsque je fus chargé d'aller remettre une lettre au sous-chef d'état-major de l'armée, le général Monthion. On ne m'avait pas dit oii je pouvais le rencontrer, et je me dirigeai droit vers le groupe des tentes impériales oii un officier de la garde, qui avait servi jadis au 14^ régiment et fait avec moi le siège de Saragosse, m'orienta. L'officier de jour, au bureau du détail du mouvement des troupes, prit ma lettre après l'avoir enregistrée, et ma commission

fut ainsi remplie. En partant, je rencontrai le capitaine Desaix, naguère aide de camp du maréchal Suchet et depuis officier d'ordonnance de l'Empereur. Nous nous étions liés d'amitié en Espagne; il me mena à la tente de l'Empereur; devant cette tente était exposé le portrait du petit roi de Rome. On me raconta que Napoléon, enAironné de ses aides de camp et des nombreux grenadiers de sa vieille garde, avait longtemps regardé ce tableau avec ravissement. Les vieilles barbes grises qui avaient bien vu cent fois l'enfant impérial faisaient toute sorte de remarques. « Espérons, disait un sergent, qu'il suivra les traces de son père. » — « En attendant, répliquait un autre, souhaitons-lui des moustaches, » et sans doute il voulait dire par là qu'il le souhaitait plus âgé. De bouche en bouche se répétaient les mots qu'avait prononcés Napoléon : « Retirez-le, il voit de trop bonne heure un champ de bataille. »

Un officier de l'armée d'Espagne, un aide de camp du maréchal Marmont, fixa mon attention. Desaix me le nomma; c'était le capitaine Fab\ier qui, disait-on, était arrivé avec la nouvelle d'une bataille perdue, celle de Salamanque. iVIais on la cachait soigneusement, et un très grand nombre d'officiers, môme supérieurs, n'en ont eu connaissance qu'à leur retour en France ou en Allemagne. Fabvier s'entretenait avec plusieurs autres; il avait l'air très grave et semblait être d'une santé languissante. Plus tard on raconta qu'il avait fait la bataille avec un régiment d'infanterie du 4^ corps et qu'après la victoire il avait repris aussitôt le chemin de l'Espagne.

Il y avait dans le camp, comme auparavant, beaucoup de mouvement. Le soir, à l'appel, on fît une exacte inspection des armes, des liabits et des chaussures. L'état de tous ces objets était excellent, admirable, et donnait une irrécusable preuve du mérite des officiers et des soldats. Les hommes avaient l'air

très dispos, bien que les compao^nies fussent fort réduites. Vraiment, lorsqu'on voyait dans les marmites le blé qu'ils faisaient cuire pour le manger en guise de pain et lorsqu'on se rappelait en même temps qu'ils manquaient souvent d'eau et que la mauvaise viande de bestiaux fatigués ou de cbevaux abattus, souvent sans sel, était leur unique nourriture, on devait s'étonner que tout, les personnes et les çboses, fût encore comme c'était en réalité.

Une nuit bumide, mêlée de légères giboulées, augmentait les désagréments de notre position. Coucbés autour des feux, devisant du passé et de l'avenir, nous passâmes le temps jusqu'à ce que la lassitude vînt fermer nos yeux. Mais dès minuit on remuait déjà; la fraîcbeur était sensible et beaucoup se levaient de terre. C'est à ce moment qu^arriva aux régiments l'ordre du jour qu'on connaît. Il avait fallu quelque temps pour la traduction que le colonel lui-même (it avec grand soin. Il était alors 3 beures. Les adjudants sous-officiers Karpisz et Madalinski avaient réuni les sergents-majors pour dicter à la lueur du feu Tordre qui devait être lu le matin aux soldats. Derrière notre camp, à l'aile droite, marchaient de longues files de cavalerie, Français, Allemands, Polonais. En tête d'un régiment, un homme, d'une voix belle et sonore, chantait le Meiter/ied de Schiller; un chœur faible, à vrai dire, mais qui n'était pas mauvais, répétait le refrain de la dernière strophe : « Du monde a disparu la liberté, on ne voit que maîtres et valets. »

Ans der Welt die Freiheit verschwunden ist, Man sieht nur Herren und Knechte.

Et nous entendîmes ces vers lorsque le régiment fut en face de nous. Je fis demander quelles troupes c'étaient, et j'appris que c'étaient des Prussiens! Aux feux des bivouacs on voyait partout de sombres

formes qui paraissaient errer sans repos. C'était pour bien des milliers la dernière nuit qu'ils passaient sur la terre dans les peines de la vie. Combien d^entre eux qui, après avoir autrefois, sous l'aig-uillon d'un ambitieux désir, embrassé le sanglant métier des armes, évoquaient maintenant avec tristesse les souvenirs d'une carrière qui leur avait apporté si peu de prolits et tant de privations et de fatig^ues! Combien qui, déroulant devant leurs yeux le livre des cbances, redoutaient alors doublement la perfidie du destin î

Ni tambour ni trompette ni cri de guerre n'appela les soldais à leurs drapeaux.

Quelques pommes de terre, trouvées par un heureux hasard et rôties à la cendre d'un feu encore rare, formèrent notre déjeuner. Napoléon, dans l'obscurité, passa une fois à cheval devant nous. Dès la pointe du jour tout était sous les armes. A droite, derrière nous, derrière la redoute de Chevardino, était la vieille garde en grande tenue; les plumets et les épaulettes rouges s'étendaient comme une traînée de sang à travers la plaine; on apercevait l'Empereur au haut de la redoute.

Loin de moi l'idée de vouloir faire une description exacte de la bataille qui suivit; je ne puis qu'indiquer en général la direction 'du combat et en marquer l'esprit, et je rappellerai le mot de Wellington sur Waterloo, qu'il est aussi impossible de décrire une bataille qu'un bal.

Quelques coups de feu éclatèrent devant nous. Puis à droite, dans la forêt, l'affaire devint plus vive. Vers 7 heures la bataille était en pleine marche. De tous côtés retentissait le tonnerre du canon. Mais (juoique nous fussions très près du tumulte du combat, quoique des boulets vinssent tomber devant nous et même passer par-dessus nos têtes, on ne voyait rien de la bataille. Des blessés qui passaient racontaient que la redoute était prise, que Compans, De-

saix, Davout étaient blessés. De temps en temps, nous entendions le cri e/i avant et le hourra des Russes que des coups de vent nous apportaient; mais nous ne voyions rien de la bataille.

Un peu après 9 heures on ordonna : « Portez vos armes! » et nous avançâmes en colonnes de bataillon, sur deux lignes. Toutefois, à peine avions-nous fait mille à douze cents pas, en laissant Chevardino derrière nous, pour atteindre un petit pli de terrain qu'on cria soudain halte. Mais les boulets continuaient à tomber sur la iiauteur devant nous et à passer pardessus nous. Le général Chlopicki alla reconnaître la position des Russes, et le général Claparède vint à nos bataillons, fit sortir des rangs les officiers, leur rappela la gloire de leur troupe, puis se tint devant la compagnie de grenadiers du 1"' régiment et resta là longtemps. Chambray assure que nous demeurâmes ainsi parce que l'Empereur avait envoyé, au lieu de nous. Priant au secours de Ney qui demandait instamment du renfort. La bataille grondait toujours. A notre droite nous voyions les blessés passer en foule. Il semblait que, par instants, à cette droite, le combat débordait vers nous : des coups éclataient devant et derrière. Pourtant, tout en entendant sans interruption le bourdonnement des projectiles, nous n'avions pas encore perdu un seul homme. Le général avait choisi notre position avec un grand discernement : il pouvait se mouvoir rapidement de tous les côtés et il nous avait couverts contre toute perte inutile.

Vers 10 heures peut-etie se présenta un officier d'ordonnance de l'Empereur. Nous nous mîmes aussitôt en marche par un demi-tour à gauche, et nous engageant dans une prairie où coulait un mince filet d'eau nous travers âmes uneassez grande partie du champ de bataille. A droite de nous la bataille faisait fureur, à gauche se tenaient en ligne de longues files

LA GUEUUE DK RUSSIE 39

de cavalerie où le feu de l'emiemi prali(juait de larges brèches. Nous aussi, nous perdîmes quelques gens, car les boulets tombaient parfois dans les colonnes. Nous poursuivîmes notre marche sur la pente d'une hauteur; à droite, au-dessous de nous, nous voyions un petit ruisseau — ce devait être la Kamenka — ; puis nous arrivâmes dans une plus large prairie, vraisemblablement celle de laSemenovka, où de nouveau nous fîmes halte. De notre position que le général choisit, nous ne pouvions rien voir. Mais de toutes parts retentissait autour de nous le feu de l'infanterie et de Tartillerie. Durant notre marche nous avions vu des morts et des blessés en quantité et surtout beaucoup de chevaux tués ou mutilés. Le combat le plus violent devait se déchaîner à peu de distance devant nous; mais, tandis que des troupes entières de blessés passaient sous nos yeux, nous étions complètement couverts par le terrain. Pourtant, la tour de Borodino se montrait à nous et nous voyions son vert sommet; par intervalles, la lumière du soleil se reflétait brillamment dans ses tuiles.

Je ne sais quelle heure il était lorsque sur la hauteur, de l'autre coté du village, nous aperçûmes des masses de cavalerie et entendîmes aussi un feu d'artillerie et de mousqueterie. Quand ce bruit cessa, le soleil était encore haut. L'attaque d'Ouvarov se produisait alors, cette attaque qu'il entreprit avec de la cavalerie et qui, comme on sait, échoua. Vers ce moment arrivait lentement de l'aile droite le capitaine Desaix. 11 s'arrêta un moment auprès de nous. « Je viens de la droite, dit-il, votre prince Poniatowski ne marche pas; l'afTairey esten suspens depuis quelques heures; l'Empereur en est très peu satisfait; nos pertes sont partout énormes; les Russes se battent comme des enragés. »

Peut-être vers 2 heures ou un peu au delà nous reçûmes l'ordre de pousser en avant. Nous passâmes

un ruisseau, la Semenovka, à ce que je suppose, à un endroit que le passage de la cavalerie avait fortement gâté. Cette fois, nous ne cessâmes pas d'avancer^ et, en arrivant sur la hauteur en face, nous aperçûmes une incroyable poussière. Une immense clameur, accompagnée d'une intense canonnade, ébranlait Tair. Les boulets passaient au-dessus de nous et au milieu des colonnes. Quand la poussière se fut un peu dissipée, nous vîmes que les Français avaient pris la grande redoute, la redoute Raïevsky, et que la cavalerie au loin devant la redoute se battait avec les Russes. Nous eûmes ordre de nous poster juste devant la redoute, et, à ce qu'il me sembla, nous avions formé une sorte de réserve à la colonne d'attaque, non pas derrière elle, mais à côté, sur la droite. Décrire l'impression que produisit sur nous l'aspect de la redoute Raïevsky^ est chose impossible. Ce que l'imagination peut rêver d'effroyable était dépassé par ce spectacle. Des hommes et des chevaux, vivants, mutilés, morts, mais jetés les uns sur les autres par six et par huit, couvraient les avenues tout autour, remplissaient les fossés et l'intérieur de l'ouvrage. Pendant que nous avancions, on emportait le général Caulaincourt qui, dans cette attaque^ était tombé mortellement blessé dans l'intérieur de la redoute, et il passa devant nous, porté par plusieurs cuirassiers sur un manteau blanc de cuirassier que couvraient de grandes taches de sang. Il y avait dans la redoute vingt et un canons de 12. Près de l'un d'eux, s'appuyait au parapet un officier d'étatmajor, un homme déjà âgé, qui avait à la tête une blessure béante. La plupart des morts, en avant de la redoute, étaient des fantassins. A droite et dans l'ouvrage même c^étaient des cuirassiers en uniforme blanc et bleu, des gardes du corps saxons, des cuirassiers de Zastrow et des cuirassiers du 5«, et, si je ne me trompe pas^ du 8^; encore plus à droite gisaient

LA GUI:RRE de RUSSIE 41

des Polonais et des Westplialiens. Les Polonais n'avaient pu passer aussitôt la Semenovka et ils ne Tavaient passée que par escadrons et isolés. Le régiment ne comptait que quatre compagnies, conduites par les capitaines Wielopolski, Budzizewski, Zlucki et Walowicz. Le chef d'escadron Jablonski, connu à Varsovie sous le surnom du beau Jablonski, qui avait trouvé un passage, avait rapidement formé son escadron et marché à sa tête; il tomba sous les coups des Russes avant même que les autres escadrons fussent arrivés.

Avec la prise de la redoute, se tut pou à peu de ce côté le feu naguère si terrible ; il semblait qu'on fût las de la lutte. A droite et à gauche de l'ouvrage on voyait se battre la cavalerie; çà et là, des bataillons isolés d'infanterie. Plus tard notre cavalerie se retira, et de l'infanterie russe s'approcha de nouveau en face de la redoute, sans pourtant entreprendre quelque chose.

Mais pendant qu'ici se produisait une pause, nous vîmes l^espace entre les redoutes prises, entre la redoute Raïevsky et la redoute Bagration, en face de nous, se remplir d'infanterie, d'artillerie, de cavalerie. De notre côté, on forma une grande batterie àlaquelle, de tous côtés^ des généraux amenèrent des pièces, et très vite, des deux parts, s'éleva une puissante canonnade. La redoute Raïevsky, derrière laquelle nous étions, fut surtout bombardée, et de façon incroyable. Nous fûmes accablés de boulets et de grenades et dans les premiers moments nous fîmes des pertes très grandes. Sous la masse des projectiles le rempart s^en allait presque en poussière et sur quelques points le parapet fut comme battu en brèche. Les morts, les vivants furent également atteints et le sang des uns, les membres des autres rendaient un témoignage plusqu'éloquent de la violence du feu. Nos gens finirent par recevoir l'ordre de se coucher par terre; les offî-

ciers, naturellement, restèrent immobiles et, comme disait le capitaine Rechowicz, ils attendaient la mort debout. A peine avait-il prononcé ce mot que, dans le même moment, un boulet enlevait la tête à un grenadier qui s'était levé pour assister un camarade; le sang et la cervelle rejaillirent sur nous et nous salirent fort; j'en ai conservé la tache sur mon uniforme durant toute la campagne, et toutes les fois que nous battions nos habits, l'endroit où la cervelle avait été projetée, apparaissait, sous la forme d'une tache de graisse, comme un niemeiito ynori. Les batteries françaises qui, sur tous les plans que j'ai vus, sont inexactement marquées, s'étaient avancées tout près de la redoute Raïevsky. On n'en voyait pas la fin. La batterie la plus proche de nous avait perdu tous ses vieux officiers : un tout jeune officier la commandait et semblait ravi de ses fonctions.

Chose remarquable, pas une batterie, aussi loin que je pouvais voir, n'était démontée, et pourtant il y avait un très grand nombre de canonniers blessés et tués. On apercevait devant nous d'énormes masses d'infanterie et de cavalerie. Elles se poussaient de ci de là, elles avançaient, elles reculaient, à ce qu'il semblait; le feu vigoureux et bien dirigé de nos canons les empêchait d'avancer énergiquement. Enfin elles disparurent. Autant que je pouvais d'un coup d'œil embrasser la chose, il n'y avait ni du côté russe ni du côté français aucune attaque; on ne voyait plus de troupes devant nous; toutes s'étaient placées, comme il fallait, dans des enfoncements et des plis de terrain pour se couvrir contre le feu destructeur; on s'occupait à rétablir leur ordre tactique, à préparer un nouveau combat; seule l'artillerie formait une ligne à perte de vue et paraissait être ici et là sans aucun soutien.

Peu à peu, près de l'épaulement de la batterie, s'étaient rassemblés plusieurs généraux qui obser-

Vciient les mouvements des Russes. L'Empereur luimôme, dit-on, doit y avoir été quelque temps avec Berthier et Bessières; mais je ne l'ai pas vu. Murât et le vice-roi y étaient. Les boulets bruissaient de tous côtés autour d'eux : mais ils semblaient respecter ce groupe de vaillants bommes de guerre. Peu à peu s'assombrissait l'atmospbère; des deux parts, le l'eu se ralentissait et, avec le temps, il se tut; çà et là seulement, par intervalles, recommençait un feu de mousqueterie, accompagné d'une faible canonnade. Lorsque tomba l'obscurité, les Russes se rapprocbèrent de la redoute, s'avancèrent jusqu'à un fond devant Touvrage, le fond de Goritsa. La division eut ordre de les en cbasser. Nous tournâmes à droite autour de la redoute; deux compagnies de voltigeurs étaient en avant, et nous les suivions en colonnes. Déjà, aux premiers rangs, s'engageait un feu vif d'infanterie, tandis que les bataillons qui venaient en arrière ne faisaient encore que défiler. « Au nom^ du eiel, me cria mon fougueux colonel, faites serrer les colonnes. » Je m'arrêtai donc un instant. Mais je vis revenir un capitaine : « Etes-vous blessé? » lui demandai-je. — «Non, répondit-il, je vais cbercber ma femme. » Je savais que sa femme était Espagnole, qu'elle séjournait à la frontière polonaise cbez les parents de son mari, et je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. Plus tard, j'appris qu'une balle l'avait, à travers son scbako, frappé au front et qu'il était tombé aussitôt dans le délire. Sa démence s'accrut tellement qu'on fut forcé de le lier, et ses cris, dit-on, retentissaient au loin à travers le camp. Ultérieurement — pour raconter jusqu'au bout le martyre de ce pauvre liomme — il fut, je ne sais quand ni comment, fait prisonnier par les Russes et il resta jusqu'en 1816 à Saratov. Complètement guéri et rétabli, il revint alors et il vit encore, comme retraité prussien, à Ostrowo, dans le grand-ducbé de Posen;

44 LA GLiaUlE DE RUSSIE

il a beaucoup d'enfants, et de toute cette histoire il ne sait rien, sinon qu'il a été blessé et pris.

11 y eut donc un vif combat d'infanterie où plusieurs officiers et beaucoup de soldats furent tués ou blessés. Mais je crois qu'il dura une demi-heure à peine. Les Russes reculèrent et nous prîmes à peu près la position sur laquelle avaient eu lieu les derniers engagements. Là nous reçûmes l'ordre de nous arrêter et de placer des avant-postes. Quatre compagnies furent employées à ce service, et le général Chlopicki lui-même les plaça. Il les appuya à gauche à un ruisseau, sans doute le Stonutz, l'aile gauche un peu repliée en arrière; à droite, ils s'avançaient à grande distance au delà de la redoute, mais se repliaient également en arrière. Je ne me souviens pas que nous ayons communiqué quelque part avec des postes voisins — seules, des patrouilles venaient par instants — ce service d'avant-posles semblait être fait d'une façon tout à fait misérable. Nous du moins, comme en Espagne, nous nous tenions sur nos gardes et nous n'eûmes pas sujet de nous en repentir.

Notre bivouacr. était au milieu de mourants et de morts: nous n'avions pas de bois et pas d'eau; mais les vivres ne manquaient pas; les Russes avaient laissé leurs sacs remplis de gruau, de farine, de bidons etde schnaps. C'estce qu'on avait déjàremarqué, et on entra bien vite en possession de l'héritage. Les provisions qu'on trouva témoignaient du soin plus ou moins grand des chefs ; chez beaucoup de soldats, les sacs et les bidons étaient aussi vides que chez nous. Pour avoir du bois, on brisa les fusils, et les crosses servirent de combustible. Quelques caissons de munitions, des affûts qu'on trouva mis en pièces çà et là, eiurent le même usage, et bientôt s'élevèrent des feux, petits à la vérité, mais suffisants pour griller de la viande de cheval et cuire notre soupe

avec de Teau qu'on alla clierclier à la Kolotcha. A peine les feux étaient-ils allumés que de tous les coi[is arrivaient, en se traînant et en rampant, des blessés, quelques-uns, il est vrai, pour mourir, a'autres pour cha&ser l'eng-ourdissement de leurs membres; en peu de temps ils étaient presque aussi nombreux que nous-mêmes. Je crois pouvoir glorifier ce beau trait de la vie de nos braves soldats : ils aimèrent mieux souffrir que de refuser tout appui à ces malbeureux blessés. Bientôt des morts et des mourants furent coucliés les uns à côtés des autres; ceux-ci tenaient les regards fixement attacliés sur le feu, comme s'ils désiraient de lui réconfort et vig-ueur ; ceux-là furent emportés avec soin et mis à l'écart comme si l'on ne \oulait pas troubler leur sommeil. Quant aux vivants, ils s'agitaient dans le fond faiblement éclairé, comme les ombres des trépassés. Notre bivouac ressemblait presque à une ambulance. Nos braves médecins pansaient et donnaient leurs soins autant que possible. Quelques compagnies de chaque régiment restaient sous les armes. Je faisais une ronde lorsque je m'entendis appeler tout haut par mon nom. Je reconnus la voix du général Chlopicki. « Venez, me dit-il, nous allons voir les avant-postes. Vous en prendrez le commandement; moi, je me tiendrai tout près. » Nous parcourûmes donc les postes. Tout était tranquille. Du côté russe les feux ne brillaient pas aussi clairs, et il ne venait aucun bruit. On n'entendait par intervalles que des patrouilles de cavalerie et un Qui vive prononcé à voix basse. Il était 10 heures. Puis il fut minuit. Vers 2 heures, les avant-postes entendirent comme un pas lourd de chevaux; nous fûmes aussitôt sous les armes. L'instant d'après, les Cosaques faisaient une attaque; mais, accueillis par un feu violent, ils tournèrent bride incontinent. Puis il y eut un grand silence; pas une patrouille ne se laissa plus voir ou

46 LA GUIJRRE Dl-: RUSSIE

entendre. J'envoyai en avant quelques fortes patrouilles; elles restèrent long-temps absentes, mais il n'y eut pas un coup de feu, et vers 3 heures elles revinrent. Elles étaient allées jusqu'à un bivouac de cavalerie qu'elles avaient trouvé vide; en revanche, elles en rapportaient trois sacs d'avoine que je me hâtai de saisir pour les chevaux du général et des camarades. J'annonçai en même temps à Chlopicki que les Russes devant nous avaient disparu. Grâce à un petit bout de chandelle que chaque capitaine devait porter sur lui avec un briquet afin de pouvoir dans la nuit faire aussitôt du feu, nous rédigeâmes sur-le-champ un rapport qu^un des aides de camp du général dut porter au quartier g-énéral de la g'arde, car nous comptions dans la garde. Je ne sais ce qu'il en fut de ce rapport. Nous restâmes à notre place jusqu'à ce qu'il fît complètement jour. Alors, de tous côtés, parurent des troupes qui se placèrent devant nous et près de nous, à droite, à gauche. Les premières, qui vinrent pour la plupart dans notre voisinage, étaient celles de la division Rozniecki ; j'y avais deux condisciples qui vinrent me voir. A peine nous étions-nous salués que la cavalerie se mit en mouvement, et ils durent s'en aller; je ne les ai pas revus depuis, et ils sont sans doute restés devant Moscou. Peu après on entendit de nouveau dans le lointain le bruit du canon.

Une froide et humide matinée avait suivi cette sinistre nuit. Vers 9 heures, l'Empereur arriva à cheval. Il resta longtemps devant notre position; il avait l'air pâle et grave. Il fit avancer un officier de sa suite, lui parla, et bientôt nous vîmes cet officier partir avec plusieurs chasseurs et se rendre à la grande redoute. Les chasseurs formèrent un carré, chacun à chaque coin, et l'ofTicier, dans l'espace ainsi limité, compta les morts. Il parut renouveler cette expérience en plusieurs endroits. A ce qu'on

me dil, c'était Texpédient tniditionnel pour savoir sur (juelqucs points le nombre moyei) des morts. De notre côté, malgré le feu violent auquel nous avions été exposés durant des heures, nous avions relativement peu perdu : plusieurs officiers et un peu plus de deux cents soldats, dont un bon tiers au court combat d'infanterie dans le fond de Goritsa. Nous avions servi de réserve d'abord au corps de Ney, puis au 4*^ corps. A l'attaque de la redoute, nous formions une sorte d'échelon à l'aile droite; nous avions ensuite occupé, la redoute, chassé les Russes du fond de Goritsa dans la soirée; et placé nos postes sur le terrain devant ce fond et autour de la redoute. On voit par là que Chambray n'indique exactement que notre première position et qu'il n'eut aucune connaissnnce de la suite de nos mouvements. De même, le général Schreckenstein qui, dès le début, nous fait prendre une fausse position. Toll nous confond avec la division Roguet, la jeune garde. Thiers n'indique justement que le premier moment du mouvement de la division, puis il nous perd entièrement de vue. Danilevski dit que les Russes ont réoccupé la redoute, et c'est une pure invention.

L'Empereur resta ainsi devant nous sûrement trois quarts d'heure. Parfois, avec sa lorgnette, il regardait vers Mojaïsk. Il (it approcher plusieurs des prisonniers qu'on lui amenait de ten^ps en temps, pas un grand nombre, et qui avaient plutôt la mine de gens fatigués et restés en arrière; il les fit interroger; il leur demanda de quel corps ils étaient et si leurs régiments avaient beaucoup perdu. Puis il fit quelques pas en avant et sembla se diriger vers la hauteur de Semenovka. Nous avions mis les fusils en faisceaux; mais personne ne pensait à s'éloigner. Cela m'empêcha de voir exactement mainte localité, et il ne me reste que l'impression totale du champ de bataille.

Nous ne suivîmes que tard la cavalerie, vers S heures environ, et nous nous poussions en avant, nous ne marchions pas, car à tout moment on faisait lialte. Les combats de cavalerie devant la ville semblaient vouloir prendre par instants un caractère de vivacité; mais finalement les Russes rompirent le combat. Ce fut vers 7 heures qu'à quelques verstes de Mojaïsk peut-être, nous fîmes halte pour bivouaquer. La ville, occupée parles Russes, était un peu à gauche de nous; devant nous se dressait une colline argileuse, escarpée, rouge, Krasnoïa-Gora, — ainsi nommée à cause de sa couleur — et qu'on remarquait de loin; l'ennemi avait mis un camp sur les hauteurs derrière la ville.

Des hussards du 13^ régiment polonais qui arrivaient du 5^ corps passèrent la nuit dans notre camp. Ils racontèrent que le soir d'avant, à la suite d'une heureuse attaque sur les Cosaques, ils avaient, sous les ordres du capitaine Gawroncki, poussé jusqu'à Mojaïsk et tout à fait sur les derrières de l'armée russe. Le fait est confirmé par les écrivains polonais. Le générai Sebastiani s'était trouvé à cette attaque et, en suivant directement les Cosaques, il avait découvert un passage qu'il aurait été difficile •de trouver dans un terrain boisé. Nos Polonais assuraient qu'ils avaient jeté l'alarme dans tout Mojaïsk. Gyczkiewicz ajoute que cela eut lieu dans un moment où la division polonaise Krasinski et Kniaziewicz avait par échelons attaqué et culbuté les Russes sur leur front, leur artillerie en tête. Les hussards polonais, commandés par le général Tulinski, raconte un aide de camp du général Fiszer, devaient faire une reconnaissance sur Mojaïsk entre 3 et 4 heures. Après s'être frayé un chemin à travers les broussailles, ils arrivèrent dans la plaine qui était toute couverte de blessés russes, de fuyards, de bagages et de caissons à poudre. Tulinski rafla

^'î^anr^'v

tout CG' qui était à sa portée, puis s'arrêta parce qu'on lui avait défendu 'd'avancer. Les Polonais firent, en somme, 2.000 prisonniers, plus que n'en fit l'armée française tout entière. Toll, dans ses 3Iémob'es, semble confirmer la chose, car il dit que les Polonais ont essayé de tourn^^r les Russes sur leur flanc gauche, mais qu'ils n'ont pu y employer que de la cavalerie, que l'opération n'a pas eu grand succès à cause du terrain boisé. Nous, dans notre camp, nous étions d'avis que, si Napoléon avait renforcé Poniatowski d'une divison seulement et mis, de ce côté-là, de l'unité dans le mouvement, son aile droite aurait certainement atteint Mojaïsk avant la tombée de l'obscurité. Que serait-il advenu ensuite de l'armée russe? C'est difficile à décider. Du moins, tout son matériel aurait été la proie des Français. L'issue de la campagne aurait-elle été autre? Qui voudrait le prétendre? Mais la bataille aurait été autre; nous aurions poussé les Russes devant nous, tambour battant, et c'est sous l'impression d'une victoire complète que nous serions entrés dans Moscou.

50 LA gup:rre de Russie

Page 1