La plus grande et la plus difficile des entreprises
Le 8 mai 1812, à la veille de son départ, Napoléon s'entretient avec Pasquier (cf. Mém. l, p. 524-525), et le préfet de police l'assure que la disette n'est pas Il nie, qu'avant la récolte il y a trois mois difficiles à passer, que l'absence de l'Empereur rendra la situation plus périlleuse parce que l'action du gouvernement perdra un peu de sa force. « Lorsque la révolte, ajoute Pasquier, a éclaté aux environs de Caen, Votre Majesté elle-même a donné les ordres nécessaires pour faire transporter et agir sur les lieux un régiment de la garde ^. Les ordres ont été exécutés avec promptitude et vigueur. En sera-t-il de même lorsque l'Empereur sera à quatre cents lieues, et davantage, de sa capitale? Si un mouvement insurrectionnel de quelque étendue venait à se produire, n'aurait-il pas de funestes conséquences au dedans et au dehors? Il est de mon devoir de ne pas dissimuler à Votre Majesté les dangers que j'entre-
1. Le régiment fut envoyé en poste, et la répression fut très sévère; dans les exécutions qui en furent la conséquence, on n'épargna pas les femmes; mais n'était-ce pas « le seul moyen d'épargner de plus grands malheurs? » Il y avait eu « émeute et pillage; plusieurs moulins avaient été brûlés. » Cf. Pasquier, Mém. I, p. 508.
vois. » Napolt'on paraît frappé des réflexions de Pasquier; il garde le silence; il se promène de la fenêtre à la cheminée, les bras croisés derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément; puis brusquement : « Sans doute, il y a du vrai dans ce que vous dites. C'est une difficulté de plus, ajoutée à toutes celles que je dois rencontrer dans l'entreprise laplus grande^ la plus difficile que j'aie encore tentée. Mais il faut bien achever ce qui est commencé. Adieu, monsieur le préfet. » Il avait donc, conclut Pasquior, la conscience des périls dans lesquels il allait se jeter, et ce fut peut-être sous rinfluence de cette conversation qu'il prit un décret sur la taxe. Le 13 mai paraissait dans le Moniteur un décret daté du 8 et contenant une taxation définitive du blé dans les six départements qui, seuls alors^ fournissaient le blé au commerce : Seine, Seine-et- Oise, Seine-et-Marne, Aisne, Oise et Eure-et-Loir. L'hectolitre ne pouvait être vendu plus de 33 francs. « Ce fut une sorte d'adieu qu'il jugea à propos de faire à la portion la plus nécessiteuse de ses sujets : il espérait s'assurer ainsi leur tranquillité pendant son absence. »