‹ 1812, la guerre de Russie, notes et documents (volume 2)Chapitre 4 sur 139 · Les pressentiments de Beagnot · texte numérisé non relu

Les pressentiments de Beagnot

A la fin de 1811, Beug-not, minisire du grandduché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, ditil dans ses Mémoires^ sont en proie à l'anxiété inséparable d'une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l'Empereur. Personne n'ose douter ou s'effrayer, tant est profondément établi le dogme de rinfaillibilité impériale. Il n'y a plus qu'un cri, c'est poui* demander acte de l'expédition, et qu'une inquiétude, c'est de n'en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de Tarchevêque de Malines qui vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l'un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d'avoir été nommé intendant en chef de l'armée. J'avais encore présents les souvenirs d'Essling. J'avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n'était plus celle d'Austcrlitz ou d'Iéna, et qu'à la journée de Wagram nous n'avions dû notre salut qu'à une artillerie hors de toute proportion. D'ailleurs on ne professait pas à l'étranger une foi aussi robuste qu'en France au génie de l'Empereur. J'osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu'on attendait sans trop les définir. J'étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l'hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. »

Beug-not s'entretient avec Regnaiid de Saint-Jeand'Ang-ély, et Regnaud dit à Beugnot que l'Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l'Angleterre à composition, en finir à la fois avec l'Angleterre et l'Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d'entasser conquêtes sur conquêtes, d'en faire par la guerre, d'en faire pendant la paix? La France depuis Rome jusqu'cà Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde.

Toutefois, nombre de personnes gardent Tespoir que, lorsque l'Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s'arranger. L'étendue même des forces militaires que l'Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu'il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l'article des licences et sur la réunion de TOldenbourg.

Mais, de retour à Dûsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu'elle attend l'attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l'adversaire. Tous les hommes a dont Topinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l'expédition pour hasardeuse.

Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l'armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont « tellement frappés des apprêts effrayants d'une

tempête qui s'élève sur Je fleuve que personne n'ose s'asseoir et qu'on rentre au salon. Un nuage d'un fond cuivre, semé de taches couleur de sang-, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. 11 est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d'une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d'augmenter. L'air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semhle que le Rhin soit une harrière que l'orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redouhlés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a hientot recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s'est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg 011 est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m'y rends dès le soir même, et j'y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J'ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu'il l'avoue, soit qu'il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l'orage avait éclaté le jour et à l'heure même oii l'Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu'un immense désastre. »

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