Le camp de la famine
Nous empruntons encore à Henri de Roos la description de ce camp que les soldats nommèrent le « camp de la famine, » de ce camp de Vinkovo ou de la Nara où la cavalerie française, commandée par Murât, acheva de dépérir. Lorsque l'armée battit en retraite, la cavalerie de la garde seule pouvait encore rendre de bons services. Mais le reste des troupes achevai, dit un autre témoin, approchait d'une entière destruction; hommes et bêtes éprouvaient les plus dures privations; il fallait faire protég-er par de l'infanterie et du canon les escadrons, bien réduits, qui allaient aux fourrages. A plusieurs reprises, Murât prévint l'Empereur qu'il manquait de tout, que soldats et officiers étaient fatigués et dégoûtés. « Nous avons, écrivait le baron de Galichet le 6 octobre, tant de bivouacs et tant de boue et tant de froid que je n'écris à personne; le 33*^ serait heureux d'avoir les chevaux tués avant-hier, car il n'a plus que deux bœufs. »
Notre division comptait, lorsque Sebastiani en prit le coniniandement à Vilna, 3.500 chevaux. Mais maintenant les régiments étaient si réduits que chacun ne comptait plus que 100 à 130 chevaux.
Nous étions à l'aile gauche du camp; à coté de nous, un village, Teterinka, sur la petite rivière Tchernichnia. En avant du village campait la division de cuirassiers; derrière elle, son artillerie; à droite de nous en avant, l'infanterie de Poniatowski ; derrière une forêt et non loin d'elh», dans une maison de campagne demeurait le roi Murât; le camp des
aptres troupes s'étendait à droite au delà de la route qui traverse la Nara et mène à Taroutino, ce village que nous n'avons jamais vu et qui était à un mille devant nous.
Voilà où nous campâmes au moment oij changeait la température de Tautomne, sèche, mais souvent très froide, et nous eûmes à combattre avec une incroyable disette; mais nous ne cessions pas d'espérer la paix qui nous était si nécessaire.
Nous sûmes que Lauriston était venu au quartier général de Koutouzov et que le roi Murât s'était entretenu avec des généraux russes. Nous sûmes aussi que des officiers polonais avaient été au camp ennemi. Tout cela animait notre espoir et excitait notre attente, bien que d'autres événements dussent nous ôter ce doux rêve. Nous entendions, en effet, presque quotidiennement les Russes, à deux milles de nous environ, s'exercer très activement au tir du fusil et du canon. Le colonel Uminski, envoyé aux Russes par le roi, racontait qu'il n'avait vu et entendu dans cette armée que des choses qui marquaient le bienêtre et l'ardeur. Il avait parlé à Platov et à d'autres officiers supérieurs qui lui avaient dit franchement : « Vous êtes fatigués de la guerre et nous voulons la commencer maintenant très sérieusement. Vos fourgons, votre butin, vos bagages, vos canons, tout cela, nous pensons vous l'enlever ^ »
Notre vie. misérable faisait pitié. Les journées fraîches et les nuits souvent très froides exigeaient
1. Cf. les conversations des officiers de dragons russes avec Combe : « On vous trompe, on vous amuse par des négociations, par l'espérance d'une paix prochaine ; mais elle ne se fera pas. Nous recevons journellement des recrues, et on n'attend, pour vous attaquer, que l'arrivée de notre grand auxiliaire, le froid. Comment pourrez-vous résister, pri\ es de vivres et forcés de rétrograder par une route entièrement dévastée? » Après la prise de Moscou, rapporte Lowenstern, tout le monde se dit : La guerre ne fait que commencer.
beaucoup de bois. On eut bientôt consumé tout ce <\\i'i était autour du village. On démolit ensuite les bâtiments accessoires, les écuries, les granges; mais on ne fendait pas les poutres; on mettait au feu l'un Jes bouts et on avançait ainsi jusqu'à ce que l'autre bout fût brûlé. Ces annexes détruites complètement, on s'attaqua aux maisons mômes, si bien qu'à la fin il restait à peine quelques cbambres pour les officiers supérieurs et pour les malades.
On se coucliait la nuit sur la paille qui, le jour, servait de litière aux cbevaux et il y avait des nuits si froides qu'on se cachait dessous; à notre réveil, elle €tait couverte de rosée et de givre et tellement gelée qu'il fallait presque la casser. Les chevaux amaigris déjà et leurs harnais semblaient, le matin, couverts d'une sorte de neige que le soleil venait fondre en réchauffant les bêtes.
On vivait de blé, d'orge ou de sarrazin qu'on faisait cuire et qui donnaient une espèce de soupe ou de bouillie, ou bien, avec du grain moulu dans des moulins à bras, on fabriquait un pain lourd et épais.
Le sel manquait; on le remplaçait par de la poudre à canon; mais le salpêtre est acre, âpre, désagréable et produit la soif et la diarrhée; il fallut y renoncer. Il n'y avait pas de beurre; on employait du suif et parfois des chandelles.
Seuls dans ce camp les Prussiens et les Wurtembergeois ne mangeaient pas de cheval. Un heureux hasard nous avait amené le reste du bétail que nous avions ramassé en deçà du Niémen. Ces bêtes, qui avaient dû faire dans la chaleur de l'été un si long voyage et par des pays où il ne restait derrière nous guère de pâturages, n'étaient certes pas des bœufs gras; ils étaient maigres comme des chats; mais nous leur trouvâmes très bon goût. Tous les jours chez nous on tuait vaches, veaux^ moutons; les Polonais ^'t les Français mangeaient souvent nos chevaux cre-
vés. Môme les domestiques du roi Murât finirent par n'avoir plus que du cheval. Pour nous, nous buvions en guise de thé et de café du bouillon de bœuf et de mouton. La viande devint du reste si rare que le roi nous en fit demander pour sa table, et on lui envoyait tantôt un mouton, tantôt un quartier de bœuf ou de vache.
Parfois, mais rarement, un officier du régiment qui venait de Moscou et qui connaissait ou soupçonnait notre détresse apportait du thé, du café, du sucre, etc., et la boisson qu'on en tirait, une pipe de tabac, la conversation nous rendaient les froides et longues nuits du bivouac moins pénibles. La gaîté, la bonne humeur n'animaient pas nos entretiens. Le major Reinhardt et quelques autres officiers, comptant sur les promesses du grand homme de Moscou, nous consolaient toujours et ils réveillaient le courage de ceux qui prévoyaient à notre triste situation une issue plus triste encore. « Tant qu'zY vivra et qu il tiendra le gouvernail, disait Reinhardt, on peut toujours espérer dans la fortune! » Mais la plupart des sous-officiers et des soldats disaient : « Messieurs^ vous faites votre devoir en cherchant à donner meilleure forme à méchante cliose; mais vos paroles ne sont pas vos pensées! » Plus hardies encore étaient les femmes qui nous préparaient le café et qui exhalaient à l'envi leur exaspération : « Oui, celui-là qui, à Moscou, prend ses aises avec sa garde et nous laisse ici languir de faim et geler de froid, quand tiendra-t-il parole? Il nous a promis monts et merveilles^ promis de beaux pays pour quartiers d'hiver, et peutêtre le fera-t-il quand il sera trop tard et lorsque nous serons morts de misère depuis longtemps. Mai& lui, il saura toujours se tirer d'embarras. » Nous laissions aux femmes la liberté de se soulager; mais aucun de nous n^osait tenir de pareils propos.
« Chaque jour amène sa peine, » dit le proverbe >
Tous les jours, au malin, des délachements parlaient pour recueillir du fourrage et des vivres; le soir, ils revenaient avec un peu de grain et de paille, et toujours ils avaient été attaqués, surpris par des paysan s armés et des Cosaques, et toujours ils avaient perdu plus ou moins d'hommes et de chevaux. On finit par envoyer de l'infanterie avec du canon; elle aussi dut combattre pour arracher le peu qu'elle rapporta et ce peu, elle le paya de la perte de plusieurs chevaux cl de plusieurs hommes.
Ces fourrages nous diminuèrent tellement que notre cavalerie, déjà si faible, y laissa la moitié de ses honimes et de ses hôtes. Au 16 octobre, mon régiment ne comptait plus, en combattants, qu'un colonel, deux officiers d'état-major, un capitaine, cinq lieutenants, cinq maréchaux de logis, cinq sous-ofTiciers, seize chasseurs, et, en non combattants, deux médecins, deux maréchaux ferrants et un domestique d'ofTicier.