‹ 1812, la guerre de Russie, notes et documents (volume 2)Chapitre 59 sur 139 · Smollanj · texte numérisé non relu

Smollanj

Trois lettres : là première. crOudinot; la deuxième, de Victor; la troisième, d'Oudinot. Ces deux maréchaux doivent contenir, repousser Wittgenstein. Mais Oudinot, plus ardent, est sous les ordres de Victor, son ancien, plus prudent et plus froid. Le duc de Reggio voudrait aborder franchement Wittgenstein et le duc de Bellune cherche à le tourner. Victor raconte avec détail l'alFaire de Smoliany qui eut lieu le 14 novembre. Son corps, le 9® corps, est en première ligne, et celui d'Oudinot, le 2^ corps, en seconde. Wittgenstein recule après un combat qui n'est qu'une canonnade, sauf à Smoliany oii l'infanterie attaque. Mais Victor refuse de suivre l'adversaire et, comme Wittgenstein, il évite la bataille; il assure qu'il est difficile de faire marcher le soldat. Le 15, il se retire donc sur Tchereia « pour attendre les ordrçs de l'Empereur», — il préfère, disait Maret, il préfère malheureusement attendre des ordres — et Oudinot, tout en exprimant son mécontentement, tout en disant qu'il vaut mieux combattre que marcher parce que les combats coûtent autant que les marches, Oudinot, de son côté, avoue qu'il perd tous les jours une elîrayante quantité d'hommes. Quoiqu'il en soit, et comme dit Gouvion-Saint-Gyr, la jonction du 2^ et du 9° corps n'a rien produit; Saint Gyr, alors blessé, comptait rentrer dans Polotsk; il vit les deux corps prendre un chemin opposé et il prophétisa que, par la retraite, le moral des deux corps s'affaiblirait, car (( les forces morales d'une troupe sont bien supérieures à celles qu'elle tire de son nombre. »

Oudinot à Berthier.

Mieleszkovitchi, 16 novembre 1812,

Aussitôt que j'eus rejoint le 2"" corps, je proposai

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au duc (le Belluiie de manœuvrer séparément, quoi- <|ue de concert et dans le même but. Je voulais d'abord me réunir à Krasnolouki, me rapprocber de la Bérésina et marcber sur Lepel.Je pensais que ce mouvement, a})puyé parle 9^ corps qui élait sur Loukbolm,nous aurait mis à même de rejeter les ennemis au delà de la Oula, de détruire tout espoir de jonction entre Wittgenstein et Tcliitcliag-ov, et de donner la main au général de Wrède et à tout ce (jui pouvait nous venir de Vilna.

Ce mouvement fut jugé trop large par le duc de Bellune, et quoiqu'il eût déjà trouvé la position de Tcbacbniki peu propre pour recevoir ou donner bataille, il résolut d'y marcber et je l'y ai suivi.

Mon opinion eût été d'y aborder l'ennemi. Mais les premiers motifs qui avaient empècbé le duc de Bellune de l'y attaquer, subsistant toujours, il résolut de manœuvrer par sa droite pour aller s'emparer du pont de Botcbéikovo. Son plan était ensuite de se porter sur Kamen et ensuite par Pouicbna sur Bérésino.

J'avoue que ce mouvement circulaire autour de l'ennemi qui se trouvait placé de manière à nous prévenir sur tous les points et qu'il fallait exécuter en sa présence, ayant sur moi deux déboucbés sur la Loukbolmska, me parut tout à fait dangereux, outre que nous perdions absolument toute communication avec la Grande Armée.

Le duc de Bellune y a renoncé et, trouvant toujours le poste de Tcbacbniki inattaquable, il s'est décidé à porter aujourd'bui le 9*^ corps dans la direction de Biécbenkovitcbi^ et je reste cbargé de couvrir les communications de Tcbereia et Loukbolm, en me liant avec le 9'' corps par ma droite. M. le duc de Bellune est persuadé qu'en menaçant Biécbenkovitcbi, il obligera l'ennemi à abandonner ses positions sur la Oula et à se rapprocber de la Dvina.

J'ai dû faire observer au duc de Bellune cfu'une guerre de mouvemenls ne nous convient pas. Les troupes sont dans un tel état de faiblesse que la moindre marche nous coûte plus d'hommes et de chevaux qu'un grand combat. Les régiments du 2^ corps sont sans chefs et désorganisés. Les soldats périssent par le froid et par le défaut de nourriture. J'ai en ce moment à peine (l'adjudant commandant Le Tellier en donnera verbalement le nombre).,, combattants avec un matériel immense que je ne suis même pas en état de couvrir.

Quoi qu'il en soit, Monseigneur, je n'ai pas cessé de m'en rapporter à l'expérience du duc de Bellune, et je viens de lui confirmer encore que j'agirai toujours selon ses vues, surtout si on veut aborder franchement l'ennemi.

Victor à Berthier.

Mieleszkovitchi, 16 novembre 1812.

Monseigneur, je me suis mis en marche de Loukholm, le 12 du courant, avec le 9*^ corps pour aller attaquer les ennemis à Tchachniki. J'étais instruit qu'ils avaient établi leur camp sur la rive droite de la Ousveia, en avant de Smoliany, au débouché d'un bois qui offre une position défensive avantageuse. Je savais qu'en me dirigeant sur Tchachniki par la rive gauche il me serait difficile de remplir l'objet que je me proposais, attendu que je me serais trouvé séparé des ennemis par la Ousveia qu'il aurait fallu franchir pour aller à eux.

Je me suis donc déterminé à marcher directement sur Smoliany. Il s'agissait d'aborder les ennemis et de les combattre. Je ne me dissimulais pas qu'étant vivement pressés, ils trouveraient un refuge assuré en repassant derrière la Ousveia. Mais j'avais un moyen

de les obliger à abandonner cette nouvelle position en les menaçant par le pont de Botchéïkovo qui est le point de leur retraite sur Biéclienkovitchi où ils ont un pont pour repasser la Dvina. D'ailleurs je leur faisais craindre, par ce mouvement, d'être non seulement séparés de leur pont, mais encore des secours qu'ils peuvent attendre de Yitebsk. Je voulais aussi, après avoir connu TefFet de mon mouvement sur Botchéïkovo et détruit le pont de Biéchenkovitchi, me diriger par Kamen sur Bérésino, afin de rallier à moi toutes les troupes impériales qui sont aux environs de Gloubokoïé pour remplir deux objets qui me paraissaient également importants, l'un de contenir Wittgenstein à Polotsk, l'autre d'être en mesure de communique!* avec Vilna et le prince Sclnvarzenberg pour marcher sur le flanc gauche de l'armée ennemie qui a pris la direction de Minsk. Ces projets auraient pu être exécutés.

Mais j'ai éprouvé des contrariétés auxquelles je ne devais pas m'attendre. Arrivé devant le camp ennemi le 13, vers 9 heures du matin, je Tai fait attaquer après l'avoir reconnu, par la 12^ division d'infanterie, soutenue de la 28*^ et de la cavalerie légère aux ordres de M. le général Fournier. Ce camp était occupé par les deux divisions aux ordres du général Steinheil. L'ennemi s'est d'abord défendu avec beaucoup de vigueur par un grand feu d'artillerie et de mousqueterie. Mais M. le général Partouneaux, ayant fait des dispositions aussi sages que vigoureuses, l'a culbuté dans peu d'heures, après lui avoir tué beaucoup de monde. Steinheil s'est alors reployé en grand désordre en fuyant par les bois dans la direction de Smoliany. La nuit approchait, et j'ai jugé à propos de faire cesser le combat pour ne point engager nos troupes dans la forêt. La 12^ division s'est établie sur le champ de bataille. La 26*^ était placée en seconde ligne; la 28^, dans un

village à l'extroiiie gauche de la ligne et prête à manœuvrer le lendemain par une conversion à droite sur les derrières des nouvelles positions que les ennemis auraient pu prendre. La cavalerie légère couvrait le front du corps d'armée. Le 2*^ corps avait été placé par M. le duc de Reggio en troisième ligne.

Le lendemain J4, je me suis porté à la 28^ division pour la faire déboucher dans la direction du château de Lotchavitchi. J'ai, en même lemps, ordonné à la 12" de marcher sur Smoliany et à la 26*" de faire suivre ce dernier mouvement. Les ennemis s'étaient ralliés pendant la nuit derrière les bois et ils y avaient pris d'assez fortes positions. La marche de la 28^ divisio[i devait nécessairement les compromettre, s'ils avaient voulu tenir devant la 12". Aussi, dès qu'ils l'ont aperçue, ils ne se sont que faiblement défendus et ils se sont reployés en hâte et en désordre derrière la Ouveia, par Smoliany, sous la protection des batteries qu'ils avaient établies derrière ce débouché. Notre canon leur a fait éprouver de grandes pertes dans leur retraite, et notamment au passage du défilé oii il les prenait à revers.

Les choses étant en cet état, j'ai fait aussitôt occuper le village de Smoliany par la division Girard. En môme temps j'ai ordonné à M. le général Partouneaux de se porter rapidement sur le pont de Botchéïkovo. M. le général Girard a repoussé pendant toul le jour, avec beaucoup de succès, les attaques multipliées que l'ennemi a faites sur lui.

Mon intention était de suivre M. le général Partouneaux avec les deux autres divisions du 9^ corps, •tandis que le 2^ contiendrait les ennemis devant Smoliany, afin d'exécuter le projet d'obliger Steinheil à abandonner Tchachniki et de le séparer de Biéchenkovitchi. M. le duc de Reggio ai'rivait dans ce moment sur le champ de bataille. Je me suis empressé de lui •communiquer mes vues et de lui en expliquer les effels

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présuiiiiibh's. Il n'a point écouté mes raisons : il m'a objecté (juc ce mouvement présentait de grands dangers pour le 2"" corps et qu'il ne consentirait pas à rester seul déviant Tcliachniki. Je ne m'attendais point à ce contretemps, occasionné sans doute par des raisons justes, mais que je n'ai pas conçues. J'ai fait dire à M. le maréchal duc de Reggib que le 9*^ corps resterait à côté du 2^ pendant la journée du 15 et que nous concerterions les moyens de continuer nos entreprises. Mais dans la matinée du même jour j'ai appris avec étonnement que M. le duc de Reggio se reployait sur Truchanovicze.

La 12^ division avait cependant continué son mouvement jusqu'à moitié chemin de Botchéïkovo. Steinheil, l'ayant aperçue, a aussitôt quitté Tchachniki, n'y laissant que quelques régiments et de l'artillerie pour marcher sur Botchéïkovo par la rive gauche de la Oula et tâcher d'y prévenir le général Partouneaux. Jusque-là mes projets se réalisaient. Mais la retraite inattendue de M. le duc de Reggio ne m'a plus permis de les suivre.

Ce n'est plus la position de Tchachniki ni la communication de Polotsk qui intéresse aujourd'hui les ennemis. Ils considèrent Biéchenkovitchi comme le point central de leurs opérations sur la Dvina. C'est là qu'ils peuvent rassembler leurs forces venant de Vitebsk et de Polotsk pour prendre l'olfensive sur nous, et il me semble que c'est sur ce point que nos efforts devraient être dirigés. Je vais en faire la proposition à M. le duc de Reggio.

Les troupes du 9^ corps se sont très bien présentées à l'ennemi et avec le calme et l'ordre qui n'appartiennent qu'à d'anciens soldats aguerris. MM. les officiers généraux, supérieurs et particuliers, ont dignement rempli leurs devoirs. J'ai beaucoup à me louer de la conduite de MM. les généraux Partouneaux et Girard, de môme que de MM. les généraux de

brigade Camus, BlanmontelBillard. Je dois aussides éloges à M. le général Devilliers. M. le colonel Sainte-Susanne s'est distingué dans cette occasion. Notre perte est d'environ 700 blessés et 130 tués. Nous avons à regretter la perte de M. le major Teullé du 44*^ régiment emporté d'un coup de canon et de M. le colonel en second du régiment des luissards de Bade qui a été tué de la môme manière. Nos blessés sont transportés à Tolotcbin sur des cbariots des équipages militaires.

Les marches dans cette saison extrêmement rigoureuse nous font perdre beaucoup de monde. L'ennemi paraît décidé à ne pas s'engager sérieusement. Il évite une bataille. Pour le suivre et manœuvrer, je crois que nous laisserons beaucoup de soldats en arrière. La plupart s'écartent pour chercher des subsistances et un abri contre la rigueur du froid. Il est difficile de les faire marcher. La misère «jui nous tourmente m'oblige à chercher aujourd'hui des villages qui présentent encore quelques ressources pour tâcher de soutenir le soldat. Je vais remplir cet objet commandé par la nécessité et le faire coïncider avec nos opérations militaires. Je place maintenant le 9'' corps dans la direction de Biécbenkovitchi par Kanievo oià se trouve une route <jui conduit de Sienno àBiéchenkovitchi. C'est de ce côté que Votre Altesse Sérénissisme pourra m'adresser les ordres de Sa Majesté.

Oudinot à Berthter.

Tchereia, 18 novembre 1812.

Monseigneur, l'Empereur connaît maintenant l'issue de notre mouvement sur Tchachniki. Quelques

iliffîcultés qu'offrît ta position de l'ennemi, c'est là que j'avais pensé que nous (levions l'attaquer, puisque nous l'avions joint, et je me fondais sur ce <jue, dans l'état d'inanition oii sont les troupes, des marches nous coûtent autant que des combats.

Je crois qu'il n'y a sur la Oula que le corps de Steinheil et une 2o'' division dont nous n'avions pas connaissance et qui est nouvellement arrivée, et, si Wittgenstein n'y est pas, il faut en conclure qu'il manœuvre ailleurs, et je crains que ce ne soit sur Vilebsk. J'ai bien fait part de cette conjecture au duc de Bellune en lui proposant d'ag-ir en conséquence à moins qu'il n'eût connaissance plus exacte de la position et des desseins de l'ennemi. Mais sans doute qu'il croit sa position suffisamment bien établie pour le moment, puisqu'il m'a répondu qu'il voulait;, avant de rien entreprendre, attendre les ordres de l'Empereur.

11 faut convenir, d'un autre coté, que, si nous marchons dans la direction de Vitebsk sans contenir le corps qui est à Tchachniki, il lui sera facile de se porter sur Orcha ou bien sur Borissov : il ne lui faut que trois marches pour arriver sur l'un ou l'autre point.

L'artillerie ne marche qu'avec la plus grande difficulté et une extrême lenteur. S'il faut agir un peu vivement, elle n'est qu'un obstacle. Je prends donc le parti de réduire mon équipage à 38 bouches à feu, c'est-à-dire à l'artillerie à cheval et à quelques pièces de 12 bien attelées : c'est bien assez pour b.OOO hommes. Je fais filer le reste sur Bobr où l'Empereur pourra en disposer, si elles lui sont nécessaires ailleurs. Cette mesure, Monseigneur, était indispensable dans tous les cas possibles.

La quantité d'hommes que nous perdons tous les jours en se répandant çà et là dans les campagnes, et au risque d'y trouver l'ennemi, est effrayante, surtout

pour moi à qui les moyens sont si courts. Au reste^ je ne serai pas en retard quand M. le duc de Bellune voudra se mettre en mouvement et je suis obligé d'attendre sa résolution^ puisque je ne suis en état de rien entreprendre seul.

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