Brandt continue ici le récit qu'il a commencé, p
lisse grise qu'il avait rejetée de la main g-auche et Ton pouvait bien voir ses bottes luisantes et ses culottes blanclies; comme toujours, il portait son petit cliapeau. Son visage ne trabissait aucune trace d'émotion. Il parlait avec le vieil Eblé qui tenait respectueusement son chapeau à la main.
A côté de lui était Murât qui, si je ne me trompe, avait un bonnet fourré gris, surmonté d'une aigreite de héron, une pelisse et un sabre suspendu à un cordon dit cordon d'Egypte. Murât vint trouver notre colonel qu'il aimait depuis l'atfaire de Taroutino. Il échangea quelques mots indifférents avec lui et, nous montrant de la main, il lui dit : « Que pensez-vous faire de vos blessés? » — « Ma foi, répondit le colonel, ils nous suivront autant qu'ils pourront. » Une blessure que Murât avait reçue à Aboukir et qui lui avait brisé la mâchoire au moment où il faisait prisonnier le séraskier de l'armée turque, mais qui d'ordinaire n'était pas très visible, se faisait alors remarquer, rougie par le froid. Pour moi, je pensai à l'ironie du destin ; voilà au pont de la Bérésina, en 1812, le Murât du pont de Vienne en 1805! « Je vous présente, dit mon colonel en me montrant, le commandant qui a vaillamment conduit l'attaque à Vinkov^o et j'ai fait mon possible pour l'emmener avec moi. — C'était un beau fait d'armes, répliqua le roi, une attaque liéroïque, et je ne manquerai pas de m'en souvenir. En attendant, je lui accorde la décoration de l'ordre royal. » Cette décoration, je ne l'ai jamais reçue et elle ne devait que trop tôt rentrer dans la catégorie des choses qu'on n'ose même pas se vanter d'avoir eues. Mais, lui, le brave et chevaleresque roi, il a eu plus de malheur encore que ma décoration!
Berthier et Eugène avaient des fourrures. Ney portait un léger manteau d'un vert sombre. La plupart des aides de camp et des ofïiciers d'ordonnance n'avaient que des reding'otes ou de légers manteaux. La
neige avait cessé de tomber et il semblait qu'on allait avoir un jour agréable. La température pouvait être, ce matin-là, de deux ou de trois degrés; mais à l'heure de midi elle a dû être plus élevée.
Près du pont, je vis aussi l'excellent Duroc dont la mémoire n'a aucune tache, dont la vie, depuis le siège de Thionville où il servait dans l'armée des princes, jusqu'à Reichenbach oii la mort le surprit en 1813, offre l'image du parfait chevalier — Ney, « figura quadrata firmisque menibris », au visage rouge et je dirais volontiers impertinent, à la barbe rougeàtre, — Mortier « ipse inter primos prestanti corpore », — le noble Narbonne avec sa bizarre coiffure à l'ancienne mode, — beaucoup d'autres encore.
Des gendarmes d'élite en complet uniforme, propres d'ailleurs, mais montés sur de très maigres chevaux, avaient formé un large cercle autour de l'avenue qui menait au pont et ils ne laissaient passer aucun homme sans armes. Nous avions quitté nos voitures et nous eûmes assez de temps pour voir, par les intervalles du bataillon, toute la scène.
Il pouvait être 10 heures lorsque la division reçut l'ordre de passer le pont. Nous nous disposions à suivre les colonnes sur nos voitures; mais on nous dit : « Les voitures ne passent pas. » Nous nous y attendions; nous descendîmes aussitôt et nous suivîmes à pied le régim^ent en abandonnant noire véhicule et les chevaux souris qui nous avaient amenés de Smolensk. Les gendarmes d'élite avaient également occupé rentrée du pont; ils nous dirent : a 11 n'y a que les combattants qui passent », et nous voilà de nouveau repoussés. Mais cette fois nous fîmes de l'opposition. « Confondre les blessés avec les traîneurs, répondîmes-nous, est une infamie; mieux vaudrait nous brûler la cervelle ». Les gendarmes persistèrent : c'était la consigne. Un officier de l'étatmajor de l'artillerie mit fin à la querelle et ordonna
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de nous laisser entrer, comme appartenant au régiment qui venait de passer.
Le pont, en ce qui concerne sa construction et sa solidité, n'aurait pas certainement trouvé grâce devant un expert, et pourtant c'est un vrai miracle qu'il ait été exécuté. La rivière a, en cet endroit, une largeur de 150 à 160 pas et coule dans un lit marécageux avec une faible rapidité. A sa plus grande profondeur elle pouvait avoir huit à dix pieds ; mais ie fond était vaseux comme le décelait la couleur de l'eau. 11 y avait une forte débâcle et maint glaçon devait avoirdix à quinze pieds carrés de grandeur. Avec cela il gelait encore un peu. Le pont n'offrait pas une surface parfaite; les planches s'étaient peu à peu affaissées, surtout du côté de l'autre rive; une partie du pont était même recouverte par l'eau et on était mouillé jusqu'à la cheville. Mais si l'on songe qu'on n'avait pas du tout de matériaux, qu'on n'avait sauvé de tout l'outillage que quelques caissons chargés de crampons et de clous, deux forges de campagne et deux voitures de charbon, qu'on dut démolir les maisons du voisinage et abattre des arbres pour avoir le bois nécessaire, que les pontonniers travaillèrent dans l'eau jusqu'aux épaules pendant que le froid formait des cristaux sur toutes les parties de leur corps, certainement on regardera cette construction comme une des plus glorieuses actions de guerre de cette campagne qui en compta beaucoup.
Quoique le bord opposé fût dominé par la rive de Stoudienka, il était comme disposé pour une défense énergique et vigoureuse. Ce n'est que par une opinion préconçue et parce qu'il croyait que Napoléon passerait au-dessous de Borissov, que l'amiral Ti'hitchagov a dû détourner son attention de ce point situé au nord. Depuis l'après-midi du 24 les Français étaient à Stoudienka et ils avaient commencé aussitôt à faire leurs dispositions.
Le 25, leurs préparatifs, qui prenaient de plus^ grandes proportions, ne pouvaient plus demeurer secrets. Quelques troupes de cavaliers passèrent et attaquèrent les postes russes. Elles furent suivies de voltip:eurs que des cavaliers prirent en croupe et qui refoulèrent les ennemis. Toute une division de cavalerie qui n'était, il est vrai, que de 700 chevaux, passa même la rivière à la nage, et les Russes se virent ainsi entièrement chassés.
Le 2Q, au matin, on jeta le premier pont et à 1 heure de l'après-midi, sur ce premier pont (on fit ensuite le second à trois cents pas environ) défilèrent les premières troupes du 2^ corps sous Oudinot et Dombrowski. Elles avaient encore une très bonne tenue, mais, naturellement, elles n'étaient pas nombreuses.
Le 27, suivirent les autres troupes et ce jour-là l'Empereur qui, avec une infatigable énergie, dirigeait la construction des ponts et la marche de l'armée, prit son quartier général à Zanivki derrière les troupes postées en cet endroit.
Notre division resta non loin du pont dans un petit bois. Elle y était superbement abritée, mais vers le soir elle reçut l'ordre de suivre le corps d'Oudinot; les bagages, les blessés, etc., devaient rester là pour attendre des instructions. Cela nous fut naturellement fort agréable et on envoya aussitôt des gens^ voir s'il n'était pas possible d'arriver à nos bagages et de les faire venir jusqu'à nous. On ne pouvait guère s'y attendre pendant le jour. Mais dans la nuit nos gens allaient d'une rive à l'autre sans nul empêchement; le passage était alors entièrement libre et peu de gens en profitaient. Mais sur le bord opposé les voitures s'étaient tellement enchevêtrées et les hommes pressés si étroitement les uns contre les autres qu'il n'y avait pas le moindre espoir de démêler ce peloton. L'officier resté près de nos équipages fit dire qu'il attendrait quelques heures encore et que
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dans le cas où il verrait qu'il était impossible d'avancer, il cherciierait à sauver ce qui était sauvable et abandonnerait les voitures : le cas se produisit le lendemain matin.
Vers le soir du 27, le corps de Davout et les Polonais passèrent le pont. Leur contenance nous inspira confiance. Si nous n'avions pas eu l'instruction précise de ne pas quitter l'endroit qui nous était assigné^ nous nous serions attachés à eux d'autant plus volontiers que nous avions été longtemps associés à ces deux corps.
Le soir, très tard et jusqu'avant dans la nuit nous entendîmes le canon tonner sur l'autre rive. C'était la bataille (|ui décida le sort de la division Partouneaux.
La nuit tut du reste très supportable parce que la forêt oii nous étions, nous fournissait du combustible en abondance, et nous recevions des nouvelles à chaque instant par le camp qui doit avoir été, je crois, dans les environs de Brilova.
Le matin, de bonne heure, nous entendîmes un bruit sourd. Bientôt, de devant nous^ arrivèrent des blessés. Ils disaient qu'on était aux prises, que les Russes avaient attaqué avec vivacité. Mais de la bataille, on ne percevait que bien peu de chose. Des bouffées de vent nous apportaient de temps en temps comme des sons semblables au bruit des coups de feu ou plutôt il nous semblait qu'on abattait du bois dans la forêt. Nous étions impatients au plus haut degré, mais nous restâmes longtemps sans nouvelles. Plus tard nous sûmes qu'Oudinot était blessé et que Ney lui avait succédé dans le commandement. On disait qu'il avait lui-même fait défiler la division en grande tenue devant l'Empereur qui avait exprimé sa satisfaction. Puis arrivèrent d'autres blessés, et leur nombre s'accrut. On apprit que le capitaine de grenadiers Recbowicz avait le&
deux jambes traversées par une balle, que le capitaine Dobrzycki avait les deux jambes fracassées, ijue les capitaines Lyclinowski et Razowski étaient tués, que le lieutenant Starawolski était blessé à mort. Puis revinrent le général Glaparéde et le lieutenant-colonel Regulski, quoiqu'ils ne fussent que légèrement atteints. Par intervalles on entendait toujours quelque chose du fracas de la bataille. Enfin, dès le soir, on assura qu'elle avait été o^agnée par une charge de la cavalerie et qu'on avait fait quelques milliers de prisonniers; tout était dans rivresse de la joie.
Sur l'autre rive la bataille avait été aussi violente, aussi furieuse, et quoique le maréchal Victor, avec ses faibles divisions, n'eût pas perdu un pied de terrain, quoique l'apparence de la victoire fût tout à fait de son côté, les tristes conséquences de la situation générale ne devaient pas tarder à se produire ^t, comme je Tai déjà dit, les voitures de notre division restèrent sur la rive gauche.
L'obscurité commençait à tomber lorsque nous reçûmes l'ordre de partir pour Zembin où le corps de Davout nous avait précédés. Après une courte marche, nous arrivâmes à la Goina, large ruisseau marécageux qui n'était pas glacé et nous ne pûmes nous ernpécher de nous étonner que les Russes n'eussent pas rompu le pont. On n'aurait pu, dans ce cas, penser à se sauver. Qu'on songe aux mauvais chemins, affreusement étroits, que nous avions dû suivre, à ces chaussées de ron^lins qui s'allongeaient sans fin, à ces petits cours d'eau qui malgré le froid avaient çà et là débordé et qu'il était si incommode de franchir, et on ne peut expliquer pourquoi les Russes n'ont pas tiré profit de la faveur des lieux et porté le coup de grâce à l'armée française.
»7. Le passage de la Berésina.
Souvenirs de Louis de Buman.
Louis de Bumaii, né le 17 janvier 1789 clans le canton de Fribourg à Bulle où son père était baillif, enflammé par le souvenir des Buman qui se firent tuer pour le roi de France devant Dunkerque et Montmédy ', rejoint en 1808, avec le brevet de sous-lieutenant, le 2*^ régiment suisse dit régiment de Castella à Besançon. On le dii-ig-e sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l'apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes de Portugal et d'Espagne ; il est de l'expédition de Russie; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus; il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu'il mourut le 18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de Buman parut alors dans la revue Le Chroniqueur (février et mars 1877). Elle a été composée d'après des souvenirs de famille et les propres récits de Buman. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812 -.
\ . Jean-Philippe, major aux gardes, tue devant Montniédy en 1657; Udalric et François-Pierre, capitaines aux gardes, tués devant Dunkerque en 1G5S; Jacques, Nicolas, Philippe, Charles, Georges, tous les cinq tués en 1705; Louis, blessé à Munster et à Rosbach.
2. Un tirage à part de la notice nous a été communiqué par l'éditeur de ce livre, M. Eugène de Boccard, petit-fils de Louis de Buman.
La division suisse, composée de régiments aguerris dans le Midi, lit partie du '1^ corps, sous les ordres d'Oudinot, qui s'avança en Lilhuanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobovo. Elle n*y prit qu'une faible part.
Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans Tesprit de tous les officiers. Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Saint-Gyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d'un camarade dans les ambulances.
Durant les- mois de septembre et d'octobre le corps d'armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits. Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses.
Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu'ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de celte affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure. «
On battit cependant en retraite devant des forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Saint-Gyr blessé et se porta en hâte à Borissov pour assurer le passage de la Bérésina à Napoléon et à la Grande Armée. Le 26 novembre, le corps d'Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérésina'.
Le lendemain soir, Napoléon s'approcha des bi-
vouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s'écartèrent respectueusement. 11 était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d'ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l'eau jusqu'aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons. Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l'aube, s'engagea la grande bataille de la Bérésina en présence de Napoléon avec la garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tcliitcliagov. Dès le matin Oudinot fut blessé et remplacé par Ney.
Le second régiment suisse, réduit à un millier d'hommes, élait le plus avancé de tous et se distingua durant celte journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien! » Après l'avoir embrassé, il s'éloigna, soutenu sur les bras de ses soldais, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quaranle-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2« régiment, il ne restait plus que 12 soldais et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient propor-
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tionnelles. Témoin de l'immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d'honneur sur le champ de bataille. Jean de Sclialler, ancien inspecteur g-énéral des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des l'^'" et 2"" régiments, la reçurent à cette place.
Quelle n'était pas l'animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d'un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu'aux genoux, par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu'à 30 degrés Réaumur, n'ayant qu'un peu de l'eau-de-vie de Polotsk pour mai[itenir, avec l'action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas audessous d'eux de descendre de cheval pour prendre le fusil d'un mourant et charger à la baïonnette en tête des colonnes, cliaque fantassin, disons-nous, sentait qu'il était une portion du salut de l'armée.
Le croirait-on? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d'honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d'autres en 1816 avec des croix à l'effigie d'Henri IV : petitesse qui n'augmenta pas dans l'armée le nombre des amis de Louis XVIIL Le lendemain, dès l'aube. Maison qui allait protéger la retraite avec les débris du 2® corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non loin, un groupe d'hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange k l'héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant
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<ies larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s'accentuait à ia faveur de l'incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l'un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lance d'un Cosaque.
Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, touchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, •enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.
Arrivé à Kovno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Ghollet, du 3^' l'égiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mômes privations jusqu'à Kûstrin, oii ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte.
A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n'avaient plus de l'uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans des i-alamités si horribles, retrouver le dépôt, c'est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure.
Naguère, quand une armée française* se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu^on sait et la détresse qu'on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes