Le passage de la Bérésina
Relation de Kalckreath.
On ne lira pas sans intérêt, malg-ré quelques inexactitudes, le récit du lieutenant de hussards prussiens Kalckreuth que nous avons déjà cité; après avoir appartenu durant un jour à l'escadron sacré avec les lieutenantï^ Bonin et Probst, il rejoint ses camarades de régiment dans Taprès-midi du :26 novembre sur la route de Borissov. Il faut passerla Bérésina. Mais il y a trop de monde à l'entrée des ponts, Tennemi n'est pas encore là et, comme tant d'autres, nos Prussiens se reposent. Soudain, au milieu de leur sécurité profonde, retentit le canon russe. Il faut, cette fois, coûte que coûte, traverser la rivière, et Kalckreuth avoue que ses compagnons ont fait une trouée à travers la foule, se sont frayé une route à coups de sabre I
Nous bivaquàmes dans les premières miiisons du faubourg de Borissov et nous voulions passer le lendemain matin la Béré ina. On nous avait dit que Je pont avait déjà été brûlé par les Russes, mais que Temp^Teur Napoléon avait fait jeter deux nouveaux ponts. Nous ne pressentions pas du tout la situation critique où se trouvaient alors les débris de la Grande Armée et nous croyions les troupes régulières russes encore loin derrière nous. Nous suivîmes donc à cheval, à droite de Borissov, le chemin sur lecjuel tout le monde s'engHgeait, et nous arrivâmes, le 27, à midi, aux ponts de la Bérésina. Mais nous y trouvâmes une si gramle foule d'hommes, de chevaux et de voitures qui voulaient traverser la rivière, que
plusieurs heures se seraient écoulées av^anl que notre tour de passer fût venu. Sur la proposition du major de Zieten, nous courûmes donc au villa^^e de Treszenitze à un quart de mille de là, à droite de la route. Quoique tous les habitants l'eussent quitté, nous trouvâmes dans les maisons bien conservées un excellent abri et quelques gerbes de blé pour nos chevaux. Logés tous dans une sorte de ferme où la chambre fut chauffée comme il fallait, nous étions tout à fait à notre aise; nous fîmes cuire quelques haricots que nous avions découverts, et, ce repas pris, nous nous abandonnâmes sur une paille molle à un repos bienfaisant.
Le régiment de uhians prussien, composé des 2® et 3*^ régiments et qui avait marché avec la Grande Armée, élait dans le même état de dissolution que nous ; seuls, quelques uhians, ainsi que les ordonnances des officiers, étaient encore montés et armés. Nous nous étions rencontrés à la Bérésina, et eux aussi avaient préféré venir avec nous au village de Treszenitze.
Le 28 novembre, de grand matin^ nous nous rassemblons et nous dirigeons vers les ponts de la Bérésina. Mais tout est encore aussi plein, aussi comble que la veille, et l'on se décide à regagner Treszenitze. A 9 heures du matin nous y rentrons et nous couchons avec la plus grande tran({uillité d'àme sur notre beau lit de paille. Soudain, au bout d'une heure à peine, plusieurs boulets tombent dans notre village; on part en toute bâte, on court au pont. Toutes les hauteurs à gauche de nous sont déjà occupées par des Cosaques et quelques batteries tirent sur l'arrière-garde française. Devant les ponts de la Bérésina la foule est encore plus grande qu'auparavant; le pont de gauche est complètement hors de service et on ne peut plus passer l'autre qu'un à un.
La Bérésina, large environ de soixante à quatre
vingt pas, tornie sur ses Jeux rives un larj^e marécage. Or, elle avait été prise quelques jours auparavant; puis la (léi)àcle avait eu lieu, la pluie était tombée^ et, par suite, sur les deux rives se dressaient des murs de glace qui s'élevaient au-dessus de la nappe d'eau à plus d'un pied et demi de hauteur; la rivière coulait du reste avec une extrême rapidité, et il était impossible de la traverser à la nage; plusieurs qui en lirent Fessai périrent engourdis par le froid.
A ce moment, on nous dit qu^à droite, plus en amont du courant, à un demi-mille, se trouve un autre pont. Nous y courons. Tout ce qui parle allemand se joint à nous, ainsi que beaucoup de Français qui s'imaginent que nous connaissons la contrée. Nous trouvons, en effet, quil y a eu un pont à la distance indiquée, mais il a été brûlé, et on ne voit plus que les piles de bois qui émergent de l'eau.
Nous revenons au premier pont. Les Cosaques se sont de plus en plus approchés de la Bérésina et il leur serait facile de nous couper; mais nous formons une grosse troupe -— plus de 2.000 hommes étaient venus avec nous — elle leur impose sans doute et ils n'osent pas se placer sur notre chemin.
Nous voici de nouveau arrivés aux ponts de Stoudienka, et il faut absolument tout tenter pour arriver de l'autre côté. Plus de 30.000 hommes sont pressés sur le petit espace marécageux devant les ponts; les voitures s'enchevêtrent ou elles versent; les chevaux tombent; les piétons passent par-dessus — car quiconque n'est pas monté ou n'atteint pas un endroit élevé Cîft culbuté, écrasé. Pour combler la mesure de notre misère, les boulets et les obus des Russes viennent tomber dans cette cohue où, souvent, un obus (|ui éclate tue, mutile plus de quaraiile à cinquante hommes ou chevaux. Spectacle d'une indescriptible horreur!
Et Tavant-garde pousse toujours en avant. Pour lui faire quelque résistance, notre poig-née de uldans prussiens se jette à sa rencontre. Nous, hussards, qui n'avons plus de combattants, nous nous pressons vers le pont. Nos malades, colonel et officiers, doivent quitter les voitures et se mettre à clieval s'ils ne veulent pas être pris. Ceux d'entre nous qui sont encore les mieux montés forment la tête et vont Fun derrière Fautre : le capitaine Knobloch, les lieutenants Eisenhard et Tornow. Nous tirons nos sabres, et à droite, à gauclie nous distribuons des coups, afin de nous faire place ; peu importe le rangdes personnes: nous employons tout, nous usons de chaque avantage pour nous approcher du pont*. Des Français sont à côté de nous ; nous arrachons la bride à leurs chevaux qui n'ont pas de sous-gorges, nous leur frappons la tête avec la poignée de notre sabre, nous les refoulons et nos camarades ont de la place pour nous rejoindre. C'est ainsi que, sur nombre d'hommes et de chevaux vivant encore et foulés aux pieds, nous poussons péniblement en avant, et il peut être 5 heures du soir lorsque nous franchissons enfin l'espace de 180 pas environ qui nous sépare du pont : il nous a fallu cinq longues heures périlleuses !
Ces ponts avaient été construits, comme on sait, sur Fordre de Napoléon, en grande hâte et sans beaucoup d'outils avec le bois des maisons démolies du village de Stoudienka, et faute de gros madriers, on les avait formés avec les longs bardeaux qu'on trouva sur les toits. Or, quand nous arrivons au pont, il ne consiste plus que dans la charpente; les planches du tablier viennent de tomber. On les remplace, et
1. Cf. nos Mém. de Griois. II, p. i'itS. « On use même des armes pour pénétrera travers cette multitude qui conserve à peine assez d'énerg-ie pour crier et qui ne se défend que par des imprécations. »
nous voilà sur le pont. Des trois parties du tablier, celle du milieu est la plus large, la plus propre au passag"e des chevaux; nous nous y engageons, durant plus de soixante pas, par le vent le plus vif, au risque de glisser en bas à chaque moment et de nous noyer dans le rapide courant de la rivière. Mon faible petit konia n'a pu monter sur Fallonge qui a un pied de haut à peu près et il a dû, par suite, grimper sur quelques chevaux qui gisent morts dans l'eau, et de là, en biaisant, arriver sur le pont; j'ai laissé mon cheval sans bride avancer lentement, j'ai étendu les bras afin que, s'il tombe, je puisse saisir le chevalet; mais j'arrive heureusement sur la rive droite.
Je n'ai pas besoin d'assurer quel sentiment de joie nous pénètre lorsque nous sommes de nouveau sur la terre ferme. Le fréquent passage des canons et des cavaliers a, durant cinquante pas environ, tellement remué et labouré une partie de la prairie qu'on y reste enfoncé. Nous finissons toutefois par nous réunir à la lisière d'un bois de sapins. Il fait déjà assez sombre et nous craignons d'être séparés les uns des autres. Constamment, nous crions à haute voix : (( Les hussards prussiens, par ici! Die preussischen Husaren hierher! » Mais plusieurs de nos domestiques tardent longtemps à venir, et, pour les attendre, nous passons la nuit en cet endroit.
Le lendemain matin nous prenons le chemin de Zembin.