Poiwait-on tenir à Vilna
Napoléon part le 5 décembre pour Paris, et il fait bien : sa présence là-bas, comme il dit, est nécessaire à la France, à l'Empire et à l'armée. Mais croitil que, lui parti, l'armée pourra rester à Vilna? Au fond du cœur, il ne le croit g-uère. Il sent et il sait que l'armée « affreusement débandée », ne pourra tenir à Vilna si elle est attaquée, qu'elle ne pourra se rallier que derrière le Niémen. Il craint môme que cette masse indisciplinée, si elle n'a pas de vivres, ne se porte à toutes les borreurs, à tous les excès imaginables, et, à l'avance, il plaint Vilna. Il a peur des isolés, de ceux qu'on nomme les amateurs^ de ces 40.000 hommes — il dit une fois qu'ils sont 100.000 — qui '( cherchent à vivre et ne sont plus aux drapeaux », qui « voyagent en vagabonds ou mieux en brigands ». Il voudrait qu'à Vilna on leur donne à manger, qu'on leur remplisse le ventre, puis qu'on les arrête, les rallie, les réunisse par corps d'armée. Mais il prévoit que les subsistances ne seront pas assurées, qu'il n'y aura pas de distributions complètes, et que l'heure est passée de déployer de l'énergie et de rétablir l'ordre. « Aucune puissance n'y peut plus rien ». Dès lors, ne faudra-t-il pas évacuer Vilna? Aussi, lorsqu'il apprend qu'on n'a pu tenir à Vilna, il se contente d'écrire à Berthier qu'il « voit avec peine » qu'on n'ait pas tenu à Vilna. Quelques années après, à Sainte-Hélène, il s'écriait devant Gourgaud : « Si j'étais resté à la tète de l'armée, cela ne se serait pas passé ainsi. — Sire, répondit Gour-
gaud, il était trop tard. — Vous croyez que je n'aurais pu tenir à Vilna? — Non, Sire. » Et Gourgaud avait raison. Fezensac, si sage et si impartial, ne dit-il pas que chercher à défendre Vilna, c'était tenter l'impossihle?
LA GUliRRE DE RUSSIE 261