Le général de Scheler au roi de Wurtemberg
J.etlre du général wurtemberi^eois Scheler à son roi (Piister, Ans dein Lager des Bheinhundes, I, p. 107) : il raconte brièvement, mais d'une façon exacte et frappante, l'incendie soudain de Moscou, le désordre qui en fut la suite, le pillage et le gaspillag-e.
Moscou, 20 septembre 1812.
Le 8 et le 9 septembre on bivaqua sur le cliamp de bataille de Borodiiio et on remit tout en état. Le 10, on marcha de nouveau, mais jusqu'au 13 il n'y eut que des combats d'arrière-garde, bien qu'on crut sûrement que l'ennemi accepterait encore une bataille devant Moscou.
Le 14 septembre, après une marche très forte, l'armée arriva à une demi-heure des barrières de Moscou, et ce fut là qu'on bivaqua ^
L'avanl-garde, composée entièrement de cavalerie^ était déjà en avant de Moscou. Les Russes, en traversant cette ville, commirent de très grands désordres et ils incendièrent la Bourse où se trouvaient de très riches dépôts de marchandises. Cette pensée eut les suites les plus malheureuses : les riches et la partie
1. I/infanterie Avurtembergeoise n'a ])lus que d.lOT hommes, la cavalerie, 444; l'artillerie, 385; il y a 5.289 hommes aux hôpitaux. Scheler ajoute que la division Ledru qui avait 11.000 hommes n'en compte plus que ^.000 à peine, et que la division Razout, qui a moins souflert dans les combats, en a 3.000 au plus. Cf. sur le i^énéral de Scheler notre tome II, p. 29.
instruite des liabitants avaient quitté la ville; la populace qui seule était restée en a profité pour piller, et elle a entretenu et augrmenlé l'incendie. Les (laniines gagnèrent tellement qu'on ne pouvait plus penser à les éteindre; on tâcha seulement de soustraire au feu ce qui pourrait èlre utile à l'armée.
Mais à cause de la presse, du tumulte terrible qui se produisit alors et à cause de la marche de l'incendie qui, souvent, fermait subitement l'issue de plusieurs rues à la fois, on ne put prendre aucune mesure d'ordre régulière et militaire. Tout est abandonné au soldat. Vainement les gardes et les patrouilles cherchent à empêcher les excès. Les nombreuses caves, remplies des meilleurs vins, ont un trop grand charme pour le soldat qui a subi de si longues privations et qui se voit maintenant transporté dans l'abondance.
Le 15 et le 16 septembre il n'y eut dans la ville que la garde impériale. L'entrée fut défendue aux autres troupes. Mais le 17, dans la nuit, on eut ordre d'envoyer à Moscou des détachements de tous les corps, afin de profiter des provisions livrées au feu : le pillage est donc général depuis trois jours, et Moscou qui brûle à tous les coins, éclaire chaque nuit notre bivouac.
Les habitants semblent avoir été très surpris par la retraite de l'armée russe et il ne paraît pas qu'ils aient emporté beaucoup de leur avoir. D'immenses dépôts de marchandises de toute sorte, où il y a les plus précieux produits de l'Europe et de l'Asie, sont la proie du feu et on les pille au milieu des disputes, des querelles et de rixes sanglantes; nombre de pillards même périssent au milieu des flammes. Dans les rues ou dans les mains des soldats on voit^ brisés et mis en pièces, des objets de prix, des choses que seul l'art le plus grand fournissait au luiç^e le plus grand. Les plus beaux palais ne sont plus que des
décombres. En peu de jours il ne restera de Moscou, la grande ville des empereurs, que des ruines qui annonceront à d'autres générations ce que sont les horreurs de la guerre.
Dans cette richesse de Moscou l'armée aurait trouvé les plus belles ressources, soit pour s'approvisionner de vivres pour plusieurs mois, soit pour avoir tous les vêtements, et de la meilleure qualité, qui lui sont si nécessaires, car il y avait du cuir et du drap en quantité. Mais on n'a pris aucune mesure d'ensemble; la sauvagerie a bientôt eu le dessus; pas un officier n'a osé, de son chef et au nom du service, entreprendre quoi que ce soit pour l'utilité des troupes; les besoins réels du soldat restent donc en très grande partie sans être satifaits.
J'ai d'abord cherché à sauver de la bagarre, pour les blessés restés en arrière, des médicaments, du vin et de la farine, et j'y ai réussi. Hier j'ai pu faire partir pour rhopital de Mojaïsk deux grandes voitures chargées; j'ai même dû acheter à des soldats français une partie du chargement. Cet hôpital où sont les blessés du 7 septembre est dans un village dont je ne sais pas le nom^ à une demi-heure derrière le champ de bataille. C'est là que, dès le premier jour^ tous les blessés furent abrités ; ce qui, à cause des nuits très froides, était un grand avantage; on les pansa tous et ils eurent un peu d'eau-de-vie et de bouillon.
L'Empereur s'était déjà rendu le 14 à Moscou et il avait occupé le Kremlin. La plus grande partie de la cavalerie est en avant de Moscou, on ne sait à quelle distance. On ne sait pas non plus si les hostilités vont présentement durer ou non, mais on doute généralement qu'il y ait des négociations. En tout cas, les dépôts de Moscou sont en grande partie brûlés ou gaspillés, et je ne crois pas que les troupes aient des vêtements pour l'hiver.
Le 18 septembre, notre corps a eu ordre de prendre
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ses quartiers dans le fauhourp: de Moscou sur la roule de Kazan : ce qui, bien que le faubourg soit très mauvais, a l'avanlage de mettre nos gens à l'abri et ce qui, depuis le 1) juillet, n'était plus le cas, puisque, depuis ce jour-là, aucun officier, aucun soldat n'a ôtë son babit que durant le temps nécessaire pour cbanger de linge.
Il est extrêmement difficile d'obtenir des régiments des rapports écrits : on ne peut travailler au bivouac à cause du vent et de la pluie; les adjudants, sergents, quartiers-maîtres sont morts, malades ou blessés; les registres sont restés en arrière avec les bagages; les régiments de cavalerie ont à tout moment un autre emplacement et il faut les cbercber des journées entières. Les équipages sont tellement éparpillés qu'il est impossible d'en savoir quelque cliose; quelques-uns qui sont sur les derrières de l'armée sont vraisemblablement tombés dans les mains des Cosaques.
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iO. A Moscou, 8 et 9 octobre.
Nouvelle lettre du «général wurteinber<^eois Scheler à son roi : la situation de l'armée ne cesse pas d'empirer (Cf. Pfister, Rheinhund, I; p. 115).
Moscou, 8 et 9 octobre 1812.
Tout est à l'abri, bien que serré et à l'étroit, dans le faubourg sur la route de Kazan. Les clievaux de l'artillerie, des deux régiments de cbevau-légers et du régiment des cbasseurs du Roi n° 4 sont logés dans des écuries ou des chambres. Pas d'habitants: il faut s'occuper soi-même de la nourriture. Il y a assez de vivres; on a entonné de l'eau-de-vie pour trente jours. Mais il faut aller chercher du bétail et du fourrage dans les forêts, et les Cosaques, les paysans rendent l'opération difficile. Môme dans ce faubourg de Moscou, nous sommes comme aux avantpostes et les ordres de toute sorte s'accumulent tellement qu'on arrive à peine à les exécuter. Mais tout le corps des troupes royales est maintenant réuni, à l'exception du régiment des chasseurs à cheval Duc Louis i\^ 3 qui se trouve en avant de Moscou, et il est dangt'reux d'y aller, du moins pour les hommes isolés; aussi n'avons-nous de lui aucun rapport. L^infanterie en état de porter les armes ne compte plus que 490 hommes, mais on attend un transport de convalescents; l'artillerie a encore 383 hommes; les quatre régiments de cavalerie ont ensemble 444 hommes. On a dû sauver l'hôpital de Mojaïsk me-
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uacé par les paysans. L'étal du général de Breuning est sans espoir; l'extraordinaire nostalgie dont tant de gens sont atteints et pour laquelle la médecine n'a pas de moyens, consume ses forces. xNous ne recevons rien de l'administration française que quelques munitions. Ce ({ui manque surtout, ce sont des chevaux vigoureux. Les Français n'ont pas pris de mesures ou n'ont pris que de mauvaises mesures pour les subsistances et pour le renouvellement de l'équipement. On ne fait rien non plus pour les hôpitaux. Il y a des Français qui sont restés sur le champ de bataille de Borodino quinze jours sans être pansés, comme les Russes du reste qui s'étaient mis par groupes autour des chevaux morts et qui les mangeaient. -Ce manque de toutes choses empêche que l'armée reste longtemps à cette distance; il faut qu'elle regagne la Pologne, et dans cette marche elle aura encore beaucoup à souffrir. On va sans doute tendre la main pour obtenir la paix; tout, en effet, exige la paix, si pompeux que soit le langage. Il est sûr que les Russes ont brûlé Moscou; mais l'incendie des villes et de presque tous les villages de Smolensk à Moscou doit être mis au compte de notre armée.