Contrastes
Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à un des acteurs : i< Ah! certes, nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! » et le retour dans la patrie qui semhlait si loin!
Castellane ne peut cacher son ctonnement. Quelle différence! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, il était à Moscou, et un mois auparavant, sur les hords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l'autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde! 11 croit rêver.
De même, Hochberg. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie! »
De même. Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu'on a souffert. »
De même, Lejeune. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s'endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu'il n'a jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rap-
pellent les tourments de Tappétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s'il ne devait les raconter.
Tous ces revenants de Moscou sont, en effet, entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochherg pour avoir des nouvelles de l'armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d'elle : « Elle a passé la Bérésina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros.
Autre contraste. Les récits de ces réchappes de rimmense désastre jettent l'effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte^ une calamité nouvelle. L'Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu'il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bals sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur des tombeaux. »