De Zembin à Vilna
Dans ce morceau de ses Mémoires, Brandt* raconte le& suprêmes instants de la retraite, et que de douloureux et terribles épisodes! Quelle description saisissante, terminée par de justes réflexions !
Nous atteignînies assez lard Zembin où nous trouvâmes une foule de feux de bivouac. Il faisait froid, très froid. Çà et là, autour des feux, gisaient desmorts. Après un court repos, mais qui nous réconforta grandement, nous nous remîmes en marche. « Si le flot des traîneurs arrive, disions-nous, nous sommes perdus; alors, marchons vite en avant! » iNotre petite colonne se tenait bien ensemble ; maïs à chaque halte quelques gens manquaient. Vers la pointe du jour le froid s'accrut. Dans l'obscurité nous rencontrâmes une file de caissons à poudre vidés naguère et qui portaient des blessés; de plusieurs voitures s'échappèrent les prières les plus déchirantes : des blessés nous suppliaient de leur donner Ja mort !
C'est ainsi que notre misère allait en avant. A tout moment on se heurtait à des morts et à des mourants, à des officiers et à des soldats qui étaient restés assis sur le chemin, épuisés de fatigue, et qui paraissaient attendre la mort. Le soleil, d'un rouge de sang, se leva; le froid était incroyable. Nous fîmes halte près d'un village, en un endroit oii brû-
1. Voir dans notre tome II, p. 34, 162, 181, d'autres morceaux de Brandi.
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laient des feux de bivouac. Autour de ces feux se groupaient des vivants et des morts. Nous nous lojçeanies aussi bien que possible et nous recueillîmes l'béritage de ceux qui s'étaient retirés de la scène de la vie, à ce qu'il semblait, en sommeillant. Pour ma part, je m'emparai d'un pot, j'y fis fondre de la neige où je n)is quelques croûtes que j'avais dans la poclie, et j'obtins ainsi une panade que chacun de nous savoura.
Mais pendant que nous étions campés là, pendant <|ue nous laissions passer devant nous nos compagnons de destin, vinreiit aussi des soldats de la division. Ils nous racontèrent que la division était entièrement dissoute, que les colonels Kosinowski et Fondzielski étaient morts, que les chefs de bataillon Mieroslawski, Schick, presque tous les officiers étaient morts ou blessés et qu'on avait formé quelques petits détachements qui accompagnaient les drapeaux du régiment. On peut s'imaginer combien nous fûmes frappés par cette nouvelle.
Après une halte de plus d'une heure qui fut consacrée aux plus graves réflexions, nous nous remîmes en marche et près de trente heures après notre départ, nous atteignîmes Plechtchenissi. En cet espace de temps nous avions fait trente et quelques verstes, c'est-à-dire environ cinq milles allemands. Nous trouvâmes là, dans une sorte de ferme, des hommes malades, blessés et morts, qui gisaient pêle-mêle, et nous dûmes nous contenter d'un endroit en dehors du bâtiment; mais de grands feux nous dédommagèrent de l'abri qui nous manquait. Nous apprîmes qu^en ce lieu même le maréchal Oudinot, blessé à la Bérésina, avait été attaqué la nuit avec son escorte qui ne comptait que cinquante hommes, qu'il avait été formellement assiégé, qu'il avait été enfin délivré par les troupes de Davout qui passaient sur cette route. Mais le combat avait duré plusieurs heures et Oudinot lui-
même avait du faire usa^e de ses pistolets. Les portes et les fenêtres portaient encore les traces de balles nombreuses.
On résolut de rester là une partie de la nuit, et on s'arrangea du mieux qu'on put. Pendant que des soldats rôtissaient de la viande de cheval en petites tranches et que d'autres faisaient cuire de minces galettes avec de la farine d'avoine qu'ils avaient rapportée du village, nous cherchions à trouver le sommeil. Mais les effrayantes images que nous avions vues nous avaient causé une telle agitation, que le sommeil nous fuyait. Il y avait des soldats qui, même pour dormir, ne déposaient pas leur sac et qui ne goûtaient quelque repos que pai' intervalles en s'asseyant sur des blocs de bois.
Vers une heure de la nuit nous partîmes par un froid cruel dans la direction de Molodetchno. Nous suivions la lueur des feux de bivouac que nous trouvions à chaque coin de forêt, à chaque village. Des cadavres d'hommes et de chevaux qui gisaient partout marquaient le chemin qu'éclairait suffisamment un ciel tout scintillant d'étoiles. Notre colonne diminuait toujours. Des officiers disparaissaient sans qu'on le remarquât, sans qu'on sût où ils étaient restés. Le froid augmentait constamment. De temps en temps nous faisions halte à quelques feux de bivouac; mais il nous semblait être parmi des morts; personne ne bougeait; parfois un malheureux levait la tête, jetait sur nous un regard vitreux et se recouchait, sans doute pour ne plus se lever. Ce qui rendit la marche de cette nuit surtout désagréable, ce fut le vent glacial qui nous fouettait le visage. Vers 8 heures du matin nous aperçûmes un clocher. « C'est Molodetchno », criâmes-nous presque tout d'une voix. Mais qu'on imagine notre étonnement lorsque nous apprîmes à notre arrivée que c'était seulement Iliya et que nous n'avions pas encore fait
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la moilir du chemin pour arriver à Molodctclino, lliya toutefois n'était pas entièrement abandonné par les habitants, et les troupes qui marchaient devant nous l'avaient à peu près évacué. Nous trouvâmes un abri dans quelques maisons et nous fumes garantis pour quehjue temps contre les effets du froid qui semblait s'aggraver d'heure en heure. Nous nous étions saisis de toute une ferme et nos devanciers nous avaient préparé une chambre chaude et une bonne litière. Seulement, chose étrange, personne ne pouvait dormir. Chacun de nous avait une sorte d'excitation fébrile, et je Taltribuerais volontiers à un vague sentiment, à une crainte confuse : une fois endormi, peut-être ne se réveillerait-on plus, comme on le voyait par mille exemples.
Pourtant, plus on s'attardait à lliya, plus on se sentait à Taise, et on résolut d'y rester tout le jour, d'y attendre des nouvelles. De la soupe, un peu de bouillie de sarrasin, un grand pot de grain bouilli, tout cela sans sel, et quelques tranches de viande de cheval rôtie sur des charbons formèrent un repas qui nous parut superbe. On profita de l'occasion pour faire sécher une bonne fois tout ce qu'on avait autour du cou, de la tète et des jambes. Ce fut le cas pour la grande écharpe que j'avais acquise à Borissov et que j'avais nouée autour de la tête de telle façon qu'elle me couvrait tout le visage à l'exception des yeux et montait, par derrière, jusqu'à plus de la moitié du shako. La transpiration l'avait rendue si raide qu'on eut réellement de la peine à la remettre tant soit peu en état. Nous ne regardâmes pas nos blessures. Nous ne pensions qu'à sécher les bandages et les compresses.
Un soldat qui avait découvert un morceau de peau me l'apporta et j'en enveloppai mon pied. Le jour s'écoula ainsi; puis vint le soir, vint minuit, une heure peat-ôtre; tous avaient plus ou moins dormi.
Il fallait partir, et quehjues-uns de nos gens ne voulaient pas se lever. Un voltigeur, entre autres, de mon ancienne compagnie, un excellent soldat, et qui m'était très dévoué, refusait d'aller plus loin : « Ah! capitaine, répondait-il à mes exhortations, laissezmoi donc mourir ici, nous sommes tous voués à la mort, et deux jours de plus ou de moins ne font rien àl'atfaire. » L'homme n'était pas gravement blessé, il avait reçu un coup de feu à travers le bras; ce doit être une sorte d'apathie qui soudain le saisit. Ni nos conseils, ni nos prières ne purent le déterminer à venir avec nous; il resta en arrière et sans doute il est mort là.
Nous partîmes par un froid glacial et à peine supportable. Le long du chemin nous trouvions toujours une foule de bivouacs. Un détachement y relevait l'autre, et celui qui suivait dépassait le précédent en misère et en détresse. Partout sur la route et dans les bivouacs gisaient des morts, la plupart dépouillés de leurs vêtements, quelques-uns portant encore le fabuleux costume qui les protégeait contre les frimas.
Au bout de quelques heures de marche notre troupe commença à se disjoindre; la tête ne pouvait naturellement atteioijre la queue, car s'arrêter — à moins de s'arrêter à un feu de bivouac — c'était la mort. Pourtant nous nous arrêtâmes dans un village à un feu près de s'éteindre. Nous nous reposâmes là plus d'une heure, puis une heure encore, et les absents ne paraissaient pas. De guerre lasse, nous nous remîmes en marche. Une rivière, qui malgré le froid extraordinaire n'était pas entièrement gelée et qui avait même débordé sur les chemins, nous attarda un peu. Mais, après avoir longtemps cheminé, nous aperçûmes enfin Molodetchno.
Nous espérions quelque adoucissement parce que nous avions atteint la grande roule qui commence là. Et c'est en effet ce qui advint,, quoique le froid
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inlini et qui toujours faisait des progrès, fut la cause principale de nos soulFrances. Il régnait dans ce village une espèce d'ordre, et on y voyait beaucoup de soldats armés et qui avaient bonne nn'ne. Les maisons n'étaient pas toutes abandonnées ni aussi incroyablement encombrées que dans d'autres localités. Nous nous logeâmes dans quelques-unes sur la routr de Smorgoni et nous pûmes être contents de notre clioix. Des gens que nous avions envoyés cbercber du pain nous amenèrent un soldat de Darmstadt qui nous vendit une assez grosse miche. Le prix était énorme : deux napoléons d'or, et je rejnarquai que c'était un prix de juif. Le bon guerrier se laclia et nous eûmes fort à faire pour le rapaiser. Mais que faire avec le pain? Il nesuffisait pas pour nous tous, et ceux qui l'avaient payé refusaient de le garder pour eux seuls. Il fut décidé qu'on en ferait une soupe. Je ne sais pas où l'on prit du lard et du sel ; en tout cas, on eut bientôt une soupe qui avait un très bon goût et qui sufîit à notre petite colonne.
Ce fut à Moiodetclmo que des gens de la division vinrent grossir notre troupe et nous donner des nouvelles de la bataille de la Bérésina. Ils racontèrent que la fortune avait longtemps balancé, qu'enfin ils avaient réussi à rejeter les Russes dans une forêt, mais que ceux-ci avaient reçu des renforts, repris l'offensive et refoulé les nôtres qui s'étaient mis en désordre; qu'il s'était- engagé un nouveau combat et une sorte de mêlée; que tout à coup des cuirassiers français avaient paru et chargé la masse, le sabre en main; qu'à cette occasion plusieurs des nôtres, et notamment le colonel Kosinowski qui portait une pelisse verte, avaient été sabrés ; puis qu'on avait de nouveau poursuivi les Russes; que la lutte avait duré jusqu'au soir; qu'on avait plus tard entendu parler de retraite; qu'on s'était groupé ici et là; mais^ qu'une grande partie des officiers avaient été tués ou
blessés; qu'on était resté sans ordres; qu'on avait dû alors se rendre près de la garde impériale; que là, on s'était de nouveau rallié en ne formant plus qu'une poignée; que, ne recevant plus de vivres, et personne ne se souciant plus d'eux, les survivants avaient, pour ne pas succomber, cherché isolément leur salut.
Molodetchno est la propriété du comte Oginski et son château devint célèbre par le séjour de dix-huit lieures qu'y fit Napoléon et par le 29"" bulletin qui est daté de là. On quitta ce village le lendemain de très bonne heure et continua sa route sur Smorgoni. Décrire notre marche, c'est répéter les scènes des jours précédents. On se reposait quand on était fatigué; on bivouaquait parce qu'on ne pouvait trouver d'abri; on vivait de gruau, de blé qu'on avait fait tremper et de viande de cheval. En chemin, nous fûmes surpris par un ouragan de neige qui dépassa toute idée — heureusement il ne dura avec violence que quelques heures; néanmoins notre petite colonne fut, par là, entièrement dispersée.
Je me souviens d'un bivouac d'alors qui me remplit d'horreur même aujourd'hui. Dans le voisinage d'un village tout rempli de soldats, nous aperçûmes quelques feux qui brûlaient encore assez bien; autour d'eux ne gisaient que plusieurs morts. Nous étions très fatigués; il était tard, et nous résolûmes de faire halte en cet endroit. On écarta les morts, les vivants prirent place, et on s'arrangea autant que possible. Une haie élevée contre laquelle s'était accumulée la neige, nous protégeait contre la bise. Beaucoup de passants nous enviaient ce bel emplacement, beaucoup s'arrêtaient un instant, d'autres cherchaient à s'établir auprès de nous. Peu à peu la fatigue conquit ses droits, quelques-uns s'endormirent, d'autres poursuivirent leurs rêves, les plus vigoureux apportèrent du bois pour entretenir le feu. Mais il neigeait toujours; lorsqu'on avait chauffé un côté, on essayait de
chauffer l'autre; si Ton avait un pied chaud, on approchait, lorsqu'on était assez heureux pour pouvoir le faire, l'autre pied de la flamme; on ne. pouvait penser à un repos certain. Puis, vint le jour et l'on se prépara à partir. 13 hommes de notre petite troupe, tous blessés, manquèrent à l'appel. Mon cœur faillit se briser de douleur. Nous dûmes passer devant la haie qui nous avait garantis du vent pendant la nuit. Qu'on s'imagine notre étonnement quand nous vîmes que cette prétendue haie était un amas de cadavres que nos prédécesseurs au bivouac avaient entassés les les uns sur les autres et qui semblait former une muraille de neige. C'étaient des gens de tous pays, Français, Suisses, Italiens, Polonais, Allemands, reconnaissables chacun à leur uniforme. La plupart avaient les mains largement étendues, comme des gens qui veulent s'allonger. « Voyez, capitaine, me dit un soldat, ils tendent les mains vers nous; ah! ne craignez pas, nous vous suivrons bientôt! » Cette affreuse image m'a longtemps poursuivi et elle me parut plus effroyable que toutes les scènes de bataille les plus sanglantes oii des passions poussent l'homme et où il ne succombe pas sans secours à son destin.
Nous devions bientôt rencontrer une autre image encore plus terrible. Nous vîmes un village dont les maisons étaient brûlées en grande partie, et il y avait dans les ruines quelques hommes à demi-consumés parle feu. Mais au bout du village, dans un grand édifice incendié, lui aussi, quel spectacle s'offrit à nous! Une foule incroyable d'hommes morts et grillés! C'était un vrai champ de crânes et, au loin, l'odeur du roussi empestait l'air. Les scènes de Saragosse et de la tuilerie de Smolensk se présentèrent à mes yeux : je n'ai rien vu de plus épouvantable.
Le jour où nous approchions de Smorgoni, je fus témoin d'un acte que je n'ai jamais pu m'expliquer. Nous vîmes peut-être à un mille de l'endroit, une
grande voiture, une sorte de carrosse, auquel on avait improvisé un siège de devant, arriver avec assez de rapidité à travers la masse des fugitifs. Il était précédé d'un cavalier qui portait une redingote verte et qui n'avait pris d'autre précaution contre un froid indicible que de s'envelopper les oreilles d'un fichu. Je ne sais pas ce qui advint; soudain je le vis tirer Tépée et allonger un coup à un homme qui était sur le chemin et qui chancela et tomha à la renverse. La voiture passa aussitôt. On dit plus tard que c'était la voiture.de l'Empereur, que le cavalier était un officier d'ordonnance et que, sans doute, le soldat qui reçut cette correction avait proféré un mot inconvenant.
Au soleil couchant, nous atteignîmes Smorgoni et prîmes la direction d'Ochmiana sans tarder. Nous fûmes réellement très bien à Smorgoni. C'était le premier endroit où on put avoir quelque chose pour de l'argent. Nous y trouvâmes aussi des troupes qui étaient bien en ordre. Nous achetâmes du pain à un prix qui ne fut pas excessif, ainsi que du riz et un peu de café à une vieille juive qui ne semblait se séparer de ses denrées qu'avec un serrement de cœur. C'était le premier café que je buvais depuis plusieurs mois et il me réconforta grandement, bien qu'il n'y eût ni sucre ni lait
La jeunesse et la légèreté d'humeur nous firent un instant oublier ce que nous avions souffert et ce que nous aurions sans doute à souffrir encore. Et vraiment, lorsque je considère que nous avons, relativement, plus souffert que les milliers et milliers d'hommes bien portants qui, sans armes, accompagnaient l'armée, qui s'étendaient à droite et à gauche, s'installaient chez l'habitant et pillaient partout les magasins, eh bien je comprends très clairement que ce ne fut pas le dénuement, ce ne fut pas le froid qui ruina l'armée. Ce fut tout autre chose.
Les Français ont au siège de Mayence, au passage du Spliigen et dans la campagne do 1807, soulfori, proportion gardée, tout autant qu'en 1812. Le désordre, le manque de discipline, Tenvie de piller passèrent le Niémen avec nous, grandirent chaque jour en Russie, atteignirent leur point culminant à Moscou et avaient ruiné l'armée avant même que ne fussent survenus et le froid et la faim. Les seuls qu'il faut plaindre, ce sont les malheureux qui restèrent Idessés sur le champ de bataille ou qui ne purent suivre l'armée. Mais dans la masse des 40 à 50.000 hommes désarmés qui accompagnèrent Tarmée, la quarantième ou la cinquantième partie à peine n'était pas en état de porter un fusil.
Au soir, sur le tard, un juif nous apprit qu'il avait vu l'Empereur. Depuis la Bérésina nous no savions rien de lui — huitjours, huil jours brefs, qui avaient décidé de l'existence d'un pouvoir qui, naguère, s'étendait de Madrid à Moscou. — Un soldat nous dit aussi que Napoléon était là. Nous résolûmes donc de passer là tranquillement la nuit, de nous reposer à fond pour pouvoir atteindre Ochmiana dans la journée du lendemain.
Mais nous partîmes plus tard que nous l'avions décidé, la marche fut plus lente et le nombre des morts qui gisaient sur la route augmentait; beaucoup étaient gelés, ils avaient encore leurs armes : jeunes gens, bien habillés, mais auxquels on avait enlevé les manteaux, les souliers et les sacs. Enfin de fausses nouvelles — on disait que les Cosaques étaient devant nous — produisirent des haltes et des arrêts. Bref, nous fîmes à peine la moitié du chemin et nous finîmes par nous établir dans un bivouac à peine abandonné.
La nuit que nous y passâmes fut terrible. J'avais le pied enflé et je sentais sous les bras une piqûre et une brûlure qui augmentaient la difficulté de marcher
avec des béquilles. Mais le Iiasard voulut que j'eusse, pour me couclier, une place sur laquelle un feu s'était éteint peu de temps auparavant; je ne dus donc pas me couclier dans la neige; les soldats entretinrent un grand feu durant toute la nuit; enfin, je pus me reposer, et tout cela exerça sur moi une si bienfaisante influence que je repris la marche, le jour suivant, avec plus de courage et d'ardeur.
Nous arrivâmes vers il heures, dans le flot des fuyards, à Ochmiana. Peu avant d'entrer dans la ville, nous rencontrâmes un cons^oi de vivres, escorté par un jeune officier mecklembourgeois qui, comme je l'appris plus tard, était un lieutenant de Rudloff, mort plus tard général prussien. Il fit mine d'abord de défendre ses traîneaux, mais en vain. La foule s'approchait, se serrait, bientôt il fut si bien cerné que ni lui ni ses hommes ne pouvaient bouger. Soudain, d'un seul coup, tout le monde se jeta sur les sacs qui étaient remplis de très beaux biscuits. Moimême, dans la neige, j'en ramassai quelques-uns et je puis bien dire qu'ils m'ont prolongé et sauvé la vie jusqu'à Vilna.
Arrivés à Ochmiana, nous suivîmes notre vieille tactique et prîmes aussitôt le chemin de Miedniki, mais cette fois avec moins de bonheur. La ville était occupée par une foule de militaires. Les maraudeurs s'étaient nichés partout. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que nous nous logeâmes dans une sorte de pavillon qui avait Tair aussi glacial que toute la contrée et qui manquait de cheminées. On alluma néanmoins de grands feux; on fit, avec du fumier qu'on couvrit d'un peu de paille, une litière pour quelque vingt hommes; on acheta à Ochmiana, pas très cher, du pain à des soldats; on avait du biscuit; le repas fut ainsi tout à fait passable. Nous étions cinquante environ au passage de la Goina; avec le temps, notre nombre avait grossi, et nous avions été
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près de soixante-dix ; puis, peu à peu, le cliifl'rc s'était réduit à vingt-neuf sans qu'on pût exactement indiquer pourquoi tel et tel étaient restés en arrière.
On partit le lendemain de très bonne heure. Il faisait un froid cruel. Nous dûmes, à moitié chemin, faire halte auprès d'un bivouac. Toute la route était couverte de cadavres. On voyait les gens aller d'abord d'un pas incertain ; puis ils commençaient a chanceler comme des hommes ivres; enfin ils tombaient à la renverse, et ils étaient perdus. Ce qu'il y avait de plus repoussant à voir, c'était les orteils; souvent ils n'avaient déjà plus de chair, car habituellement on ôtait leurs chaussures aux morts, avant même qu'ils fussent refroidis. On enlevait pareillement les manteaux, — quelques-uns en avaient mis deux ou trois — ou bien on les déchirait pour s'envelopper de leurs lambeaux les pieds et la tête.
Un fait singulier, c'est que, malgré la longueur du chemin et la rigueur persistante de l'hiver, peu de gens avaient assez d'adresse et de sens pratique pour se garantir du froid, bien qu'ils en eussent les moyens. Une paysanne quelconque leur en aurait remontré. Au lieu de s'envelopper la nuque, le visage et les oreilles, ils avaient entortillé leurs pieds dans une foule de chiffons et de linges qui rendaient la marche plus difficile; ils avaient des fichus sur la poitrine au lieu de s'en servir pour protéger leurs oreilles et leur nezcontre la gelée. Même maladresse aux bivouacs, et, par suite, il ne faut pas s'étonner qu'une quantité d'hommes soient morts de froid, tandis que d'autres qui n'étaient pas autrement vêtus ou nourris, ont échappé.
Au bout d'une heure et demie nous nous remîmes en route. Mais la dernière partie du chemin fut infiniment pénible. J'avais une douleur terrible aux épaules, et il me semblait souvent que ma chemise se collait à moi. Depuis l>orissov je n'avais pas ôté
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mon habit ni changé de linge : je n'en avais pas d'autre. Je portais sur un mince gilet mon habit, sur cet habit une légère redingote d'uniforme, sur cette redingote la pelisse que j'avais achetée. Mon pied droit, chaussé d'une botte qui n'était guère forte, était dans d'excellentes conditions, bien que je^ ne l'aie jamais enveloppé qu'au bivouac dans un morceau de fourrure que, pendant la marche, je nouai autour du genou. Mais mon pied gauche qui n'avait pas été pansé depuis le 28 novembre était enflé, et je l'avais garni de fourrure; la souffrance qu'il me causait était une suite naturelle des efforts que j'avais faits.
Nous n'arrivâmes que tard à Miedniki. L'endroit était plein de traînards. Nous dûmes bivouaquer dans un jardin où les maisons voisines nous offrirent un abri contre le vent qui, à vrai dire, ne soufflait pas fort. Par bonheur, un grand nombre de haies encore intactes et qui furent aussitôt déclarées de bonne prise, nous donnèrent un combustible suffisant ; des feuilles sèches nous promettaient un bon couchage, et notre joie fut complète lorsque des soldats nous apportèrent quelques bottes de paille. Onze d'entre nous étaient encore dispos et ils apprêtèrent tout avec adresse et promptitude; nous vîmes bientôt la fumée de notre cuisine, et une heure ne s'était pas^ écoulée qu'assis autour du pot, nous goûtions notre panade dont les biscuits d'Ochmiana avaient fourni la matière. Seul, le froid, réellement incroyable — trente degrés! — éveillait nos inquiétudes et nos craintes. Mais le feu avait une si belle flamme, le bois était en telle abondance! Il ne nous restait rien que le souci du lendemain. Pendant que, sur la route , le tumulte ne cessait de croître, pendant que passaient pêle-mêle les fuyards, armés ou désarmés, nous, nous nous couchâmes à l'écart.
Nous avions toutefois nos peines et nos douleurs ►
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Je ne pouvais (juc difficilement les supporter. De même Gorszynski vi les autres. Zelinski n'avait pas dit un mot de})uis Smor^oni, il regardait le feu d'un a>il fixe, il avait tous nos maux et, en outre, il manquait de tabac; cela l'accablait plus qu'une douleur pbysique. Karpisz, écrasé par le chagrin et la souffrance, était dans un état de délire. Plusieurs autres blessés ne se trouvaient pas en meilleure position. Enfin, au milieu de leurs tristes réflexions, quelquesuns de nous s'endormirent. Ceux qui étaient bien portants veillèrent, à tour de lole, sur notre groupe qui, si petit qu'il fût, contenait en lui tant de misère. En plein air, par trente degrés de froid, sans vêtements suffisants, sans vivres, pleins de vermine, exposés à chaque moment aux attaques de l'ennemi, entourés d'une canaille rapace, privés de secours, blessés, à peine en état de se traîner : c'était vraiment une dure épreuve! « Encore huit heures jusqu'à Vilna, dis-je à Zelinski, atteindrons-nous le but? » Il secoua la tête d'un air de doute.
Un des soutiens les plus courageux, les plus fermes de notre petite colonne, un sergent de la 2*^ compagnie de voltigeurs, Wasilenka, homme robuste, était allé encore avant dans la soirée à Ochmiana et il avait déniché du schnaps et quelques pommes de terre. « Si Ton n'avait pas perdu entièrement la tête, dit soudain Wasilenka, on pourrait avoir bien des choses; toutes les caves de pommes de terre sont pleines. Mais il n'y a plus rien à faire des Français. €e ne sont plus les Français d'autrefois; un bonnet de Cosaque met tout sens dessus dessous; c'est une vraie honte. Et l'Empereur lui-même vient de s'enfuir! » Je demandai à notre ami ce qu'il voulait dire par là. « Eh bien, répondit-il, l'Empereur est parti avec ses maréchaux et il nous laisse seuls dans le malheur! » — « Mais d'où sais-tu cela? Comment peux-tu raconter pareille chose? » — « Monsieur,
tous les Français en parlent dans la ville et ils pestent là contre. » Je me consolai, en assurant que TEmpereur nous avait simplement devancés à Vilna pour veiller à nos besoins les plus nécessaires. « Allons donc, répliqua Wasilenka, il a remis le commandement en chef à Murât. » Je restai incrédule et mes amis partagèrent mon opinion. Dans la nuitnous entendîmes une vive fusillade et de grands cris : ce qui, au matin, nous fut expliqué par une surprise des Cosaques; ils avaient sur nos derrières assailli une grosse troupe de traînards qu'ils avaient ou sabrés ou emmenés prisonniers.
Le froid qui dépassait toute idée ne nous laissait pas beaucoup reposer Longtemps avant le jour nous étions sur pied. Ce fut une matinée de désolation, comme toujours. Bois, maisons, champs, tout était couvert d'une neige dont l'éclat éblouissait le regard. Le soleil semblait un globe, enflammé, mais sans chaleur. Des millions de flocons de neige flottaient dans l'atmosphère, étincelaient comme des diamants ot augmentaient la douleur qui piquait nos yeux.
D'abord, je ne pouvais pas marcher : ma douleur sous les épaules était trop vive; je sentais que tout, en cet endroit de mon corps, devait être écorché. Je marchai pourtant. Beaucoup d'hommes étaient déjà en mouvement, car tous avaient hâte d'atteindre le terme prétendu de nos souffrances. Ils semblaient courir à l'envi, et le froid, l'incroyable froid, poussait aussi à marcher vite. Il y eut ce jour-là plus de morts que d'ordinaire, et nous passions devant ces malheureux sans un mouvement de pitié comme si tout sentiment humain se fût éteint dans l'âme de ceux qui vivraient encore. On marchait en silence; presque personne ne disait mot; si parfois l'on parlait, c'était pour s'écrier : « Infortuné, que ne suis-je à ta place ! » ou bien l'on entendait les mourants soupirer et gémir.
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Il était peut-ôlre 9 heures et on avait fait la moitié (le la route. Après une halte nécessaire et qui ne fut mesurée qu'au besoin, on reprit rapidement la marche en avant. Vers 3 heures on approcha de Vilna. Il y avait dix iieures qu'on cheminait et l'épuisement était incroyable. Le froid restait intolérable, et j'appris plus tard qu'il avait atteint 29 degrés. Mais qu'on se représente notre étonnement lorsque, devant la ville, des gens en armes nous défendirent d'entrer parce qu'on ne voulait admettre que des troupes réglées. On avait pensé aux excès de Smolensk et d'Orcha et on désirait, ici du moins, sauver du pillage les magasins. La colonne s'arrêta devant la porte. Quiconque se risquait à s'y mêler ne pouvait plus se dégager et se retirer. Le soleil connnençait à décliner et le froid ne cessait pas d'augmenter. A toute minute grossissait la foule. Des mourants, des morts se joignaient aux vivants. Nous résolûmes de faire le tour de la ville et d'y pénétrer par un autre côté. Au bout d'une demi-heure à peine, et sans nul obstacle, nous arrivions dans les rues. Elles étaient pleines de bagages, de soldats et d'habitants. Oii se tourner? Chez qui chercher secours? Par boLibeur, nous nous souvînmes qu'à l'aller nos officiers avaient trouvé un aimable accueil chez un sieur Malczewski, proche parent de notre coloneP. Rien de plus naturel que de recourir à lui et de lui demander asile. Mais qu'on imagine notre joie et notre ravissement quand, à notre arrivée chez lui.
l.Le chef d'escadron à léLat major général Malczewski avait été nommé colonel du 2" régiment de la Vistule le 2i avril 1812 en remplacement de Chlusowicz qui passait major au 2* régiment de chevau -légers de la garde impériale — et Ney qui vit ce colonel Malczewski à Konigsberg le 2() décembre le jugeait plein de zèle et d'intelligence. — Quant à son parent Malczewski, de Vilna, qui lit si bon accueil aux officiers du régiment, c'était sans doute le notaire Malczewski que Napoléon avait nommé, le 1" juillet, membre du conseil municipal de Vilna.
nous trouvâmes le colonel lui-même, le quartiermaître et beaucoup d'autres officiers connus et inconnus qui tous étaient les hôtes de M. Malczewski. Même le lieutenant Gordon, qui commandait notre dépôt à Thorn, se trouvait là : il était accouru à la nouvelle de la bataille de Borodino avec les gros bagages; le gouverneur l'avait retenu et lui, ainsi que tout notre avoir, était, de la s-orte, impliqué dans la catastrophe.
Mon fidèle domestique Maciejowski et le brave Wasilenka me portèrent en haut de Tescalier et jusque sur un lit dans une chambre qui, malheureusement, était froide. Mais mon vieil ami Gordon, mon camarade d'hôpital à Teruel, me fit donner un matelas, m'aida à me déshabiller, m'enveloppa d'une couverture chaude. J'étais à demi-mort, à peine maître de mes sens. Gordon me donna une chemise; mon domestique s'empara de mes habits pour les purger de toute vermine en les secouant au-dessus du feu et, après quelques tasses de bière chaude mêlée de gingembre et sous ma chaude couverture, je recouvrai bientôt assez de forces pour entendre ce qu'on racontait et ce qu'on me demandait. Un médecin juif examina et pansa mes blessures, trouva mes épaules très enflammées et me prescrivit un onguent qui fit un excellent effet. Au soir, je tombai dans un sommeil semblable à la mort, mais qui fut interrompu par les scènes les plus bizarres : pas un des affreux épisodes des quinze derniers jours qui, d^une façon ou d'une autre, ne me revînt en tète.
Lavé, purifié, passablement fortifié, ragaillardi surtout par quelques tasses de bière chaude (car il n'y avait pas de café), je pus le matin assister au conseil que rassembla le colonel. Il était resté le seul des chefs du régiment. On ne savait rien du sort de Claparéde, mais on avait appris que Murât, Eugène, Berthier, Davout, Oudinot, Victor et nombre
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(le généraux étaient dans la ville, le colonel avait parlé avec Berthier, et il était revenu plus perplexe. Les fugitifs inondaient Vilna; ils pillaient les magasins. Notre colonel envoya des officiers et des soldats avec ordre de rallier tous ceux des nôtres qu'ils trouveraient, et ils ramenèrent en effet près de soixante hommes dont plusieurs officiers. Les drapeaux du S*' régiment que le colonel avait rapportés de la Bérésina furent confiés à la garde spéciale de trois officiers et placés sur un petit et léger traîneau attelé de deux chevaux rapides. On laissa dans la ville et on logea dans notre maison ceux de nous qui étaient gravement blessés. Un officier et vingt hommes furent détachés pour recevoir les vivres. Berthier avait donné à notre colonel, qui jadis avait servi dans son état-major, une traite de trente mille francs sur le payeur général; elle fut heureusement payée et la moitié de l'argent, répartie entre les officiers, les sous-offi<:iers et les soldats. Notre dépôt fournit des souliers, des manteaux, des bonnets, des chemises et des bas de laine. En un mot, rien ne manqua de ce qui était nécessaire. En même temps les fusils furent mis en état et des cartouches distribuées.
Le 9, au soir, le bruit se répandit que les Cosaques occupaient Vilna, et, en effet, on entendit tirer. Le tapage, le désordre dans les rues était terrible et je crois qu'un assaut, passablement mené, et appuyé de quelques obus, aurait chassé de la ville roi, viceroi et maréchaux. De Murât au plus jeune officier, tout le monde avait perdu la tête, bien qu'aucun d'eux n'aurait manqué de courage pour aller au-devant de la mort. La situation était devenue plus forte que les hommes, et Napoléon qui, par sa marche en avant, avait désorganisé et ruiné l'armée avant même qu'elle en vînt aux mains avec l'ennemi, portait seul la faute de tout le mal qui, comme un
inguérissable chancre, s'était étendu avec une incroyable rapidité jusqu'à ce qu'il eût finalement détruit les parties les plus nobles de l'organisme. L'orgueil, comme a dit Marmont, avait chez Bonaparte remplacé les éclairs du génie.
Aux premiers coups, le colonel avait couru chez Murât pour recevoir des ordres. Il Tavait trouvé au faubourg de Kovno où il délibérait avec Berthier, Eugène et autres. « Il n'y a pas de moyens de résister; il faut continuer la retraite; on donnera l'ordre à l'armée de se mettre en mouvement; tâchons d'abord de gagner le Niémen, et puis nous verrons. » Ce fut avec cette nouvelle désespérée que revint le colonel. Elle nous frappa tous, comme un coup de tonnerre. On fit aussitôt les préparatifs du départ. Le colonel hésitait à nous emmener, nous, les blessés. Pourrions-nous supporter le voyage? « Rester ici, lui dis-je, c'est la mort certaine » et, avec assurance, je me mis enchemin.Iln'y eut guère qu'une vingtaine de nos gens qui restèrent.
Le soir élait superbe. Il faisait clair comme en plein jour. Les étoiles brillaient, plus radieuses qu e jamais, sur notre misère. Le froid était toujours audessus de toute croyance et d'autant plus sensible que, depuis quarante-huit heures, nous en avions presque perdu l'habitude. A travers un enchevêtrement inouï de voitures et de bagages nous atteignîmes heureusement la porte et la route qui, aussi loin que s'étendait le regard, était couverte de voitures et de bagages. Il y avait aussi peu d'ordre que d'ordinaire. Hommes armés ou désarmés, canons, traîneaux, véhicules, tout était pêle-mêle. Nous eûmes une peine extrême à rester ensemble. Après une marche d'une heure environ, la colonne s'arrêta soudain et nous vîmes devant nous une véritable mer d'hommes. Plusieurs d'entre nous allèrent aux nouvelles et nous rapportèrent que la première voiture n'avait pu mon-
ter une colline à cause du verglas, que d'aulres voilures avaient essaye de tourner le passage difficile et •(jue bientôt, sur une longue étendue et jusqu'à la foret s'était formée une barricade de chariots, quelque chose d'absolument inextricable. Ce fut là que demeura ce qui restait encore de l'artillerie française, <|ue demeura une incroyable quantité de bagages, une foule de blessés et la caisse militaire qui aurait, dit-on, contenu douze millions de francs, et les trophées, et les drapeaux russes qu'on avait conservés jusqu'à Vilna. Ce fut une vraie Bérésina, sauf qu'ici la brutalité, la bestialité des vauriens et des pillards éclata davantage. Le pis pour nous fut que notre petite colonne fut entièrement dispersée. Finalement les capitaines Gurlicki et Wandorf avec deux soldats, chargés d'escorter les drapeaux, Gorszynski et moi, nous fûmes tout seuls. « Nous allons biaiser à gauche, dit Gorszynski, et essayer de tourner la colline. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. On détela les chevaux pour sortir plus facilement de la cohue. Gurlicki, homme aux formes athlétiques, et Wandorf, petit, mais très robuste, s'attelèrent au traîneau, pendant que les soldats menaient les chevaux et que nous suivions à pied. D'abord, tout alla très bien. Il y avait, à gauche, une route oii s'était engagée une colonne avec beaucoup de voitures : le corps de Poniatowski dirigé sur Varsovie. Mais nous avions, à notre départ de Vilna, reçu pour instruction de marcher sur Thorn, etnous devions, en conséquence, passer par Kovno. Nous nous tînmes donc à droite, et nous vînmes tomber bientôt dans des buissons et sur des hauteurs qui nous rendaient le passage incroyablement difficile. Gorszynski et moi, nous étions plus qu'épuisés, et, de peur de geler, nous n'osions prendre place sur le traîneau. Les forces de nos camarades ne suffisaient plus à nous soutenir. Ce fut dans cette triste perspective que nous atteignîmes la
route. Le jour allait poindre. Subitement, derrière nous, nous entendons des coups de fusil. Une masse d'hommes désordoiinée, horriblement confuse, se précipite en avant; tous crient Cosaques! Cosaques! Nous sommes séparés de nos amis. Gorszynski et moi restons seuls. Puis les coups de feu cessent, le calme se fait, et j'entends des Français dire qu'on n'a eu sans doute qu'une fausse alerte, qu'on a voulu produire du désordre pour achever de piller le trésor ou pour se ravir le butin les uns aux autres. J'appris ^n effet, plus tard, qu'on avait pillé le trésor et commis cent horreurs, et un vieil et honnête Français, caporal de grenadiers, qui avait le bras en écharpe, me tenait ce lanpfage : « La cause de nos désastres, c'est le grand nombre de lâches et d'infâmes qui déshonorent l'armée; cette canaille sans armes compte plus de gens que toute l'armée d'Italie avait jadis de baïonneltes; j'ai fait en 1799 la campagne d'Helvétie et je vous assure que les troupes étaient .alors plus mal loties que maintenant. » Au même moment, un malheureux tombait sur le sol, et il palpitait encore qu'on le fouillait déjà et le déshabillait, et on avait laissé à Vilna des milliers de manteaux, d'habits et de chaussures! « Tenez, ajouta le caporal, les voilà, ces infâmes dont je parlais! » Gomme lui pensaient et sentaient une foule d'entre nous, et pourtant l'on n'avait pu rétablir l'ordre.
Nous avions déjà fait un bon bout de chemin, lorsque les forces abandonnèrent Gorszynski. « Capitaine, me dit-il, je n'en peux plus. » Nous nous assîmes sur un petit tertre d'où l'on voyait au loin. La file des fugitifs, comme un serpent aux couleurs grises, s'étendait à travers la plaine couverte de neige. Ils passaient devant nous, sans compassion aucune, comme nous-mêmes étions passés devant des millions d'infortunés. Derrière nous, à l'horizon, du côté de Vilna, de temps en temps, nous entendions
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le tonnerre du canon. La foule commençait à s'éclaircir et les g-roupes de Iraîncurs devenaient plus rares. «Je vais, dit Gorszynski, au-devant de mon destin, je ne puis marcher davantaj^e. » — « Eli bien, lui répondis-je, quoi (ju'il arrive, je reste avec vous; après tout, je ne pourrai, au plus, marclier encore qu'une heure durant; mieux vaut demeurer ensemble. » Mais je ne puis nier qu'un sentiment d'amertume se glissait en moi : nous avions fait plus de 850 verstes depuis Moscou, et maintenant, si près du but, après nous être vus peu d'heures auparavant entourés de nos. camarades et de nos amis, être livrés soudain à la mortî C'était dur.
Cependant, toute notre attention était tournée vers^ les troupes qui formaient sur la route de Vilna une sorte d'arrière-garde; sitôt qu'elles auraient passé, notre sort serait décidé, et, sans dire un mot, nous fixions sur elles nos regards. Tout à coup, nous^ vîmes, à ce qu'il nous semble, deux cavaliers qui, à travers champs et à une distance longue encore,, couraient vers le chemin. « Ce sont des Cosaques, dit Gorszynski, et nous saurons bientôt où nous en sommes. » Plus les deux cavaliers s'approchaient, plus nous doutions de leur nature; il y avait bien deux chevaux, mais les hommes disparaissaient, et il semblait que ce fût un traîneau qui, au grand galop, se dirigeait vers la route. Qu'on imagine notre joie et notre surprise quand nous reconnûmes sur le traîneau assez chargé et attelé de deux chevaux alertes et bien nourris un soldat du régiment, un soldat qu'au camp devant Moscou j'avais fait rudement châtier. Sitôt qu'il nous vit, il s'arrêta. « Au nom du ciel, dit-il, que faites-vous ici? Montez-vite. Nous n'avons pas une minute à perdre. Dans un quart d'heure, leS Cosaques sont ici. » Il sauta à bas du traîneau, nous chargea, et, en avant, et grand train ! Bientôt nous rattrapons la queue des traîneurs, nous arrivons au
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gros de la iroupe^et notre autornédon s'écarte du chemin avec une extrême adresse, sans cesser de le longer et en trottant toujours. Nous nous remettons à peine de notre étonnement. « C'est le doigt de Dieu », répète mon ami, et tous deux, nous avons les larmes aux yeux en pensant à notre sauvetage qui tient du miracle.
Nous atteignons la tète de la colonne ; notre cocher commence à aller plus lentement et nous donne un gros morceau de pain et une bouteille de bon schnaps. A 11 heures, nous arrivons à Eve. Ce petit endroit est tout plein de gens. « Capitaine, dit notre sauveur, nous ne pouvons rester ici parmi les Français et les Italiens; ils nous tueraient pour prendre notre traîneau et nosbetes; nous ne pouvons passer la nuit que chez les nôtres. » Nous allons plus loin avec la même lenteur. Mais quel ample dédommagement nous avons bientôt de nos heures de peine et d'angoisse! A la dernière maison du village bivouaque toute notre colonne. On imagine l'allégresse des camarades. Je donne huit napoléons à mon sauveur qui me cède chevaux et traîneau à condition pourtant de rester avec moi. Tout le monde veut acheter le traîneau, mais j'en suis déjà maître, et le marchandage cesse.
Dans la journée notre colonne s'augmente; nous comptons une foule d'officiers et près de 60 à 70 hommes armés qui pourraient déjà soutenir un combat contre ces Cosaques qui rôdent partout. Mais le jour ne doit pas finir sans ennui. Après un souper vraiment délicieux nous nous sommes endormis; soudain retentit le cri au feu et les flammée jaillissent d'une maison de derrière. Des Suisses avaient choisi là leur campement et le grand feu qu'ils avaient allumé gagna la maison même. Nos gens réussirent, en unissant leurs efforts, à la démolir et ainsi maîtrisèrent le feu. Mais c'en était fait du repos dont nous avions si grand besoin.
Le lendemain de bonne heure on se mit en marclie. Gorszynski, moi et un sergent gravement blessé montèrent dans le traîneau (jui portait, en outre, le reste des vivres destinés aux officiers. En a[>[)rocbant de Cbicbmori, nous vîmes la foule accourir au-devant de nous en criant : Les Cosaques l Les (Cosaques! Notre petit détachement poursuivit sa route sans rencontrer d'ennemi, et fit une halte de quelques heures. Il marchait si vite que nous devions souvent aller au petit trot pour le suivre. On atteignit ainsi Roumchicki avant la nuit. Là aussi on parlait de Cosaques et nous aperçûmes vers le soir plusieurs cavaliers qui nous côtoyaient; pour se mettre en sûreté, on plaça des sentinelles.
On délibéra beaucoup s'il fallait passer là le Niémen, laisser Kovno de côté et nous jeter sur la route de Varsovie. Le colonel rejeta absolument cet avis. Il voulait, comme il en avait reçu l'ordre exprès, marcher par Kovno et Konigsberg pour se rendre au dépôt général qui lui était assigné. Nous cherchâmes à lui prouver que nous arriverions bien mieux à notre but en prenant la diagonale. Mais cet homme, d'ordinaire si doux, nous apostropha durement et dit d'un ton brusque : « Je vous laisse libres de prendre ce chemin ; mais j'exécuterai mes ordres. »
Le lendemain, à Kovno, la garnison était sous les armes. Il y avait de l'ordre dans cette place. Une tête de pont récemment construite et quelques autres retranchements indiquaient qu'on avait bien reconnu l'importance de l'endroit. Le commandant, homme très intelligent % voulait nous loger; mais lorsque notre colonel lui eut décrit l'état de l'armée, il se contenta de nous faire distribuer d'abondantes rations et, après un repos de plusieurs heures, nous
1. Antoine-Joseph Bertrand. Cf. plus loin, lettres de Berthier à Napoléon (lettre VI, 16 décembre).
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continuâmes notre route. Hélas! à notre départ la ville offrait déjà une complète image du désordre ; partout on abattait des maisons; on s'attaquait même aux magasins ; on traînait dans la rue des tonneaux de liqueurs fortes et, pour en avoir plus vite le contenu, on les défonçait.
Nous passâmes la nuit dans un petit bâtiment sur la route de Vilkovichki. Nous avions fait de Moscou à Kovno 969 verstes ou 140 milles allemands. Les 93 verstes de Vilna au Niémen qui peuvent bien compter pour 18 milles allemands, avaient été parcourues en une nuit et trois jours. Quand nous vîmes le dernier poteau indicateur à Kovno, plus d'un d'entre nous s'écria : « Maudite Russie! »
C'est le désordre, c'est l'indiscipline et le dérèglement qui ont causé la ruine de l'armée. Bien avant que le froid ou le manque de vivres eût commencé, il y avait des milliers de soldats désarmés qui vagabondaient autour des bagages et de la file infinie des chariots. Il fallait prendre la courageuse résolution de se débarrasser de tout le train, à l'exception des voitures régimentaires; il fallait l'abandonner dès la Desna ou, au plus tard, sur la Nara, et plutôt détruire les ponts; il fallait lancer alors l'énergique proclamation qui ne fut publiée que plus tard à Orclia et à Bobr et faire en môme temps fusiller à la tête des corps deux douzaines d'hommes sans armes, et à cette condition on aurait à temps opposé une digue à ce désordre. Mais comment pouvait-on compter mettre de l'ordre dans cette longue suite de traîneurs qui s'étendait sur plusieurs milles?
J'ajoute ((ue de hauts officiers avaient, au détriment de la discipline, des équipages et des bagages et que, pour les escorter et les conduire, ils avaient tiré des soldats des rangs.
Jusqu'à Smolensk il n'y a pas eu, à vrai dire, de motif suffisant pour que se produise le désordre. A
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Pullusk, à Oslrolonka, à Eylau, il avait fait beaucoup plus froid, ot on n'avait pas vu alors un homme sans armos. Les vivros ne man(|uaiont pas non plus à un tel point. A Viasma, à Smolensk, à Orcha, où commandaient les gf^iiéraux Teste, Charpentier et Jomini, beaucoup d'approvisionnements tombèrent dans les mains des Russes.
La chose la plus indispensable, c'étaient quelques jours de repos, et on ne les eut pas.
Après Krasnoï on ne pouvait plus penser à mettre de Tordre dans la marche. Il y avait 30 à 40.000 hommes sans armes — et beaucoup d'entre eux n'étaient ni infirmes ni débiles — qui, semblables aux enfants qui s'abandonnent à toutes les impressions, paraissaient avoir perdu la raison.
Mais les officiers supérieurs raisonnaient-ils? Personne n'avait eu l'idée d'une campagne d'hiver. Napoléon, dans un de ses bulletins de Moscou, vantait la belle température et la comparait à celle qui règne en octobre à Fontainebleau aux voyages de la cour. Or, en Russie, au mois d'octobre, on va souvent en traîneau ; mais le beau temps extraordinaire de 1812 avait inspiré aux Français une telle sécurité qu'il fallut la première gelée, au 27 octobre, pour les éveiller,. les tirer de leur vertige, et le 6 novembre, lorsque tomba la première neige, c'en fut fait de l'armée.
Les vieux officiers disaient qu'ils n'étaient pas mieux lotis en 1806 dans les landes, les marécages et les bois de la Narew, et ils affirmaient qu'à Pultusk, à Golymin, à Soldau ils avaient eu à combattre les mêmes difficultés; que les corps de Davout, de Lannes et de Ney ne comptaient plus en Prusse que la moitié des combattants ; que le corps d'Augereau avait perdu les deux tiers de ses hommes; qu'on avait supporté le froid, la faim et des fatigues de toute sorte; mais qu'on n'avait pas vu de soldats
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sans armes; que, s'il y en avait eu, ils redoutaient l'armée et restaient sur les derrières. Mais voilà : les jeunes soldats n'étaient plus rompus à la fatigue et les généraux, les officiers de Tétat-major n'avaient plus riiabitude de partager la fatigue des soldats. En 1807, daijs le corps de Davout, ceux qui, sans motifs suffisants, n'avaient pas assisté à la bataille d'Eylau, subirent, dit-on, le lendemain, sur le champ de bataille encore arrosé de sang, la peine de la savate.
Le corps de Poniatowski, grâce au meilleur soin qu'il eut de ses chevaux, put arriver à Smolensk avec tous ses canons, et si ce corps n'avait pas fait de si grosses pertes dans les deux combats de Vinkovo et de Taroutino, il aurait été en état, avec la Légion de la Vistule et la division Dombrowski, d'offrir environ 10.000 hommes de bonnes troupes avec une nombreuse artillerie.
Tout le monde croyait avoir fait son devoir en donnant des ordres ou en se battant avec bravoure lorsque la nécessité Texigeait.
Un grand malheur, en outre, fut que personne ne pensa à trouver un mode de distribution des vivres. A Smolensk, à Orcha, à Vilna, à Kovno, on eut à supporter la faim et la misère, et les magasins étaient pleins... jusqu'à ce que le soldat les eût pillés. Si l'on avait disposé au bord de la route, sous la surveillance d'une garde, le pain, le biscuit, le gruau, l'avoine et l'eau-de-vie et si, à mesure que les troupes arrivaient, on leur avait distribué tout cela, il y en aurait eu suffisamment pour tous. Viasma, Dorogobouje, Doubrovna, Tolotchin offraient assez de ressources pour nourrir 6 à 8.000 hommes.
Une autre faute fut, au lieu de faire marcher l'armée ensemble ou à de petites distances qui permissent aux corps de se soutenir les uns les autres, de les séparer par plusieurs marches et de leur or-
donner ensuite do faire l'impossible. C'est ce qui amena les dt'faites partielles. Le manque d'unité dans le commandement augmenta encore le maliieur; on le vit manifestement au combat de Krasnoï qui causa tant de préjudice aux corps isolés.
Napoléon lui-môme semblait ne pas avoir très bien compris sa situation. Ne dit-il pas pourtant que les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline, et que la valeur n'est que la seconde? Ne dit-il pas que toute armée qui débute, résiste difficilement aux premières épreuves de la guerre et que, si-elle a un long trajet à faire, elle diminue en proportion des distances à parcourir? Cette dernière phrase, il l'a vue se vérifier dans sa propre armée qui s'était si bien battue . Qu'un seul Français de la Grande Armée ait pu échapper, ce fut la faute des Russes. Selon les suppositions humaines et d'après ce qui arrivait chaque jour dans cette armée, elle devait trouver son tombeau sur les rives de la Bérésina.
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