Le voyage de Napoléon
Napoléon à Ochmiana.
Dans sa Geschichte des Régiments Herzoge zu Sachsen, p. 136-137, le chirurg-ien Geissler raconte qu'il vit Napoléon arriver le 5 décembre au soir et tel était l'enthousiasme que l'Empereur inspirait encore aux soldats qu'on eut du mal à empêcher les troupes allemandes de la division Loison de lui faire une ovation.
Le 5 décembre au soir Napoléon arrivait du quartier général de Smorp^oni — à une journée de marche d'Ochmiana — après avoir remis au roi de Naples le €ommandement en chef de l'armée. Il était près de
10 heures du soir lorsqu'il arriva à Ochmiana, accompagné d'un détachement de cavalerie polonaise.
11 était dans une voiture de voyage drapée de fourrure et tirée par six petits chevaux lithuaniens ; Caulaincourt, duc de Vicence, à côté de lui; sur le siège, le mamelouk Roustam et l'interprète polonais, le capitaine de la garde Wonsowicz. Dans un traîneau suivaient le grand maréchal Duroc, duc de Frioul, et Mouton, comte de Lobau. L'Empereur portait une pelisse verte garnie de brandebourgs d'or et un bonnet de même espèce. Il avait l'air gpave et semblait en très bonne santé. Depuis que nous l'avions vu de près à Gotha en 1807, à Erfurt et à Weimar en 1808, et, en dernier lieu, à Donauwôrth en 1809, son visage n'avait pas du tout changé. Nous considérions ce
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puissant mortel à la distance de (juclques pas — car^ par hasard, il gavait fait arrêter devant notre quartier — et avec la plus grande attention. Les généraux Gratien' et Vivier, avec les colonels des régiments, s'étaient mis en demi-cercle à la portière de la voiture. On parla du grand froid et de la surprise qui venait d'avoir lieu- el qui parut aifecter désagréablement l'Empereur : il croyait peut-être que l'ennemi connaissait déjà son départ.
La personnalité de cet lioimne extraordinaire, la plus attachante de Tépoque moderne, ses traits marqués de l'empreinte de la plus grandiose originalité, ses puissantes actions qui avaient remué son temps et son monde, nous entraînaient à une involontaire admiration. La voix que nous entendions à l'instant même, n'était-ce pas la voix dont le moindre accent résonnait dans toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, déterminait le destin des empires, élevait ou détruisait la gloire de tant et tant d'hommes?
Lorsque la nouvelle de son arrivée se répandit parmi les troupes, elles voulurent manifester, et malgré le froid rigoureux et les autres conditions défavorables, comme les troupes d'Oudinot et de Victor à Borissov, le saluer par l'habituel cri de joie; mais, à cause de son incognito, de telles acclamations furent réprimées.
Napoléon et son escorte polonaise.
Quelques instants après son entretien avec les généraux Gratien. et Vivier, Napoléon s'éloigne d'Och-
i. Gratien remplaçait Loison qui n^était pas encore arrivé; cf. tome I, p. 218.
2. La surprise tentée par le partisan Seslavine. qui, à la tombée de la nuit, était soudain entré dans Ochmiana avec des canons sur traîneaux.
iniâna; mais il craint une attaque des Cosaques et il fait appel au dévouement de son escorte polonaise et de son interprète et officier d'ordonnance Wonsowicz. La scène (cf. les Episodes de Bourgoing, p. 232J est très dramatique.
Napoléon (à Wonsowicz)
Les lanciers polonais sont-ils prêts?
Wonsowicz
Oui, Sire; ils étaient tous là avant votre arrivée.
Napoléon
Qu'ils montent à cheval. Il faut disposer l'escorte autour des voitures. Nous allons partir sur-le-champ. La nuit est suffisamment obscure pour que les Ru.sses ne nous voient pas. D'ailleurs il faut toujours compter sur la fortune, sur le bonheur; sans cela, on n'arrive jamais à rien. (A Tofficier qui commande les lanciers). Combien de lanciers marcheront avec vous?
L'Officier
Sire, nous sommes cent.
Napoléon
Eh bien, si nous sommes attaqués, les Polonais sont braves! Nous saurons bien nous défendre. (11 monte en voiture et se tournant vers ceux qui Tentourent). Je compte sur vous. Marchons! Observez bien à droite et à gauche de la route. (A Wonsowicz à qui il vient de remettre une paire de pistolets). Et vous, dans le cas d'un danger certain, tuez-moi plutôt que de me laisser prendre.
Wonsowicz
Votre Majesté permet-elle que je traduise en polonaise e que je viens d'entendre?
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Napoléon
Oui, faites-leur connaître ce que j'ai dit.
WoiKsowicz' répète en polonais les mots de TEnipereur, et les lanciers, d'une voix unanime, s'écrient : « Nous nous laisserons hacher plutôt que de souffrir qu'on vous approche! »
Napoléon à Varsovie.
L'envoyé prussien à Vilna, le général de Krusemark, a laissé dans ses papiers une esquisse du discours que Napoléon fit à bâtons rompus dans la soirée du iO décembre, à Varsovie, à Vhôlel d'Angleterre, en présence des ministres du j^rancl-duché. Ce disc^ours est conforme, dans ses traits généraux, à celui que M. de Pradt prêle à l'Empereur. Mais voici des choses qu'on ne trouve pas dans le livre de M. de Pradt^.
Personne ne pouvait prévoir cette issue malheureuse d'une campagne qui avait si glorieusement commencé. J'ai commis deux fautes : l'une d'aller à Moscou, l'autre d'y avoir séjourné si longtemps. On m'en blâmera peut-être, et c'était pourtant une mesure grande et hardie; mais il est vrai que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. La postérité me jugera. Je n'ai pas manqué de vivres (il répéta cela plusieurs fois); le froid accablant est la seule cause de mes désastres. En peu de jours j'ai perdu
1. Stanislas Dunin, comte Wonsowicz, né en 1773, lieutenant dans les troupes du duché de Varsovie en d807, aide de camp de Zayonchek (1809), lieutenant en second dans les chevau-lcgers de la garde (1811). capitaine (1812), chef d'escadron (1813), chef de brigade au service du gouvernement polonais en 1831, mort en 1864 à Paris.
2. Oncken, Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege. I, p. 43.
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36.000 clievaux. Le soldat français et le soldat allemand, comme les chevaux français et allemands, ne sont pas faits pour ce climat; ils ne résistent pas au froid ; au-dessus de sept degrés ils ne valent plus rien. Jusqu'au 6 novembre j'étais le maître de l'Europe; je ne le suis plus. Durant dix-sept jours j'ai été privé de toute communication. Je sais qu'on travaille l'Allemap^ne ; il faut que j'aille à Paris pour veiller sur Vienne et Berlin et sur ce qui s'y passe. Mes soldats m'ont prié de quitter l'armée. Ma personne y était superflue ; l'armée n'est plus si g^rande que mes généraux ne puissent la conduire. Je resterai une heure à Dresde pour parler au roi et puis je voyagerai nuit et jour jusqu'à Paris; là, à minuit, je viendrai tomber comme une bombe. Le lendemain on sera stupéfait de mon retour ; dans la capitale et dans toute la France on ne parlera de rien autre et on oubliera ce qui est arrivé. J'ai besoin d'argent et de bras; je vais les chercher. J'armerai, j'équiperai une nouvelle armée de 300.000 hommes, avec laquelle je me mettrai en campagne au printemps pour détruire les Russes. Je suis tout à fait content des troupes polonaises; aucunes ne les égalent en courage, en persévérance, en subordination. L'armée française, elle, n'est plus ce qu'elle était; elle a perdu toute discipline; je ne la reconnais plus. Vous pouvez, Messieurs, être assurés de ma protection ; je ne vous abandonnerai jamais.
Napoléon de Glogau à Haynau.
Voici une letlre du sous-lieutenant Baistrocchi qui escorta Napoléon (Nous avons traduit cette lettre de l'italien; elle a paru dans la Revue Napoléonienne^ avril-septembre 1903, p. 301-304). On saura désormais
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que rEmporeur, après avoir quitté Glogau lo \2 décembre à onze heures un (juarl du soir, est arrivé à Polkwilzle 13 décembre, à minuit et demi, qu'il est parti de Polkwitz à une beuie un quart et arrivé à Haynau à cinq heures du matin'. La course était précipitée, et, sur une route mauvaise et couverte de neige, elle a épuisé, crevé les chevaux. Le froid d'ailleurs semble avoir été cette nuit-là aussi intense en Prusse et en Saxe qu'en Russie. Presque tous les liommes de l'escorte — des Italiens, gardes d'honneur et dragons de la garde — ont eu un membre gelé. Un seul, le maréchal des logis de dragons, Paul Pezzina, a pu continuer la route ; au sortir de Haynau il était assis derrière le traîneau impérial, comme l'avait ordonné Napoléon, et il alla ainsi jusqu'à Dresde; mais il perdit la jambe droite et quatre doigts du pied gauche-.
Baistrocchif sous-lieutenant, commandant le détachement des gardes royales d'honneur et du régiment de dragons de la garde à M. le chevalier major Palombini, com. mandant la colonne de marche du a® convoi.
Glogau, le 16 décembre 1812.
Rapport.
Ayant eu le grand honneur d'escorter, la- nuit du 12, notre très auguste Empereur, avec lesdits détachements et conformément à ses ordres, nous sommes partis à onze heures un quart et nous sommes arrivés à Polkwitz (disiant de six lieues de Glogau) en l'espace de cinq quarts d'heure.
1. Par Bunzlau. Laubaii, Gorlitz, Lobau, Bautzen, Bischofswerda, il atteignit Dresde le lendemain 14 déoembre à deux heures du matin.
2. Le 13 novembre 1813, Pezzina, qui avait été mis à la retraite avec une pension annuelle de 500 francs, demande du service et annonce qu'il a, en escortant l'Empereur de Glogau à Dresde^ « perduto la gamba destra e quatro dita del piede sinistre. »
A peine arrivé dans cette ville, je reçus l'ordre de S. E. le duc de Vicence de faire descendre le maréchal des logis le plus ancien qui se placerait en armes derrière le traîneau de S. M. (je choisis à cet effet le maréchal des logis Pezzina) et de suivre avec le détachement jusqu'à nouvel ordre.
A une heure un quart très exactement nous sommes partis et à cinq heures juste, nous sommes arrivés à Haynau, distant de huit autres lieues de Polkwitz.
Une marche aussi précipitée, de nuit, par des routes si mauvaises, avec deux pieds de neige, nous a fait perdre beaucoup d'effets, dont je vous joins un état par détachement, et j'eus, en outre, la mauvaise fortune que beaucoup d^hommes ont perdu, qui les mains, qui les pieds, et qui les oreilles, à cause deTexcessive rigueur du froid qui, cette nuit-là, s'éleva à 18 degrés.
Je vous en envoie aussi l'état. Ces hommes, sauf un pour qui Ton a employé de prompts remèdes, sont tous entrés à l'hôpital.
Deux chevaux de la garde d'honneur sont à toute extrémité et je ne sais si je pourrai les sauver. J'eus moi-même le malheur de perdre mon meilleur cheval qui me tomba mort dans un bois, à deux lieues environ de Haynau. Cet accident m'obligea de prendre le cheval du maréchal des logis Pezzina, qui était conduit à la main, et de le monter.
La majeure partie des gardes s'est perdue dans les bois, leurs chevaux ne pouvant aller plus loin. Parmi les hommes le plus dangereusement malades se trouvent le garde Sieppi auquel on craint de devoir couper les doigts et le garde Focaccia qui devra subir l'amputation d'une oreille. J'ai dû laisser à Haynau le dragon Silveri I^"^, qui a perdu par la gelée les deux mains et les deux pieds. Je vous ferai connaître, par la suite, l'état des autres ; mais je crains
<ju'on ne doive leur coupera tous les membres gelés.
N'ayant plus aucun cheval en état de continuer, attendu que trois seulement, y compris celui du maréchal des logis monté par moi, étaient arrivés, le «eul maréchal des logis Pezzina est parti avec Sa Majesté derrière le traîneau, comme me l'ordonna Sa Majesté elle-même.
Je n'ai que des éloges à faire de la rapidité des gardes et des dragons dans leur course à cheval et du courage avec lequel ils ont tous résisté à Thorrible froid tant que leurs chevaux ont pu aller.
J'ai l'honneur de vous assurer de mon obéissance.
Baistrocchi, sous-lieutenant.