‹ 1814Chapitre 158 sur 178 · NAPOLÉON A FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

NAPOLÉON A FONTAINEBLEAU

« Bien taillé, maînlenant il faut coudre, » disait Catherine de Médicis. En dictant au czar la déclaration que les Alliés ne trailcraient plus avec Napoléon, le prince de Bénévent avait « bien taillé», mais il s'agissait de mener à bonne fin l'ouvrage commencé. Talleyrand n'y perdit pas de temps. Dans la soirée du 31 mars, il vit chez lui ou fit voir chez eux les membres les plus intluenls du sénat. Avant de convoquer officiellement, en sa qualité de vice-grand électeur et de ■vice-président du sénat, la haute assemblée pour le lendemain, il tenait à s'assurer de son entière soumission. Il importait qu'il n'y eût en séance ni hésitation ni discussion, que l'on s'entendît pour ainsi dire sans parler, et que tout fût réglé d'avance. Dans la même soirée, Talleyrand choisit les membres du gouvernement provisoire qu'il se proposait de faire nommer avec lui par le sénat. C'étaient le duc de Dalberg et le marquis de Jaucourt, les deux grands amis du prince de Bénévent, qui l'avaient fidèlement suivi dans son zèle et dans sa haine pour Napoléon; l'abbé de Montcsquiou, royaliste déterminé, homme d'intrigues, naguère surnommé par Mirabeau « le petit serpent » ; le général Beurnouville, comte

de l'empire et sénateur, mais gardant depuis di'ç ?.ns rancune à l'emperour de ne lui avoir poial donné le bâton.

Tandis que Talleyrand, protagoniste du drame, s'occupait d'accomplir la révolution, les comparses, Pradt, Roux-Laborie, le marquis de La Grange, y préparaient l'opinion. Le 31 mars au soir, ils firent afficher la Déclaration du czar et le manifeste de Schwarzenberg, et d'accord avec Sacken, le nouveau gouverneur de Paris, ils remplacèrent par dos gens à eux les rédacteurs de journaux qu'avait nommes l'empereur. Michaud fut installé au Moniteur, Salgucs et Berryer succédèrent, à la Gazette de France et au Joiirjial de Paris, à Tissot et à Jay. Bertin rentra en possession du Journal de l'Empire, qui reparut le 1'' avril sous son ancien litre de Journal des Débats. Morin fut nommé directeur de la presse; il s'était rendu digne de cette position par les coups qu'il avait reçus dans la journée en distribuant des manifestes royalistes. Il donna l'ordre que les journaux du lendemain rendissent compte des événements, de façon à faire prévoir la chute de l'empire et le rappel des Bourbons par le vœu de la population. On obéit militairement. Le 1" avril, les gazettes reproduisirent les proclamations des Alliés, rappelèrent les cris enthousiastes qui avaient salué les souverains et contèrent à l'envi les manifestations royalistes des boulevards et de la place de la Concorde*. En asservissant la pre<^se, Napoléon l'avait préparée à toutes les besognes. C'était une digne fin pour le journalisme de l'empire, que la honteuse apologie de l'ennemi entrant en triomphe dans Paris.

A trois heures et demie, le sénat se réunit. La

1. Révélations de Morin, 35; Pradt, 62, 72; MemoirM d« YitroUu, I, 314» 2X2, 326 ; Jounuiux de Paru des l*, X et 3 anil.

haute assemblée comptait cent quarante membres, dont quatre-vingt-dix environ se trouvaient à Paris. Soixante- quatre, parmi lesquels deux maréchaux d'empire, Sérurier et le duc de Valmy, se rendirent k la convocation illégale du prince de Bénévent. Talleyrand prononça ou plutôt récita une courte harangue, miracle d'amphigouri et de platitude, qu'avait, dit-on, composée l'abbé de Pradt. Il était question là de « liberté de vote » ; de « généreux essor laissé aux sentiments » ; de « patriotisme éclairé » ; d'une « délibération fermant la porte à tout retard » et « du rétablissement de l'action de l'administration, le premier de tous les besoins ». L'objet même de la délibération était à peine indiqué, mais il n'était besoin ni d'explications pour renseigner les sénateurs ni d'éloquence pour les persuader. Ils étaient instruits et résolus d'avance. Le sénat décida sans discussion qu'il serait établi un gouvernement provisoire chargé de pourvoir à l'administration et d'élaborer un projet de constitution. On nomma Talleyrand et les quatre membres qu'il avait désignés. Cela fait, le séna\, s'ajourna au même jour à neuf heures du soir pour la signature du procès- verbal'. Le nouveau gouvernements'occupa sans tarder de mettre ses amis dans les différents ministères avec le litre de commissaires délégués. Henrion de Pensey eut les cultes ; Laforest, les afTaires étrangères; Beugnot, qui ne s'attendait pas à cet honneur, l'intérieur; le général Dupont — Dupont- Baylen, comme on l'appelait — la guerre; Malouet, la marine; le baron Louis, les finances; Angles, la police générale. Bourrienne prit les postes. On nomma le général Dessolles, l'ancien chef d'état-major de Moreau, commandant de la garde nationale, et le gé-

1. Actes du Sénat eonservatettr, lU ^Bibliothèque du Sénat}. Pntdt, 7t.

néral Ricard, ex-divisionnaire de Marmont, blessé légèrement à la bataille de Paris, commandant de place. Chabrol et Pasquier furent maintenus à la préfecture de la Seine et à la préfecture de police. Quand on eut nanti tout le mor.de, on s'aperçut qu'il ne restait rien à donner à l'abbé de Pradt. On le fit grand chancelier de la Légion d'honneur. La première fois que l'archevêque de Malines entra à la chancellerie, l'huissier de service l'appela : « Mon général!* »

Pendant la séance du sénat, le conseil général et le conseil municipal réunis délibérèrent à l'Hôtel de Ville sur une proposition de l'avocat Bellart, qui le jour de la bataille de Paris s'était engagé solennellement, en présence de sa famille, à délivrer laFrance du joug de Napoléon. Bellart soumit à ses collègues une proclamation débutant par un véhément réquisitoire contre l'empereur, où il était traité de criminel et d'ennemi public, et se terminant en ces termes : « Les deux conseils déclarent renoncer formellement à toute obéissance envers Napoléon Bonaparte et ils expriment le vœu le plus ardent pour que le gouvernement monarchique soit rétabli dans la personne de Louis XVI II. » Le conseil, qui sur vingt-quatre membres en comptait quatorze présents, hésita à assumer la responsabiUté d'une pareille publication. Comme les sénateurs, les membres du conseil municipal étaient garantis contre le juste ressentiment de l'empereur par la déclaration du czar, que les Alliés ne traiteraient plus avec lui. Mais la parole du czar n'était elle-même garantie que par cent mille baïonnettes, et l'épée de Napoléon pouvait encore faire un miracle L'éloquence emportée de Bellart raffermit les courages. La proclamation fut signée par tr'»ize

1. Pnidt, 7t-76; VCroi 150; Bensnot. U. 77 ; RéoéUiioHS de Marin, 35-M,

membres sur quatorze. Le baron Thibou, sous-g^ouvcrncur de la Banque, s'abstint, disant qu'il désirait le succôs de cette démarche, mais qu'attendu ses obligations personnelles envers l'empereur, il ne pouvait s'y associer. Le préfet de la Seine, Chabrol, dit de même que sa reconwaissance pour l'empereur lui défendait de contresigner la proclamation, qu'il approuvait d'ailleurs et dont il autorisait l'impression et l'affichage*.

Avant la philippique de Chateaubriand : Biionapa?'te et lés Bourbons, qui ne parut que le 5 avril et où le grand écrivain allait dire entre autres vérités que Napoléon « avait fait rétrograder la guerre jusqu'à l'enfance del'art^ », le virulent manifeste de Bellart donna le ton aux journalistes et aux pamphlétaires. Des gazettes, des brochures, des chansons, des affiches à la main, des placards imprimés, jaillit un vomissement d'insultes. Bonaparte était un lâche, un infâme, un assassin, un charlatan, un funambule, le plus inepte des hommes, le pire des tyrans, le dévorateur de fhumanité. C'était Robespierre, c'était Cromwell, c'était Attila, c'était un ogre, un chef de brigands — l'assimilation n'avait rien de flatteur pour les Français, — un tigre à face humaine sorti des antres de la Corse,

1. Journal d'un prisonnier anglais, 67, 68; Journal des Débat», t aTril.

t. Grâce au graad nom de Chateaubriand, cet écrit qui éj^ale en violence tous les pamphlets de 1814 eut un immense retentissement et, dans une certaine mesure, influença l'opinion. « Louis XVIII déclara, dit Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe (VI, 239), que ma brochure lui avait plus protité qu'une armée de 'ent mille hommes. 11 aurait pu ajouter qu'elle tut pour Itii un certificat de vie. J'appris à la Frîince ce que c'était que l'immense famille royale. C'est comme si j'avais fait le dénombrement des enfants de l'empereur de la Chine, tant la république et Fempire avaient relégué les Bourbons dans le passé. »

Après avoii parcouru Buonaparte et les Bowbons, où Napoléon est traité de criminel, de !wu, de bourreau, d'incapable, etc., etc., il est curieux de reiire ces deux lignes de la préface de la première édition d'Atnla : «... On sait ce qu'est devenue la France Jnsqa'an moment où la Providence a fait na raitre un de ces hommes qu'elle envoie ea signe de réconciliation. lorsqu'eU« ut lassée de punir. >

tB GOUVERNEMENT PROVISOIRE ▲ PARIS. 571

un monsfre gorgé de sang portant d'une main la torche d'IIérostraleelderaulre le sabre de Genséric. Onchansonnait la mère de l'empereur : « Madame Lajoie, la femme aux dix amants. » Des caricatures montraient le Sabot corse en pleine déroute : une toupie portant la tête de l'empereur et fouettée à tour de bras par les souverains étrangers; Autant en emporte le vent : l'aquilon (le vent du nord) dispersant de son souffle les décrets, les proclamations, les bulletins de victoire; la Cravate à Papa : le petit roi de Rome passant une corde au cou du buste de Napoléon. Le Jovmal des Débats écrivait que Napoléon était, non point un nom de chrétien, mais un nom de démon et il citait doctement un texte des A c ta Sanctoritm. D'autres gazettes affirmaient que l'usurpateur avait usurpé jusqu'à son nom. Il ne s'appelait pas Napoléon, il s'appelait Nicolas. El l'on s'amusait fort de Nicolas, le général Nicolas, le gros Nicolas : « ... La France, tu ne l'auras pas, Nicolas 1 » On trouvait dans Bonaparte l'anagi-amme : Nabot paré; on composait des distiques de cet ordre :

EaRnl grâce à Napoléon, On ne parle plus de Néron t.

Jamais à Paris on n'avait eu tant d'esprit I

En instituant un gouvernement provisoire, le sénat avait par cela même déclaré qu'il y avait interrègne. Mais l'acte du sénat n'impliquait pas absolument que la France ne put point rentrer sous le régime impé-

l. Placards des l- et 4 aTril, cités par Rodrigue», 110, 113. 1Î4, IM. Jovmal d'un prisonnier anglais, 74. 7b. Journal det Di-batt, Journal de Pari*. Gazette de France, du 3 au 8 avril. Caricatures du Cabinet des Kstainpes, Q. B. 13X-l^, Napoléon ou le Corse dévoilé, 7; la Lanterne magique, 51 ; la Voix du terir, t. Vision de Bonaparte, 10; les Sépulcres de la Grande Armée; la Vie d* .Mcolas, 1; etc., etc. Ces pampbleta étaient en si grand nombre qu'on dit que l'empereur en passant à Lyon, le 23 «rril, en fit acheter pour 1* somme de 1 100 fr. Fabry, Itinéraire d» Bonaparte à Hle d'Elite. 2&

rial avec une régence de Marie-Louise et une constitution nouvelle. Cette équivoque laissait des espérances aux bonapartistes et leur permettait d'agir sur la population très hésitanleetauprèsd' Alexandre, dont ia subite conversion à la légitimité était sujette à un retour. Pour entraîner Paris et la province, le peuple et — on s'en flattait — l'armée, pour déterminer les irrésolus, pour désarmer les opposants, enfin pour consommer la révolution, il fallait que la déchéance de Napoléon et de sa famille fût solennellement déclarée. Le sénat fut convoqué à cet effet par le gouvernement provisoire dans la soirée du 2 avril. Barthélémy présidait. Dès l'ouverture de la séance, Lambrecht émit une proposition de déchéance. Plusieurs sénateurs appuyèrent la motion, qui aussitôt mise aux voix fut adoptée sans discussion. On denic'inda seulement que l'acte de déchéance fût précédé de considérants. L'assemblée chargea Lambrecht de les rédiger et s'ajourna au lendemain midi pour la lecture. C'était aller trop lentement au gré d'un sénateur qui exposa que, vu l'importance de la mesure prise, le président devait, dès le soir même, inviter le gouvernement provisoire à faire connaître au public la déchéance de Bonaparte. Barthélémy rédigea un message qui fut envoyé aux journaux et imprimé dans la nuit'.

Le lendemain, 3 avril, Lambrecht donna lecture des considérants. C'était un acte d'accusation : Napoléon avait violé son serment et attenté aux droits du peuple en levant des hommes et des impôts contrairement aux constitutions, en détruisant l'indépendance des corps judiciaires, en supprimant la liberté de la presse, en ajournant arbitrairement le corps légis-

1. Actes du Sénat conservateur, lU (Bibliothèque du Sénat) ; Moniteur, Jovrnal des Débats, Gazette de France, du 3 avril.

lalif, en rendant les décrets de Fismes « qui tendaient à faire considérer comme nationale une guerre purement dynastique », enfin en abusant sans cesse du pouvoir et en mettant le comble aux malheurs de la patrie. Ajtrès une courte délibération, le décret de déchéance fut voté à l'unanimité. Dans ce sénat qui pendant dix ans s'était, selon l'énergique expression de Taine, « prostitué dans l'obéissance avec une servilité byzantine * », dans cette assemblée qui, à la veille de la campagne de Russie, avait entendu sans protestation ces paroles de Lacépède : « La conscription n'enlève que le luxe de la population* », pas un homme de bon sens ne songea à faire remarquer que si le rapport était la condamnation de Napoléon, c'était aussi la condamnation du sénat. Ces abus de pouvoir, ces attenuits aux droits du peuple, ces >iolations de la constitution, n'en était-il pas le complice, ce sénat qufe Napoléon allait marquer d'un mot indélébile : « Un signe était un ordre pour le sénat qui toujeurs faisait plus qu'on ne désirait de lui *. »

Les contemporains jugeaient le sénat de l'empire comme l'a jugé la postérité. Talleyrand n'ignorait pas combien celte assemblée était décriée et méprisée. Pour donner plus d'autorité à la déchéance, il s'avisa de la faire prononcer aussi par le corps législatif, à qui ses tardives velléités d'indépendance, en décembre 1813, avaient concilié l'estime de la classe bourgeoise. Une centaine de députés se trouvaient à Paris. Soixanle-dix-neuf se réunirent le 3 avril sur l'invitation du gouvernement provisoire. Le corps législatif montra plus de dignité que le sénat. Il lui était loisible de rappeler, dans son arrêté, les fautes et les

1. Taiaa, Napotéon Bonaparte {Bévue des Deux Mondes, 1887, II, 19).

t. Moniteur da 16 mars 1812.

3. Proclamation à l'année, 5 avril; Corretaondtatee de NapoUom, fiSHt.

abus de pouvoir de l'empereur. Il se contenta de prononcer la déchéance avec le seul considérant que Napoléon avait violé le pacte constilntionnel. Encore le vice-président, Henri de Moiitesquiou, s'abstint de signer ie i^rocès-verbal, il avait refusé de prendre le fauteuil en l'absence du duc de Massa, président, quï s'était rendu à Bloîs avec l'impératrice. Le second vice-président, Félix Faulcon, dirigea les débats '.

Malgré les décrets, malgré les manifestes, malgré les journaux, Paris tardait à se prononcer pour les Bourbons ^ La cocarde blanche ne multipliait point. Ilors du périmètre du café Tortoni, du Palais-Royal et de l'église Saint-Thomas-d'x\quin, les persormes qui portaient des emblèmes royalistes étaient insultées et maltraitées '. Nesselrode avait demandé que la garde nationale prît la cocarde blanche. Au ra{>port, le chef d'état-major Allent consulta les chefs de légion. Six dirent qu'à peu d'exceptions près, les gardes obéiraient. Les six autres chefs déclarèrent qu'il y aurait péril à exiger l'abandon de la cocarde nationale. On ajourna la mesure *. Dans la soirée du 1" avril, un groupe de douze royalistes, armés et portant des torches, avaient lu publiquement, dans divers endroits de Paris, depuis la place Vendôme jusqu'à la place Royale, la proclamation de Louis XVIIL Cette lecture avait été accueillie par quelques cris de : « Vive le roi ! » et par des cris plus nombreux de :

1. Monitnar, Journal des DébaU, etc., du 4 avrU ; Journal d'un prisonnier anglais, 69-70.

2. Rapport général de police sur les événements antérieurs au 14 avril. Arch. nat., F. 7, 3 773.

Z. Journal d'un prisonniir aiiglais, VI, 67: «A quatre heures de l'après-midi le 2 avril, je ne rencontrai pas, du boulevard du Tf^niple au boulevard des Italiens, vingt personnes qui eussent des cocardes blanches. »

Cf. l'avis du genénil Sackea, gouverneur de Pans (journaux du 2 avril) portant » défense expresse que personne puisse être offensé et raolesté pour faits d'opinion politique et pour les signes extérieurs qu'il pourrait porter »-

Page 1