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LA RÉGENCE À BLOIS

De fait, à s'en rapporter aux apparences, lalJeyrand, avec toute son habileté, n'avait encore réussi qu'à retarder la fin de la crise, en compliquant une lutte nationale par une révolution. II y avait désormais deux pouvoirs en France, sans compter, hélas! un troisième pouvoir : celui de l'étranger. A Paris, c'était le gouvernement provisoire, maître de la ville, en possession de toute l'administration, soutenu par le sénat, la chambre, le conseil municipal, mais issu d'un coup d'Etat parlementaire accompli à la sommation de l'ennemi, discuté par plus de la moitié de la population parisienne, sans relation avec la province, et jouissant d'une autorité toute locale qui s'arrêtait aux fossés de la citadelle de Yincennes. A Blois% c'était la régence en fuite, logée par billets de logement, éperdue, consternée, mais jouant l'assurance, lançant des proclamations, réorganisant les différents services comme si elle eût l'avenir à elle, et tenant encore la France partout où n'était pas l'ennemi.

Les frères de l'empereur, les ministres, l'archichancelier Cambacérès, qui passait dans les rues de Blois, encombrées de chevaux au piquet, de voitures et de fourgons, en grand uniforme avec le cordon de la Légion d'honneur, avaient perdu presque tout espoir *.

Arch. nat., F. 7 3773. Lettre de Steewart à lord Lirerpool, 4 aTril {fiorret' pond, de Cattlereagh, Y, 436). Rodrignez, 101-102 etpattim ; Journal iTvn priton' nier etnglai*, 63, 75 et patsim. Cf. la Dote officiease publiée dans le Journal des Débatt An 5 aTril : « On invite les Parisiens à se déSer des espions de Baonaparte ; ils les reconnaltroat aux regrets qa'ils donnent à la chute de la tjranoie et aux alarmes qu'ils cherchent à répandre sur son retour. * Cette note témoi^e qu'on s'inquiétait des voix qui s'élevaient en favear de Napoléon, n est inutile de dire que pour le Journal des Débats et pour les partisans des Bourbons tous ceux qui parlaient en faveur de l'empire étaient des espions.

!• Le gouvernement avait primitivement été transféré à Tonrs, mais sur an ordre de Tempereur du 31 mars la régente et ses ministres vinrent a'établirà Blois. Correspondance du roi Joseph, H, 216-217; Méneval, U, 59.

2. Correspondance du roi Joseph, X, 217-221 ; Méaeval, II, 67 ; Rovigo, VII MB-166 Uiot de Mélito. IlL 365.

Onneîaissaitpas,pourcela,deprendredesmesuresqai pussent aider aux derniers efforts de Napoléon. Rovigo lui-même semblait avoir retrouvé le zèle et l'énergie. Par ses soins, tous les journaux de 'Paris, toutes les dépêches, tous les manifestes du gouvernement provisoire étaient interceptés, les émissaires de Talleyrand, les envoyés des souverains alliés étaient arrêtés. C'est ainsi que l'existence du gouvernementprovisoire resta ignorée à Rouen jusqu'au 3 avril dans la soirée, à Valenciennes jusqu'au 4, au Mans jusqu'au?, à Grenoble et à Bordeaux jusqu'au 11, à Toulouse jusqu'au 13, à Nîmes, à Avignon, à Brest jusqu'au 15 *. Monlalivet mandait aux préfets de presser la levée de 1815 ; il rédigeait, contre-signait et expédiait une proclamation de l'impératrice-régente aux Français, proclamation où tout en taisant le sénatus-consulte, Marie-Louise annonçait l'occupation de la capitale par l'ennemi et le retour de l'empereur sous Paris. Le manifeste se terminait ainsi: «C'est de la résidence que j'ai choisie qu'émaneront les seuls ordres que vous puissiez reconnaître. Toute ville au pouvoir de l'ennemi cesse d'être libre ; toute direction qui en émane est le langage de l'étranger... Vous serez fidèles à vos serments. Vous écouterez la voix d'une princesse qui fut remise à votre foi et qui fait toute sa gloire d'être Française. Mon fils était moins sûr de vos cœurs au temps de nos prospérités ^ » Clarke avait retrouvé sa plume infatigable. Nombreux et répétés, ses ordres partaient de Blois comme ils étaient partis de Paris : ordres aux commandants des divisions militaires de diriger les conscrits et les isolés sur Orléans ; ordres au général Fririon, commandant les dépôts, de former

1. Mémoires de Rovigo, VII, 165. Journal d'un prisonnier anglais, VII, 266, 268. Lfttires des préfets à Rovigo, 6 au 15 avril. Arch. aat., F. 7,4289. Joi rdan à Clarke, 5 avril. Arch. de la guerre.

t. Journal d'un prisonnier anglais, 267.

NAPOLÉOIf A FONTAINEBLEAU. ST*

autant de bataillons de marche qu'il aurait de fois huit cents disponibles; ordres aux préfets du Loiret, de Loir-et-Cher, d'Indre-et-Loire, d'assurer les subsistances militaires; ordres au général Prévalqui s'était replié de Versailles à Mantes, avec les quinze mille hommes du grand dépôt de cavalerie, de reprendre à Caen ou à Saumur les opérations de la remonte; ordres au général Chasseriau d'élever des ouvrages de campagne à Orléans, à Gien et à Montargis, et de défendre jusqu'à la dernière extrémité cette ligne qui protégeait les communications entre le gouvernement de la régence et le quartier impérial*.

Revenu à Fontainebleau dans la matinée du 31 mars, l'empereur, de son côté, avait pris des dispositions de défense en attendant que la concentration de ses troupes lui permît, s'il le fallait, d'aller attaquer l'ennemi devant Paris. Napoléon ne désespérait point que Caulaincourt ne réussît dans la mission dont il l'avait chargé auprès du czar, mais il agissait comme si cette négociation dût échouer*. D'ailleurs pour l'obtention même d'un traité, il importait que l'empereurne parût point désarmé. C'était en imposant encore aux Alliés par une armée concentrée et réorganisée, établie sur un terrain favorable et résolue à un suprême effort qu'il y avait chance pour lui de signer la paix et de garderie trône. Les officiers de son intimité, Drouot, FlahautetGourgaud, conseillèrent à l'empereur de se replier sur la Lorraine. Il ne le voulut point, disant que « sa présence près de Paris contiendrait les intrigants^ ^>. A Fontainebleau la posilion était bonne. L'armée se trouvait couverte sur la droite et sur ses

1. Correspondance de Clarke, 2, 3, 4 et 5 avril. Ârch. de la guerre.

S. Alémuirtt de Marmont, VI, 252. Cf. Fain, 213, 231. Mémoires de YitroUet, I, 311-312.

3. Relation de Gonrgaud, dans Bourrienne et ses erreurs, II, 331. Cf. Hegistr* de Berthier (à Marmoat, l" avril, 6 hearea da matin). Arch. de la guerre.

derrières par la Seine et l'Yonne, sur son front par l'Essonne, dont le cours lui permettait de refuser sa gauche. A Essonnes, il y avait une poudrerie, à Corbeil un magasin de farine.

Les premières troupes arrivées, celles de Paris et de Versailles, s'établirent le 31 mars derrière l'Essonne : Marmont, en première ligne, à Corbeil et à Essonnes; Mortier etBelliard en seconde ligne, entre Essonnes et Fontainebleau; le colonel Vertillac, avec 2 250 hommes des dépôtsde Seine-et-Oise, àMilly. La garnison de Fontainebleau se composait de deux bataillons de vétérans et de quelques détachements de gendarmes, de douaniers et de fantassins. Le lendemain, une partie de la cavalerie de l'armée impériale atteignitFontainebleau. Les trois divisionsde la ga?^e, sous Sébastiani, prirent position autour de Moret, le corps de Saint-Germain se porta à Melun et à Fossart, les gardes d'honneur de Defrance vinrent à Saint- Germain-sur-Ecolle. Mais il fallait encore trois jours pour que la concentration s'achevât. Le reste de l'armée, qui s'avançait de Troyes à marches forcées, était échelonné sur une ligne de vingt lieues, entre Saint- Liébault et Yillencuve-la-Guyard '.

Dans l'après-midi du 1*' avril, l'empereur vint inspecter les positions du duc de Raguse, à qui Berthier avait donné l'ordre, le matin, d'élever quelques redoutes. L'empereur s'entretenait avec Marmont, et louant la belle défense de ses troupes à Belleville, il l'invitait à préparer un travail de récompenses pour le corps d'armée, lorsque Fabvier et Danrémont, les deux signataires de la capitulation, arrivèrent de Paris. Ils apprirent à l'empereur, avide de nouvelles,

1. Ney, Macdonald, Dulanloy, Vertillac, Defrance, à Berthier, 31 mars et 1" avril; Registre do Berthier (ordres du 1" avril). Arch. de la guerr*- En», placements de armé* am 1" avril. Arch. nat., AF. iv, 1667.

WAPOLÉON A FONTAINEBLEAU. 5Sl

l'entrée triomphale des Alliés, les manifestations royaliHes, enfin la déclaration du czar de n*? plus désormais traiter avec l'empereur. Ce récit troubla Napoléon. Il déclara à Marmont, non sans amertume, que puisque la paix devenait impossible pour lui, il lui fallaitcontinuerla guerre atout prix. « — C'est, dit-il, une nécessité de ma position. » Rentré à Fontainebleau, il donna des ordres pour presser la concentration et la réorganisation de l'armée et la répartition des bouches à feu du grand parc entre les corps qui n'étaient plus au complet de canons *.

Dans l'entourage de l'empereur, on remarquait son air assombri, sa profonde tristesse, son abattement. Il ne se ranimait qu'en voyant ses soldats. Le 2 avril il assista, dans la cour du Cheval-Blanc, à la parade de la garde montante. Les deux bataillons le saluèrent d'une longue acclamation. Son visage s'illumina. « Tel, dit un témoin, nous avions vu Napoléon *iux jours de gloire et de prospérité, aux Tuileries, à Schœnbrunn, à Postdam, tel il nous apparut encore à Fontainebleau *. »

Ce jour-là, le duc de Vicence revint de Paris. Après sa courte entrevue avec le czar au château de Bondy, il avait eu deux autres audiences à l'hôtel Talleyrand, malgré les efforts des membres du gouvernement provisoire '. Caulaincourt s'était de nouveau offert à signer sur-le-champ un traité de paix aux conditions exigées à Châtillon par les Alliés et acceptées en principe 'le 2o mars par Napoléon. Il avait plaidé avec chaleur et émotion la cause de l'empe-

1. Mémoires de Marmont, VI, 252-253. Relation de Gourgaud, dans Bourri^nHe et te* errewt. II, 332. Correspondance de Napoléon, 21 &49. Registre de Ber* thier (ordres du 2 avril). Arch. de la guerre.

?. Koch, II. 568. Mémoires de Constata. VI, 71-73.

3. Pradt, 63. Cf. la note ofliciease des joamaox d« Paris 4« S «Tril (J/oné» ttw. Journal des Pébaft, etc.).

reur et opposé ses droits etles droits de la France, peuple et armée, aux prétentions des quelques milliers de partisans que comptaient les Bourbons. Le czar avait répondu par son argument accoutumé : « La paix avec Napoléon ne serait qu'une trêve, » et Caulaincourt désespérant de fléchir sa résolution, ayant parlé de Napoléonll, Alexandre avait repris: « — Mais que faire de l'empereur? Le père est un obstacle invincible à la reconnaissance du fils. » L'autocrate cependant se sentait ébranlé. Si peut-être il ne regrettait point sa déclaration du 31 mars, du moins il s'avouait à luimême qu'il s'était engagé trop vite. Au reste, il se savait tout-puissant. Il pouvait défaire ce qu'il avait fait. Sans rien promettre de certain à Caulaincourt, il Tavaitcongédié en lui disant de rapporter l'abdication do Napoléon et qu'ensuite «on verrait pour la régence ». Le duc de Yicence répéta ces paroles à l'empereur et ïui fit entendre que l'abdication était la seule ressource. Napoléon écouta d'abord avec calme cette proposition, à laquelle vraisemblablement il ne s'attendait que trop depuis la veille. Mais il ne put contenir son indignation jusqu'à la fin de l'entretien. Il repoussa durement les instances de Caulaincourt qui se retira. Napoléon avait pris son parti. Il allait livrer sa dernière bataille*.

Le 3 avril, à dix heures et demie, la division de la vieille garde de Priant et la division de jeune garde de Henrion, arrivées la veille à Fontainebleau, se massèrentdans la cour du Cheval-Blanc pour une revue de l'empereur. Formée en colonnes par bataillons, la vieille garde (la brigade de chasseurs de Pelet en pre-

1. Cf. Stee-wart à lord Bathurst, 1" avril (Correspondance de lord Castlereagh, V, 416). Fain, 231-232. Registre de Berthier (à Macdonald, 3 avril au matin). Arch. de la guerre. Mémoires de Vitrolles. I, 317 : « Rien n'était arrêté dans la pensée du czar » (3 avril). Consulter aussi les Souvenirs du duc de Vieenee, U, }-3l, mais avee toute la réserve que comporte un ouvrage apocryph».

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