Itémoiret de Ségur, VU
Après lui avoir fait donner sa parole d'honneur qu'il garderait le secret, Marmont dit qu'un gouvernemeiit étant établi à Paris et que le sénat ayant prononcé la déchéance, il avait fait une convention avec le prince de Schwarzenberg- pour traverser ses lignes avec le corps d'armée et le conduire en Normandie, mais que les soldats n'auraient là aucun rapport avec les Alliés et qu'ils ne recevraient d'ordres que du gouvernement provisoire. BordesouUe ne put se contenir : « — Quoi ! monsieur le maréchal, vous avez fait un pareil traité ! » Marmont rappela au général qu'il avait sa parole. « — Je la tiendrai, mais ne comptez pas sur ma cavalerie. — Vous ferez ce que vous voudrez, mais je suis décidé à prendre les armes à six heures sous prétexte d'une revue, et je passerai. » BordesouUe se récria de nouveau : « — Comment! mais vous ouvrez la route de Fontainebleau, vous mettez l'empereur à la merci de l'ennemi!... Et que deviendra le corps de M. le duc de Trévise que vous allez découvrir? » Marmont, peu ému de ces questions, répondit qu'il avait stipulé la sûreté de Napoléon et donna mensongèrement à entendre que le maréchal Mortier était informé du mouvement. « — Réfléchissez, conclut-il, et venez à quatre heures me dire votre résolution. » Comme BordesouUe se retirait, le duc de Raguse qui n'était pas sans inquiétudes du côté de Fontainebleau, le rappela. « — Répondriez- vous de moi, si deux cents chevaux venaient pour m'enlever? » Marmont, selon le mot de Belliard, pensait aux gendarmes d'élite. « — Monsieur le maréchal, dit BordesouUe, vous ne m'avez pas consulté sur ce que vous avez fait, vous ne devez donc pas vous adresser à moi si vous avez quelque chose à craindre. » Et il sortit *.
1. Lettre da Bordesoolle écrite en 1830 à Mortier, comme membre de I» com-
Vers quatre heures du soir, les plénipotentiaires de l'empereur arrivèrent à Essonnes. Ils rapportèrent au df ic de Raguse ce qui s'était passé à Fontainebleau, dirent l'objet dé leur mission et répétèrent les paroles si amicales et si flatteuses dont Napoléon les avait chargés pourlui* . Marmontfut profondément troublé. Si endurci qu'il fût à l'égard de Napoléon, il ne pouvait se défendre d'être ému à la pensée qu'au moment même où il trahissait son souverain, son chef et son vieux compagnon d'armes, celui-ci oubliant et les Arapiles et Athies et Fère-Champenoise, lui donnait un suprême témoignage d'affection et de confiance. Puis les arguments spécieux dont Marmont couvrait sa défection, la crainte de la guerre civile, le bien de la patrie, le salut de la France, tombaient devant ce fait que Napoléon abdiquait. Le maréchal se trouvait dans le pire embarras. Exécuter le mouvement projeté devenait odieux puisque ce mouvement, désormais sans motif, serait sans excuse. C'était trahir pour le plaisir de trahir. C'était aussi se compromettre irrémédiablement et sans profit, car si le czar adhérait aux propositions de Napoléon, quelle situation aurait le maréchal sous la régence de Marie-Louise? Se soustraire aux engagements en restant à Essonnes avec son corps d'armée, était également dangereux : d'un moment à l'autre l'empereur pouvait être instruit des négociations et faire arrêter son lieutenant. Aller à Paris comme plénipotentiaire? Aux yeux du czar, qui sans nul doute connaissait les pourparlers, quel
misaioB des maréch&ox, et citée par Du Casse, le Maréchal Marmont devant rhittoire (94-100). — L'aatheaticité de cette lettre, destinée à renseigner la commission des maréchaux, ne paraît pas douteuse. Elle contient des recommandations part^olières et des détails indifférents aux faits i ftme qa'ell* relate, qui repoussent tout soupçon de pièce fabriquée.
1. Mémoires de if armont.'VÎ, 261. Lettre de Bordesoulls à Mortier, précitée. Cf. Fain, 236, «t récit d« Macdonald daoa les Mémoires de BeUÙtrd, I. IM.
rôle jouerait Marmont en venant défendre une cause qu'il s'était engagé à abandonner?
Interdit et perplexe, ne sachant quel parti prendre, Marmont hésitait à répondre aux commissaires de l'empereur. Enfin, soit qu'un mot imprudent de BordesouUe, qui assistait à l'entrevue, lui fît craindre que le général ne révélât son projet*, soit qu'un reste d'honneur le contraig-nît de parler, soit encore que troublé au point de ne pouvoir prendre seul une résolution, il eût besoin de conseils, il se décida à avouer ses négociations avec Schwarzeil.berg. Caulaincourt et ses deux compagnons se récrièrent, disant que la moindre division de l'armée serait* sa perte et celle de la France. Mais Marmont ayant "-.aussitôt repris qu'il « n'était nullement engagé, qu'il coZT^ptait rompre à l'instant toute négociation personnel!© et ne se point séparer d'eux^, », ils reprirent leur caji^ae. Ils demandèrent de nouveau au duc de Raguse .s'il voulait les accompagner à Paris. Marmont y consentit avec empressement, non point assurément, commue il le prétend, « parce que sa parole pouvait être d'ui^ grand poids auprès des Alliés », mais parce qu'il avait hâte de mettre entre lui et la prévôté du quartier impérial les cent mille hommes de l'armée ennemie. La preuve, c'est qu'il ne fit pas demander à Fontainebleau les pouvoirs qui étaient préparés pour lui et qu'à Paris, il ne se mêla pas aux négociations. Caulaincourt et les maréchaux comprenant la difficulté du rôle de Marmont comme plénipotentiaire, après ses pourparlers avec Schwarzenberg , n'insistèrent
1. Lettre précitée de BordesouUe à Mortier. — Bordessoulle était revenu ehez le maréchal afin de lui donner réponse au sujet de sa coopération. £a apprenant Tabdication, il aurait dit à Marmont : « Voilà qui tous tire de peine. » <
2. Mémoires de Marmont, VI, 261. Lettre de BordesouUe. Récit de Macdo* B&ld.
pas pour que le duc de Raguse demandât ses pouvoirs. D'un autre côté, ils le pressèrent de les accompagner à Paris, parce que sa conduite passée leur paraissant plus que suspecte, ils voulaient en l'emmenant le mettre dans l'impossibilité de poursuivre l'exécution de son projet'.
Avant de quitter Essonnes, Marmont remit le commandement au général Souham, le plus ancien divisionnaire. Il lui dit le motif de son départ et lui prescrivit de ne faire aucun mouvement jusqu'à son retour '. Mais en même temps que le duc de Raguse
1. D'après Rapetti {Défection dEstormes, 150-151), les commissaires del'empereor n'auraient aa contraire emmené Marmont que pour desarmer Napoléon, c'est-à-dire pour l'empêcher d'attaquer l'ennemi pendant les pourparlers, n nous parait impossible d'admettre cette expIiLation. L'emperenr ne pouvait vouloir tomber sur les Alliés alors que les plénipotentiaires traitaient de la paix. On verra plus loin que la 4 avril lemperear envoya à l'impératrice one lettre l'invitant k écrire à son père pour que celui-ci s'iater. posât. C'est la preuve de la sincérité de l'empereur Napoléon. Thicrs» s' appuyant siir aes documents qui vraisemblablement resteront toujours inconnus, pr»<<!nd aussi que l'abdication était une feinta. Mais ca n'est pas une raison pour croira l'biers. Que Tabdication ait été une feinta en ce sens que Napoléon croyait qu'elle serait repoussée et que les maréchaux, exaspérés, reviendraient k lui, cela est possible et même probable. Mais qu'il ait engagé ces négociations pour endormir l'ennemi et l'attaquer pendant in armistice implicite, la chose est contredite par les documents.
t. Mémoire* de Marmont, VI, 261-262. Cf. Lettre de Bordesoalle, Versailles, 5 avril, citée dans les Mémoires de Marmont (VI, 31H-3491.
Marmont dit qu'il donna cet ordre en présence des plénipotentiaires. Cas* peu probable, car c'eût été leur indiquer que les négociations étaient beaucoup plas avancées qu'il ne Favait avoué. En effet, si le mouvement n'était pas ordonné, il n'y avait point de raison pour donner contre-ordre.
Vaudoncourt(III, 46-48), sa londantsur le fait mémede la défection, et Rapeti (147-149 et 230 à 243), s'appuyant sur l'interprétation de plusieurs documents, affirment que Marmont ne donna pas da contre-ordre, et que ce fut en exécution de ses ordres du 4 avril dans la journée que dans la nuit du 4 au 5 le 6' corps passa à l'ennemi. L'opinion da Vaudonconrt et l'argumentation de Rapetti ne sauraient prévaloir. Rapetti donna ces trois arguments :
l* C'est dans sa réponse à la proclamation du golfe Jonan que Marmont a dit pour la première fois qu'il avait donné conti i-ordre et que le mouvement devait être imputé aux généraux. ■ Si les généraux n'ont pas réclamé contre mon témoignage, dit pins tard Marmont, c'est que j'avais dit la vérité. ■ — Rapetti répond à cela que le silence des généraux incriminés n'est point une preuve de la véracité de Marmont, puisque, comme la reconnai Marmont lui-même (VII, 111), l'écrit du duc de Raguse, arrêté par la police des Cent Jours, fut peu répandu en France.
Noos objecterons à Rapetti que le contre-ordre du 4 avril était de aot*-
renirait ainsi dans le devoir, il en sortait en donnant à son chef d'état-major l'ordre, absolument inexplicable, de faire assembler sur l'heure les troupes pour leur apprendre l'abdication de l'empereur *. Cette
riété publique avant la publication de la brochure de Marmont, puisqu'il en est fait mention dans l'Histoire de la campagne de 1814, de Beauchamp, qui parut à la fin de décembre 1814 et qoi suscita tant de polémiques et de réclamations. Si Souham, Bordesoulle et les autres généraux se turent, c'est qu'ils n'avaient point à réclamer.
2° D'après la lettre de Bordesoulle à Mortier, en 1830, Marmont avait dit k Bordesoulle, en apprenant l'abdication le 4 avril : « Je n'en opère pas moins mon mouvement ce soir. »
La lettre de Bordesoulle porte en effet cela ; mais Rapetti omet de dir«> que ces mots furent prononcés sur l'avis de l'abdication apporté par Fabvier et avant l'arrivée des commissaires, et] que, toujours d'après Bordesoulle, ce fut quand Marmont eut reçu la Tisite de ces commissaires et qu'il eut ainsi trouvé un moyen honorable de se mettre à l'abri des gendarmes d'élite, qu'il donna contre-ordre.
3* Rapetti suspecte l'authenticité de la lettre de Bordesoulle à Marmont du 5 avril, lettre qui contient des assertions à peu près conformes au récit des Mémoires de Marmont, sous prétexte qu'onytrouve des inexactitudes de détail.
En effet, cette lettre contient quelques inexactitudes; mais, d'une part, ces inexactitudes même prouveraient qu'elle n'a pas été écrite après coup, pour les besoins de la cause ; — dans ce cas, elle eiit été tout à fait coniorme aux Mémoires de Marmont; — d'autre part, le fait même — le seul important — avancé dans cette lettre, du mouvement suspendu par l'ordre de Marmont et repris par l'ordre des généraux, paraît confirmé — sans parler de la lettre de Bordesoulle à Mortier — par d'autres documents qui, ceux-là, sont d'une incontestable authenticité : c'est la lettre de Napoléon à Berthier (4 aTril) ordonnant de mander Marmont à Fontainebleau]; c'est la lettre de Berthier à Marmont lui transmettant cet ordre; c'est le témoignage de Fain, de Gourgaud et de Fabvier, qui attestent tous trois l'existence de cet ordre. Nous sommes certains de la cause attribuée à l'effet ; il y a toutes les présomptions pour croire à l'effet.
En résumé, deux faits paraissent hors de doute: le premier, c'est que Marmont était absolument engagé avec Schwarzenberg dans la journée du 4 avril, et que, sans la visite des plénipotentiaires, il eiît traversé les lignes ennemies dans la soirée. Le second, c'est qu'après son entretien avec les commissaires de l'empereur il ordonna à ses généraux de suspendre le mou- Tement convenu. Au reste, la mémoire de Marmont n'en est pas absoute. Pour avoir préparé la trahison et pour l'avoir ratifiée par son ordre du jour du 5 avril, il en porte le crime devant l'histoire.
1. Lettre précitée de Bordesoulle à Mortier. Cf. Lettre de Lucotte à Napoléon, Corbeil, 4 avril. Arch. nat., AF. rv. Relation de Gourgaud, II, 332.
D'après Bordesoulle, c'est lui-même qui aurait suggéré à Marmont de donner cet ordre, « afin de calmer les esprits et d'arrêter les désertions ». — Singulier moyen! Tous les documents témoignent que jamais les esprits ne furent plus' agités et les désertions plus nombreuses qu'après l'abdication. — Quoi qu'il en soit des allégations de Bordesoulle, Marmont eut tort d'écouter eet officier. Son expérience des choses eût diï le mettre en garde contre une proposition échappée, peut-être sans mauvais vouloir, à un général.
abdication étant conditionnelle et devant rester secrète tant que les clauses n'en auraient pas é*é acceptées, c'était une véritable trahison que de la rendre publique. Il n'en fallait pas davantage pour démoraliser l'armée. Ou Marmont avait décidément l'esprit bien léger, ou plutôt ses remords n'étaient point sincères. Il n'avait que suspendu son mouvement; il n'y avait point renoncé. Il le préparait enlore à toute éventualité. Si l'empereur retirait son abdication, la fidélité des troupes n'en aurait pas moins été ébranlée et elles seraient disposées à faire défection. Marmont voulait que, quoi qu'il advint. Napoléon ne pût plus compter sur le 6* corps.
Cet ordre vraiment extraordinaire fut aussitôt transmis aux généraux et communiqué par eux à tous les régiments*. Seul, le général Lucotte, commaadant la division du duc de Padoue en l'aJbsence de son chef blessé sous Paris, ne voulut point, écr/' vit-il à Napoléon, « se soumettre à cette humiliation ». Il assembla ses troupes à la tête de leurs bivouacs et dit seulement : « Soldats, l'empereur consent à tous les sacrifices pour donner la paix à la France. Vous lui obéirez en tout ce qu'il exigera de vous. » Les soldats crièrent : « Vive l'empereur ! * »
Les plénipotentiaires qui avaient quitté Essonnes vers six heures s'arrêtèrent à Petit-Bourg, près Chevilly, au quartier général de Schwarzenberg. Caulaincourt,Ney et Macdonald avaient à informer le prince de l'objet de leur mission et à lui demander de les autoriser à passer ses lignes. Le ùuc de Raguse avait une chose plus difficile à obtenir qu'uu saul-con-