LIVRE PREMIER
LA FRANCE AU COMMENCEMENT DE i8l4
Après toutes les gloires, c'étaient tous les désastres. La France de Napoléon, celte France qui avait compté cent trente départements, dont le département du Léman, chef-lieu Genève, le département de Rome, chef-lieu Rome, le département du Zuiderzée, chef-lieu Amsterdam, le département des Rouches-de-l'Elbe, chef-lieu Hambourg, et qui avait eu pour tributaires l'Italie, le royaume de Naples, l'Illyrie, l'Espagne et la Confédération du Rhin, c'est-à-dire : les duchés de Berg, de Hesse, de Bade, le Wurtemberg, la Bavière, la Westphalie, la Saxe et la moitié de la Pologne, la France, son vaste empire démembré et ses armées partout repoussées, voyait l'ennemi, — l'Europe entière, — à l'est, au pied des Vosges et du Jura, au sud, en deçà des Pyrénées, La France envahie, épuisée d'hommes et épuisée d'argent, revivait les jours sombres de l'hiver de 1709, Sous Louis XIV, elle avait connu ces terribles lendemains de victoires, ces retours soudain» et farouches de la fortune lassée.
Du steppe de Mojaïsk aux hôpitaux de May ence, des milliers et des milliers de cadavres marquaient la route suivie par la Grande Armée. En 1812, 17S000 Français avaient passé le Niémen; en 1813, 400000 conscrits avaient passé le Rhin; et, dès l'automuf^ de cette année 1813, de nouveaux décrets appelaient encore 796 000 hommes sous les armes*. Le blocus continental, les champs en friche, les fabriques fermées, l'arrêt complet des affaires et des travaux publics, la retenue de 25 pour 100 sur tous les traitements et pensions non militaires', l'énorme augmentation des
1. Sénatus-consulte du 9 octobre 1813, autorisant la levée de 280 000 hommes : 120000 hommes des classes do 1808 à 1814; 160000 hommes de la conscription de 1815.
Sénatus-consulte du 15 novembre 1813, autorisant la levée de 300 000 hommes des classes de l'an XI, à l'an XIV, et des années 1806 et suivantes, jusques et y compris 1814.
Décret impérial du 20 novembre 1813, portant à 160 000 hommes la levée des 120 000 conscrits, autorisée par le sénatus-consulte du 9 octobre.
Décret impérial du 17 décembre 1813, ordonnant la formation de 457 cohortes de gardes nationales (évaluées à un total de 176 500 hommes) destinées à seconder ou à remplacer les garnisons de l'intérieur pour la garde des places fortes, la police et au besoin la défense des villes ouvertes.
Deux autres décrets dos 30 décembre 1813 et 6 janvier 1814 allaient encore ordonner la formation de légions de gardes nationales actives, qui seraient levées successivement et selon les besoins. On peut évaluer à 140 000 au moins les hommes mis à la disposition de la défense par ces deux décrets.
C'était donc en tout 936000 hommes qui étaient appelés, ou, à mieux dire, sur le point d'être appelés. En efiet, s'il y a l'éloquence il y a aussi l'illusion des chiffres. Par suite des ajournements de certaines levées, de la résistance que présentèrent certaines autres, du manque d'armes, des difficultés de toute sorte, sur ces 900000 soldats et miliciens, un tiers à peine fut organisé et un huitième seulement combattit en rase campagne. De même, les 575000 hommes des armées de 1812 et 1813 no périrent pas tous parles balles, le froid et le typhus, comme l'affirmaient les pamphlets des premiers jours de la Restauration. Près de 300000 étaient prisonniers ou tenaient les villes fortes d'Allemagne (Hambourg, où il y avait 42000 hommes; Dresde, où il y avait 20000 hommes; Magdebourg, où il y avait 18000 hommes; Dantzig, Torgau, Erlurth, etc.), et plus de 100000 défendaient Strasbourg, Metz, Maëstricht, Mayence,Anver3,etc., ou tenaient la campagne en Alsace, ep Lorrain» et dans Ves Pays-Bas.
2. Procès- verbaux des conseils dos ministres, 17 novembre 1813. Arch. nat., AF, IV*, ^. Mémoires de Bausset, IV, 253. — Non seulement les traitements civils se tri^-aient diminués; la solde des officiers et même des soldats ét*it payée en retafrd, par acomptes, et avec toutes les difficultés. Rapport de Piusquier, 10 f^v^er; Napoléon à Berthier, 2 mars. Arch. nat., AF, iv, 534 et
impôts', avaient amené la gêne chez les riches, ia misère chez les pauvres. La rente était tombée de 87 francs à 50 fr. 50; les actions de la Banque, cotées jadis 1430 francs, valaient 71S francs; le change sur les billets était de 12 pour 1000 en argent, de oO pour 1 000 jen or. Le numéraire était si rare qu'on avait dû suspendre jusqu'au 1*' janvier 1815 la loi qui fixait l'intérêt à 5 et 6 pour 100; chacun pouvait prêter au taux qu'il voulait*. A Paris, sauf les denrées alimentaires, et quelques bonbons le premier de l'an, rien ne se vendait'. En province, les armateurs avaient leurs bâtiments au port, les manufacturiers leurs magasins pleins, les vignerons leurs celliers remplis. Ces derniers possédaient, il est vrai, des créances sur l'Allemagne : quand seraient-ils payés ? En attendant, on portait au Mont-de-Piété son argenterie, ses meubles, son linge. Partout les faillites étaient nombreuses. Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des réfractaires, les garnisaires s'installaient au fover de la mère de l'insoumis*;
6 (lettre non citée dans la Correspondance). Mémoires de Ségur. XI, 265. — - chai Ney, da 1" janvier au 15 mars, n'avait point reçu un sou da sa - . ;y à Benhier, 16 mars. Arch. de la guerre. ^ .», ïes un rapport de Pasquier du 14 janvier, il aurait même été qnesUfm d'une suspension du paiemcat des rentes au-dessus de 300 francs.
1. Décret du 11 novembre 1813, trappant de 30 centimes additionnels !a contr.buiion foncière, les portes et fenêtres, les patentes, doublant la cota perîo:^aelle, surimposant le sel da deux décimes par kilogramme et augmentant dun décime les droits réunis et les octrois. — Décret du 9 janvier 18M, frappant de 50 centimes additionnels la contribution foncière, doublant la cote personnelle et les portes et fenêtres. Bulletin des Lois. — Ces décreu d'ailleurs restèrent h peu près sans effet. Malgré les surimpositions, lea contributions directes de 1814 accusent, comme on le verra plus loin, tin* moinsvaine de plus de 50 pour 100.
2. Bail. des Lois, 18 janvier; Rapports journaliers de Pasquier, janTier,paui«
3. Rapports de Pasquier, !••, 11, 18 et 19 janvier. Cf. note de police, 21 ja» Tier. Arch. nat.,AF,, rv, 1534 et F. 7, 6603.
4. Rapports analytiques du comte François à Rovigo, janvier, passim. analyses de pièces de la police générale, janvier, passim. Rapports de Pasquier, 7 janvier, Ifi ^vier, 4 février et passim. Correspondance des pràfets relative à la conscription de 1813-1814. Arch. nat., F. 7, 4291, K. 7,3771 r. 7, 4290, AF., rv, 1533, F. 7, 3408», 3408» et 3416».
dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants qui labouraient'. D'ailleurs, le ministre de l'intérieur n'allait-il pas bientôt mettre à l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfanl- pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu impossible à cause du manque de chevaux^.
Ainsi ruinée et décimée, la population française tout entière n'avait qu'une seule pensée, ne vivait que dans une seule espérance, ne formait qu'un seul vœu : la paix. Des villes, des campagnes, des états-majors mêmes, cette prière unanime arrivait, résignée et tremblante, au pied du trône impérial. Depuis les campagnes de 1808 et de 4809, et surtout depuis la retraite de Russie, la France était lasse de la guerre. Les désastres de la Bérézina et de Leipzig, la marche de l'ennemi vers les frontières, l'avaient fait revenir de ses rêves de gloire, comme quinze ans plus tôt, les hécatombes de la Terreur et les désordres du Direc-
1. Sous-préfet de Beaune à Montalivet, 17 janvier, Arch. nat., F. 7,4290. Cf. Sous-préfet de Vervias à Malouet, 11 janvier : « Il ne reste plus dans l'arrondissement que les vieillards, les estropiés, les infirmes. »Arch. de Laon. « Dans l'Aisne, écrit Pasquier le 6 janvier, on n'a laissé aucun homme dans les familles pour leur soutien.» « Dans l'Eure-et-Loir, écrit-il le 11, il n'y a plus que les infirmes et les éclopés. » Arch. nat., AF., iv, 1 534. — Il faut bien se rendre à ces témoignages authentiques, venus de tous les points de la France et se confirmant l'un par l'autre. On est en droit néanmoins de les taxer d'une certaine exagération. Le rappel des classes an XI ei suivantes, la levée de 1815, l'appel des gardes nationaux mobiles, ne portaient après tout que sur les hommes de dix-neuf k quarante ans. A quarante et iin ans, on n'est pas un vieillard.
2. Instruction rédigée par ordre du ministre de l'intérieur, publiée dans le Journal de l'Empire, du 27 mars.
3. « Si l'empereur pouvait réunir toute la France autour de lui. Sa Majesté entendrait crier de toutes parts : « Sire, donnez-nous la paix. » Dejean à Clarke, Anvers, 13 décembre 1813. Archives de la guerre. Cî. Mémoires de Marmont, VI, 8-10; Mémoires de Beliiard, I, 125 sqq. Quant aux témoignages des préfets, commissaires extraordinaires, commissaires généraux de police, sur le vœu général de la paix, c'est par centaines qu'il faudrait les citer. Arch. nat., AF., iv, 1534; F. 7, 4391; 3772; 3043; 3737; F. ».
toire l'avaient désabusée de ses rêves de liberté. Après vingt-cinq années de révolutions et de guerres, la France voulait du repos. Mais la France, et nous entendons par là l'immense majorité du pays, les quatre cinquièmes de la population, ne désirait point la chute de Napoléon. Elle n'y pensait môme pas l
A la vérité, l'ancienne noblesse et une partie de la bourgeoisie voyaient les choses d'une autre façon. La noblesse, encore qu'une infinité de ses représentants se fût ralliée à l'empire, n'avait jamais complètement désarmé. Mais en province, les petits conciliabules royalistes s'ajournaient à une date indéfinie si le nom du commissaire de police était inopinément prononcé par l'un des conjurés. Pour le faubourg Saint-Germain, il se contentait de faire la petite guerre, avec des épigrammes comme projectiles. Les beaux esprits disaient, en jouant sur les mots, quand les journaux annonçaient « la dernière victoire de l'empereur » : « Cuvons à la dernière victoire de l'empereur! » l'était inolTensif. Les libéraux étaient plus dangereux, irce qu'ils étaient en nombre, et parce que beau- )up d'entre eux étaient dans les Chambres et l'adlinistration. Ces derniers avaient rampé dans la serilude lorsque l'empereur était le maître du monde, fuand l'ère des défaites fut ouverte, ils commencèrent condamner la cruauté de son ambition, la folie de ;s rêves, le despotisme de son gouvernement. Ils actusèrent ce sénat servile dont plusieurs étaient memires, cette représentation illusoire dont quelques-uns lisaient partie, celte administration tyrannique oiî )lus d'un avait brillé, ce ministre de la police dont tous jerraienf la main, et qui, vingt-cinq ans après la révolution française, agissait comme M. de Sarlines, expé- |diant des lettres de cachet, faisant mettre des livres au )ilon, reléguant, bannissant et emprisonnant arbitrai-
rement*. Cette irritation des libéraux, qui se manifesta avec force dans le rapport de Laine, était légitime; la protestation n'en était pas moins tardive et inopportune. C'était deux ans plus tôt que les députés auraient dû faire entendre leurs censures et imposer leurs vœux. Alors, ils pouvaient empêcher l'agression; désormais ils paralysaient la défense.
La prorogation du corps législatif (31 décembre 1813), les paroles courroucées de l'empereur aux députés dans leur audience de congé (i*' janvier 1814) augmentèrent le mécontentement de la classe bourgeoise. Les députés restés à Paris ne cachèrent pas la cause de l'ajournement de la Chambre; ils répétèrent, en en exagérant les termes et les idées, la harangue de l'empereur. Ils firent de même en province, où nombre d'entre eux retournèrent dans les premiers jours de janvier. A Bordeaux, à Marseille, dans plusieurs villes. Laine, Raynouard, d'autres encore, répandirent des copies manuscrites du fameux rapport. Les commentaires allaient leur train. L'empereur pouvait faire la paix et il ne le voulait pas; on accusait son obstination, son orgueil, sa tyrannie*.
Ces sentiments qui commençaient à régner dans les villes, depuis les salons jusqu'aux boutiques, n'avaient gagné ni les ateliers ni les campagnes. Là, on souffrait cruellement de l'état des choses, on voulait la paix, mais on n'incriminait pas l'empereur. On haïssait la
1. On s'est, au reste, fort exagéré le nombre de ces exils et relégations arbitraires. L'état des individus exilés ou éloignés de la capitale depuis 1804 jusqu'en 1814 inclus, s'élève en tout à 139, et les deux tiers d'entre eux, qualidés « anciens révolutionnaires», furent maintenus en exil ou en relégatioa par ordonnance de Monsieur, lieutenant général du royaume, en date du 25 avril 1814. Arch. nat., P. 7, 6586. — D'ailleurs, au point de vue absolu, ]• nombre ne fait rien à la chose.
2. Rapports de Pasquier, 7 janvier. Rapports et notes de police, 12 janvier, 22 janvier, 20 janvier et passim. Rapports du comte François, 15 janvier et passim. Arcli. nat., AF., iv, 1534; F. 7, 3043; F. 7, 6603; F. 7, 3737; F. 7, 4291. Cf. Fain, p. 23, not^.
guerre, et l'auteur de tant de guerres n'en devenait point impopulaire. On ne pensait pas à rapprocher la cause de Teffetni à associer ces deux termes ;pourtant identique : la guerre, Napoléon. Les paysans criaient en même temps : « A bas les droits réunis ! » et « Vive l'empereur! » * Le peuple, qui, vu la faculté du remplacement, avait été seul à payer de son sang la gloire de Napoléon, le peuple avait gardé sa foi à Napoléon. Dans la correspondance des préfets et les rapports de police du commencement de janvier 1814, pièces oh cependant rien n'est omis ni dissimulé de la misère et de la prostration régnantes, des placards royalistes, des désertions, des rébellions contre les agents du fisc, des propos malveillants de la bourgeoisie, c'est en vain que l'on cherche, parti des rangs du peuple, un cri de haine ou une menace contre l'empereur. Tout au contraire, de nombreux témoignages confirment le mot de Mollien: « La masse de la population ne connaissait que Tempereur et l'empire*. » Non seulement l'empereur, si condamnable qu'il pût être,