Moreau à Clarke, 1" et 2 mars. Arch. de la guerre
LA CAPITULATION DE SOISSONS. I4l
vraiment remarquable. Moreau, aussitôt prévenu, fit prendre les ^rmes. Les canonniers coururent aux bastions. Les Polonais du bataillon de la Vistule furent divisés en trois détachements : l'un vint occuper les remparts du front Sud; l'autre les remparts du front Est; le troisième, comptant seulement une centaine d'hommes, forma avec les quatre-vingts ( avaliers de la garde et la garde nationale une réserve qui se tint au centre de la ville, prête à se porter sur le point le plus menacé. Pendant que la petite garnison gagnait ses emplacements de combat, l'ennemi, faisant à dessein montre de ses forces, se déployait dans la plaine. Le corps de Winzingerode s'étabit à cheval sur la route de Reims, sa droite à l'Aisne; Biilow massa ses troupes dans la plaine de Crouy, entre Saint-Médard et la route de Laon\
Le premier coup de canon fut tiré par la place. A dix heures et demie, un boulet vint disperser un groupe de cavaliers russes qui caracolaient à trois cents mètres de la porte de Reims. Winzingerode envoya un parlementaire. Cet officier n'ayant point été reçu, les batteries ennemies ouvrirent le feu. Les défenseurs ripostèrent vigoureusement. Il y avait parmi les artilleurs de la garde un Soissonnais nommé François Leroux, si habile pointeur qu'il démonta successivement trois pièces de l'ennemi. Mais quelles que fussent l'adresse et l'intrépidité des canonniers français, ce duel d'artillerie n'était point égal. Quarante pièces de 12 battaient les remparts et la défense n'avait que vingt canons, dont dix de 4. A midi, plusieurs pièces des bastions étaient déjà démontées et un certain nombre d'artilleurs mis hors de combat.
1. Rapport de Moreau snr la capitalation de SoUsods, Compiègoe, 4 mars. Manascrit de Brayer. Rapport de Bùlow au roi de Prusse sur la capitulatioD de S«issons, Laon, 10 mars. Bns'laaowitsch, I, 304 ; Plotho, III, SSS.
Le feu dura de part et d'autre jusque vers trois heures A ce moment, une forte colonne russe franchit la petite rivière ie la Crise et s'élance à l'attaque des remparts. Quelques volées de mitraille et une furieuse mousqueterie arrêtent les assaillants. Kozynski, avec trois cents Polonais, sort de la ville, charge l'ennemi et le repousse la baïonnette dans les reins jusqu'au faubourg de Reims. Les Russes font tête, leurs tirailleurs postés dans les maisons. Une dernière charge les débusque de la position et les rejette loin dans la plaine. Quelques instants plus tard, l'ennemi tenta une seconde c^taque qui n'eut pas plus de succès. Le bombardement reprit et ne s'arrêta qu'à dix heures du soir. La journée, oh artilleurs et fantassins s'étaient vaillamment comportés, coûtait à la petite garnison de Soissons 23 morts et 120 blessés. Parmi ceux-ci, on comptait plusieurs ofliciers, entre autres le colonel Kozynski, atteint d'uneballe en conduisant ses hommes à l'attaque du faubourg*. L'ennemi avait aussi perdu beaucoup de monde, mais à raison du grand nombre de ses troupes, ces pertes ne l'affaiblissaient pas sérieusement.
Winzingerode et Riilow, qui avaient entendu le canon dans la direction de l'Ourcq, ne laissaient pas néanmoins d'être inquiets. Les choses ne marchaient point de la façon qu'ils auraient voulu. La garnison faisait trop bonne contenance pour qu'on pût espérer emporter la place par un coup de main, comme cela s'était passé le 14 février; d'autre part, après douze heures continues de bombardement, on n'avait pas fait brèche. La muraille était à peine entamée, et quand cela eût été, une forte gelée, soudain survenue,
1. Manuscrit de Brayer. Arch. de Soissons. Cf. le rapport de Moreaa du 4 mars et sa lettre justificative, 8 mars. Arch. de la guerre, ^osaiar da Moreau). '
LA CAPITULATION DE SOISSONS. Wi
rendait la terre de la masse couvrante dure et résistante comme de la pierre. Il faudrait ballre Je rempart douze heures encore, trenle-six peut-être, pour faire une brèche praticable'. Au plus tôt, pourrait-on donner l'assaut le surlendemain 4 mars, et réassiraitil? Or, dans les conditions particulières chi se trouvaient les assiégeants, pressés d'avoir le passage du pont de la ville, il ne s'agissait pas de prendre Soissons avec plus ou moins de gloire un jour indéterminé : il fallait l'occuper dans l'instant. Les deux généraux pensèrent que des négociations pouiTaient peut-être leur livrer la place. Biilow le premier envoya un parlementaire.
Le capitaine Mertens se présenta à la porte de Crouy et demanda à être conduit auprès du gouverneur, ce qui lui fut accordé sans difficulté. Moreau le reçut dans son appartement particulier. Aux premières ouvertures de Mertens, le général rompit l'entretien. Mais au lieu de congédier l'aide de camp de Bùlow de façon à bien marquer sa résolution de se défendre, il lui dit: « — Je ne puis répondre à des propositions verbales faites par un officier n'ayant aucune pièce qui établisse son pouvoir de traiter*. » N'était-ce pas inviter le parlementaire à revenir muni de pleins pouvoirs?
Mertens le comprit ainsi. Avant qu'il se fût passé une heure, il rentra dans la ville, apportant cette lettre de Biilow, destinée à lever les scrupules de forme du commandant de Soissons : « Votre Excellence a désiré que je lui écrive au sujet de la proposition que j'avais chargé un de nies aides de camp do lui faire de bouche, et après avoir attendu plus longtemps que
>. Pavport da conseil d'enquête sur la capitulation de Soissotu, il mam. AlKa. d« la guerr». (Dossier de Moreau.) i. Rapport de Moreau, 4 mars. Arch. de 1» guerre.
je m'en étais flatté. Je veux bien me prêter à une secondb complaisance, pour prouver à Votre Excel- .'ence combien je désirerais épargner le sang inutilement versé et le sort malheureux d'une ville prise d'assaut. Je propose à Votre Excellence, de concert avec le commandant en chef de l'armée russe, de conclure ime capitulation telle que les circonstances nous permettent de vous l'accorder et de l'obtenir. Je compte sur une réponse avant la pointe du jour*. » Un officier énergique et bien résolu à se défendre n'eût point reçu une seconde fois le parlementaire. Gomme on Fa vu, le commandant de Soissons n'avait pas à compter encore avec une situation désespérée. Ses remparts étaient à peu près intacts; ses troupes, que douze heures de bombardement et une sortie meurtrière n'avaient diminuées que d'un dixième, avaient montré la plus rare intrépidité; ses munitions étaient en abondance; la nuit allait permettre de réparer les embrasures, les abris et de replacer en batterie les pièces démontées. De plus, pendant la soirée, on avait entendu le canon dans la direction de TOurcq *, Moreau ne l'ignorait pas, et ce fait, d'une si haute importance pour des assiégés, devait lui faire repousser l'idée d'une prompte reddition. En tout cas, il pouvait sans péril diiïércr les pourparlers jusqu'au lendemain. C'était toujours huit heures de gagnées, — huit heures de nuit, pendant lesquelles l'ennemi n'était point à redouter, si les grand'gardes ne se laissaient pas surprendre. Au cas où il paraîtrait impossible, le lendemain matin, do continuer la dé- Tense, il serait temps de hisser le drapeau parlemen-
1. Lettre de Bûlow à Moreau, 2 mars dans la nuit. Arch. de la guerre, ■p^ossier de Moreau.)
2. Rapport du conseil d'enquête sur la capitulation de Soissons, 24 KM*, ^h. de la guerre. (Dossier de Moreau^
LA. CAPITULATIOîl DE SOISSONS. U»
taire. Moreau se montra donc inconsidéré, sinon déjà coupable, en recevant une seconde fois l'envoyé de l'ennemi et en l'écoutant complaisamment pendant plus d une demi-heure.
C'était un fin diplomate et un habile parleur nue le capitaine Mertens, aide de camp du général Biilow. Il commença par exalter la vaillance des défenseurs de la place et de celui qui les commandait. Puis, rappelant à Moreau le petit nombre de ses troupes, la faiblesse de son artillerie, l'insuffisance d'une telle garnison pour défendre un pareil périmètre, le mauvais état des fortifications, il fît en même temps un tablera, qu'hélas ! il n'avait point besoin d'exagérer, de toutes les forces alliées, Mertens dit pour terminer que l'honneur était sauf et que le commandant de la place encourrait les plus graves responsabilités en s'obstinant à une résistance désormais inutile, et e^ exposant ainsi la ville, qui serait immanquablement enlevée d'assaut, au pillage et à l'incendie. Le parlementaire agissait tour à tour par la flatterie et par l'intimidation*, Moreau, qui ne pouvait pas moins faire, répondit d'abord, selon la formule obligée « qu'il s'enterrerait sous les ruines de ses remparts », Mais le Prussien ne fut pas déconcerté par ces grands mots que démentaient l'attitude irrésolue et les hésitations trop visibles de Moreau, Il reprit la parole, et donnant de nouveaux éloges au courage des troupes de Soissons, il eut l'habileté de laisser entendre qu'une capitulation avec tous les honneurs de la guerre serait accordée à cette valeureuse garnison, qui se retirerait en armes et serait libre de rejoindre l'armée impériale où elle pourrait combattre dans une lutte moins inégale*.
1. Rapports de Moreau et de Bôlov iur la capitnlatâon à» Soissons; Mflf- •ing, Aiu mehum Leben, 123 ; manuscrit de Brayer. t. Rappott de Moreau et lettre jnstificatiTe du même. Ar«h. de la gaeiv.
Mertens tendait ainsi un piège à l'esprit de devoir du ^;énéral. Il est probable que si les clauses de la capitulation proposée eussent été trop dures, si elles eussent porté, par exemple, que la garnison resterait prisonnière de guerre ou tout au moins déposerait les armes, Moreau eût résisté jusqu'à la dernière extrémité. Mais la proposition du parlementaire était faite pour porter le trouble dans l'esprit de Moreau, en lui permettant de peser, au point de vue de l'intérêt de la France, les avantages fort douteux d'une défense sans espoir et les avantages certains d'une prompte capitulation. Sous deux jours, sous trois jours au plus, Soissons allait fatalement être enlevé d'assaut; ceux des défenseurs qui n'auraient pas succombé seraient prisonniers. N'était-il pas préférable d'abandonner cette place, perdue d'avance, et de conserver à l'empereur mille hommes d'excellentes troupes qui lui seraient si* utiles? La conscience du commandant de Soissons commençait à fléchir devant cette idée, qui n'était que le plus vain des sophismes. Dans une place assiégée, le devoir pour le gouverneur comme pour le dernier soldat se réduit à ce seul mot : la consigne. Moreau avait été envoyé à Soissons pour garder la ville, point stratégique, et non pour conserver aux armées d'opération une poignée de soldats. Sa consigne était de défendre Soissons, il n'avait pas à la discuter; il avait à l'exécuter rigoureusement, dans les termes mêmes des règlements, c'est-à-dire « en épuisant tous les moyens de défense, en re«»tant sourd aux nouvelles communiquées par l'ennemi et en résistant à ses insinuations comme à ses attaques ». Le canon entendu au loin, dans Iz. journée, devait inspirer au gouverneur de Soissons les plus énergiques résolutions. Il semblait vraiment que l'écho de cette canonnade fut venu juste à point
LA CAPITULATION DE SOISSOiNS. 1*T
pour rappeler au général ces paroles, prophétiques en la circonstance, de l'Ordonnance sur le service des places de guerre : « Le gouverneur d'une place de guerre doit se souvenir qu'il défend l'un de^ boulevards de notre royaume, l'un des points d'appui de nos armées, et que sa reddition avancée ou retardée d'un seul jour peut être de la plus grande conséquence pour la défense de l'Etat et le salut de l'armée *. »
Quand un soldat commence à se demander où est son devoir, il est bien près de n'écouter plus que son intérêt. Moreau était brave sans doute, — sous l'empire on ne parvenait point aux grades élevés sans avoir maintes fois payé de sa personne, — mais il n'était pas héroïque, et il concevait avec peine l'idée de se sacrifier inutilement pour une cause, qu'avec beaucoup de généraux d'alors, il regardait comme perdue. Une capitulation si honorable, qui sauvait la ville des horreurs d'un sac et qui conservait à l'empereur une troupe valeureuse, convenait à son intérêt personnel sans porter atteinte, pensait-il, à son honneur de soldat.
Moreau demanda au capitaine Mertens un délai de quelques heures pour réunir le conseil de défense. Le parlementaire prussien consentit sans difficulté à ce retardement et il se relira, Moreau eut alors l'idée de monter au clocher de la cathédrale, afin, dit-il, « de s'assurer de la vérité des rapports qui lui avaient été faits sur la force de l'ennemi ». A se rappeler l'attitude de Moreau avec le pai'lementaire et à bien pénétrer son caractère, il semble que, en s' astreignant à cette ascension de trois cent cinquante-quatre marches pour observer une dernière fois les positions de l'ennemi, le commandant de Soissons cherchait
4. Décret impérial da 24 décembrs 1811, portant ordonaAnc* sur 1« servie* 4m places de guerre, dup. it, art. 110.
moins à voir si la défense était encore possible qu'à se confirmer dans l'idée de la nécossiLé d'une prompte reddition. Son imagination prévenue montra à Moreau bien des choses qui n'existaient pas. ^< A ce moment, écrit-il, je vis des obus mettre le feu sur plusieurs points de la ville, et je distinguai des prolonges remplies d'échelles pour l'assaut'. » Or, en vertu de la trêve implicitement convenue entre le général et le parlementaire, il est peu probable que le feu eût repris à ce moment, et il est prouvé d'autre part que les assiégeants n'en étaient point encore à préparer une escalade*. De plus, Moreau prétend être monté au clochera « la naissance du jour». Dans les premiers jours de mars, le jour n'apparaît que passé cinq heures du matin, et dès trois heures Moreau, de retour de la cathédrale, présidait le conseil de défense'. Ainsi, en pleine nuit, qu'avait pu apercevoir de son observatoire le commandant de Soissons, sinon quelques feux de bivouac?
Après être revenu de la cathédrale, Moreau réunit chez lui en conseil de défense l'adjudant-commandant Bouchard, commandant de place, le chef de bataillon Saint-Hillier, commandant le génie, le colonel Strols, commandant l'artillerie, et le colonel Kozynski, blessé la veille, commandant l'infanterie*. Le général Moreau exposa la situation telle que Mertens la lui avait fait voir et il communiqua aux membres du conseil la lettre de Biilow. Chacun