‹ 1814. Sièges de Sens; défense de l'Yonne et campagne du général AllixChapitre 10 sur 27 · ALLIX · texte numérisé non relu

ALLIX

Jacques-Alexandre-François Allix était né le 22 décembre 1768, au petit hameau de la Renardière, commune de Percy, arrondissement de Coutances (Manche) (1).

Fils d'un propriétaire campagnard de la Normandie, il avait puisé, dans cette origine même, Taversion qu'il devait témoigner plus tard contre les citadins, a les bourgeois, » comme il les appelait dédaigneusement.

11 avait fait ses études au collège de Coutances, puis à l'université de Caen, où il avait manifesté tant d'aptitude pour la carrière des sciences, qu'à peine âgé de vingt ans, il n'avait pas hésité à ouvrir, dans la ville de Coutances, des cours de mathématiques qui furent aussitôt très suivis. C'est là, en pleine adolescence, que la Révolution vint surprendre le jeune professeur : « Elle le força d'être soldat. »

« Je n'étais point destiné à la carrière des armes, dit-il plus tard; j'avais même une répugnance que je croyais invincible pour cette carrière... Je ne désirais rien autre chose que de continuer (mes cours) ; tous mes désirs eussent été satisfaits, mais la loi militaire, plus puissante que les individus, m'obligea à prendre le parti des armes (1791). » Soldatsans vocation, Allix avait du moins en lui les ressources nécessaires pour sortir immédiatement du rang. Ses amis, et surtout l'amiral de Bougainville, lui conseillèrent d'utiliser aussitôt ses connaissances en entrant dans l'une des armes spéciales, marine, artillerie ou génie. Un examen

(1) Sa maison natale existe encore. C'est une maison de paysan.

se trouvait précisément ouvert, en ce moment, à l'école d'artillerie de Chalons. L'un de ses anciens professeurs, M. Lecanu, et Bougginville remirent au jeune homme des lettres de recommandation pour l'un des examinateurs, le savant de la Place. Ainsi muni, Âllix se présenta au concours.

« J'y fus admis sans aucun obstacle, raconte-t-il avec son assurance habituelle ; et, pour y être admis, je n'avais besoin d'aucune recommandation. Sur trois cents que nous étions pour obtenir les quarante-huit places de sous-lieutenants vacantes, j'étais sans contredit le plus fort de tous mes concurrents. J'étais même plus fort en mathématiques qu'aucun des professeurs de cette école. Cela est prouvé par mes examens; je fus, selon le langage adopté, le prince de ma promotion (1). »

Il est plus facile de croire notre candidat sur parole que de contrôler le brevet d'ignorance qu'il décerne si prestement à ses examinateurs. Il est au moins certain qu'à défaut des maîtres, il y avait à Chalons des élèves intelligents; une aube de gloire semble monter avec la promotion nouvelle : Foy, le futur orateur, Auguste d'Aboville, fils du général de ce nom, Desvaux, qui commandera rartillerie de la garde à Waterloo, enfin Marmont, qui sera duc de Raguse et maréchal de France, tels sont les principaux camarades d'Allix.

Nommé élève sous-lieutenant le 1er mars 1792, et lieutetenant le 1««* septembre suivant, il sort bientôt de l'école pour être incorporé dans la 6«? compagnie d'ouvriers d'artillerie à Auxonne. Mais, à son arrivée dans cette ville, il trouva la place prise. On le dirigea peu de temps après vers Metz, sur le 1«'' régiment d'artillerie, où il devait servir sans désemparer de 1792 à 1800, et depuis le grade de lieutenant jusqu'à celui de colonel; aussi était-il attaché par le tond des entrailles à son régiment. Il fit les campagnes de 1792, 1793 et 1794 à l'armée de la Moselle. Sa réputation militaire

(1) Allix. Souoenirs. Premier article.

commença au camp de Sarrebriick, où il allongea fort opportunément le tir des mortiers français. Capitaine dès le 28 vendémiaire an H (20 octobre 1793), il fut nommé efaef de bataillon adjudant général, le 20 juin 1794, au combat de Trippsladt (1). Un avancement aussi rapide ne pouvait qu'engager le jeune officier à voir tout en beau : il ne se fit donc pas faute d'admirer le gouvernement de la Convention, traitant d'ignorants ceux qui l'accusaient d'anarchie (2). Néanmoins, il est forcé d'avouer qu'il faillit, comme tant d'autres, périr lui-même sur l'échafaud; il dut la vie à son général, Moreaux des Ardennes, qui refusa d'exécuter l'ordre d'arrestation qui le livrait à Fouquier-Tin ville.

Allix put 'donc continuer sa carrière. Pendant l'absence du général d'Abo ville, il commanda par intérim l'artillerie de l'armée au combat de Bingen, et fut employé au siège de Luxembourg, comme chef d'état-major dans la même arme. 11 en prit bientôt le commandement, en place du général Dieudé, qui quitta l'armée. Le blocus de la ville fut serré le 1er frimaire an III (1794). Le lendemain 2, Davoust, alors maréchal de camp, ayant accompagné Allix dans l'inspection des postes, ils apprirent que le maréchal Bender avait eu l'imprudence de déposer ses vivres dans des magasins à poudre, en dehors de la ville et à 2(X) toises des glacis;... il y avait là des provisions pour un an. Le soir même, tous deux y jettent des lames à feu et les détruisent, de sorte que le vieux Bender, menacé par la faim, n'eut plus qu'à rendre la place, ce qu'il fit le 19 prairial.

En récompense de ce service, le général Hatry, qui avait relevé Moreaux, et le commissaire de la Convention, Tallot, chargèrent Allix de porter au Comité de salut public la nouvelle de la capitulation : ils le complimentaient dans leurs dépêches. Le soir même, l'heureux officier partait à francétrier, pour arriver aux Tuileries le 21 prairial, à 1 heure de l'après-midi. La joie fut grande au Comité; Cambacérès

(1) De Vaudoncourt. Biographie d Allix.

(2; ÂLLix. Souvenirs. Troisième article.

présidait; il manda le messager pour lui communiquer un projet de décret dont Tarticle 3 disait : < L'adjudant général AUix, chef de Tétat-major de l'artillerie de l'armée de la Moselle, est promu au grade de général de brigade. » Mats Âllix, âgé de vingt-cinq ans à peine, craignit l'opinion de ses camarades et n'accepta en principe que le grade de colonel. L'article fut modifié comme il suit : a Le Comité de salut public pourvoiera à l'avancement de l'adjudant général Âllix. h {Bulletin des lois, 21 prairial an IIL) Allix ne retira son brevet de colonel que le 20 prairial an IV ^14 juin 1796) (1); en fait, aHirme-t-il, il en avait le rang, de par la loi de floréal an III, qui, en supprimant la fonction d'adjudant général, avait établi l'équivalence des deux grades. Plus tard, il regretta amèrement de n'avoir pas saisi cette occasion, dont on ne saurait dire que la modestie l'avait écarté (2) : il devait en manquer bien d'autres, par suite du même défaut de perspicacité.

Allix venait de refuser le grade de général ; or au même moment, Bonaparte, l'avait obtenu à Toulon, puis perdu dans les bureaux, et il arrivait à Paris pour réclamer énergiquement son maintien au cadre des officiers généraux. Le capitaine Marmont, son aide-de-camp, l'accompagnait et partageait son infortune. Marmont rencontra Allix, lui parla avec admiration de son jeune chef, auquel il le présenta, a Nous devînmes tous les trois, pour ainsi dire, presque inséparables, raconte Allix. Nous ne nous quittions que fort rarement et alors seulement que nos courses dans Paris nous y obligeaient. Nous mangions presque tous les jours ensemble ...au Palais-Royal... Nous étions exactement du même âge, mais, — ajoute naïvement le narrateur, — je le trouvais (Bonaparte) beaucoup trop sérieux pour moi (3). » On ne causait guère que d'artillerie, sujet commun aux trois convives, également épris de leur état. Comme on était en

(1) Arch. admin. de la guerre. Dossier d'Allix.

(2) Souvenirs. Cinquième article.

(3) Souuenirs. Quatrième article.

temps de disette, Bonaparte se chargeait de retirer les cartes de pain et « de faire queue chez le boulanger. » Il se trouvait alors dans une situation si précaire, qu'elle confinait à la misère. Au bout de trois semaines, Allix dut abandonner ses amis et passera Metz en qualité d'inspecteur des forges. Mais, dès les premiers jours de Brumaire an IV, il revenait dans la capitale pour commander les six batteries de l'école militaire. C'est que, la révolution du 13 vendémiaire avait eu lieu dans l'intervalle, et le petit officier besoigneux qu'était Bonaparte, devenu coup sur coup lieutenant général et commandant de la division de Paris, s'était souvenu d' Allix qu'il avait appelé dans son état-major, avec Marmont et Lauriston. Il semble qu'Allix n'eût plus qu'à s'attacher à la fortune et au génie du futur Empereur, qui l'avait destiné à faire partie également de son grand état- major de l'armée d'Italie. Il n'y consentit pas et déclare laconiquement dans ses Souvenirs <i qu'il avait une très forte répugnance d à faire la guerre en Italie. C'était bouder le bâton de maréchal!. . On le laissa donc retourner, sur sa demande, à l'armée de Rhin et Moselle et il reçut, alors seulement, son brevet de colonel, non sans une forte opposition des officiers du ministère. A cette époque, son animosité était déjà vivement allumée contre le comité d'artillerie, qui n'avait prêté aucune attention à un mémoire de sa main.

Arrivé sur le Rhin, il commande l'artillerie de l'aile droite et concourt à la belle défense de la tête de pont de Huningue. Il fait, dans les mêmes conditions, la campagne de 1797. En 1798, il passe, avec le titre de chef d'état-major de l'aile droite, à l'armée dite d'Angleterre, en Belgique. Ce fut, pour lui, l'occasion de l'un de ces graves conflits que nous verrons se renouveler tout le long de sa carrière. Tandis qu il remplaçait le général Dulauloy absent, les directeurs des villes de Gravelines et d'Ostende reçurent de Planât, directeur de l'artillerie au bureau de la guerre, l'ordre de désarmer ces places. En apprenant cette nouvelle, Allix s'émeut, ses soupçons s'éveillent, et il suspend de son chef l'ordre du

ministère. Or, le lendemain, il arriva que les Anglais parurent inopinément devant les places et tentèrent une diversion, comme l'avaient craint les chefs de place. On les repoussa ; mais AUix, criant à la tiahison, ameuta tellement l'opinion qu'il provoqua l'arrestation de Planât. Ce directeur, qu'il accusa d'une manœuvre coupable et de dilapidations criminelles au ministère, finit pourtant par être relaxé et réintégré dans ses fonctions. De là, une aggravation de la passion extrême qu'Allix témoigna toute sa vie contre les bureaux du ministère.

L'armée d'Angleterre tut dissoute sur ces entrefaites (1798); on en profita au ministère pour éloigner, de leurs camarades de l'armée du Rhin, Allix ainsi que Championnet, qui avait appuyé ses sentiments et approuvé sa conduite.

Le premier fut envoyé à Turin pour y commander l'artillerie de la citadelle ; il ne tarda pas à s'y heurter contre les commissaires de la Convention, dont il dénonça les actes, qu'il taxait d'exactions. La suite d'une telle résolution ne pouvait être douteuse : il se vit momentanément disgracier. Néanmoins, en janvier 1799, il rentra en fonctions comme directeur de l'arsenal de Turin. La guerre éclate et il prend aussitôt le commandement de l'artillerie de l'aile droite de l'armée d'Italie. Après la défaite de Magnano, il reçut Tordre de s'enfermer et d'organiser le service de son arme à Ancône, place d'une grande importance, qui assurait le ravitaillement de l'armée de Naples et formait la base des communications futures avec l'Egypte et Gorfou. Au cours des opérations dé la défense, le général Monnier l'envoya en parlementaire vers l'assiégeant, « le contre-amiral russe Voinowich » pour traiter de l'évacuation de la petite ville de Fano. Quoiqu'il fut porteur de pouvoirs suffisants et bien en règle, l'amiral le retint, pendant quarante-cinq jours, prisonnier à son bord, le menaçant de le faire fusiller s'il ne lui indiquait les moyens de s'emparer d' Ancône : ... « Il fit, raconte Allix, pour m'épouvanter, tout l'appareil d'un jugement. Il me fit subir un interrogatoire, dans les

mêmes formes que si j'eusse été criminel. Je ne voulus jamais répondre aux questions qui me furent faites... » — Comme il se contentait de réclamer le traitement des prisonniers de guerre, Famiral finit par le laisser aller, sur promesse signée de ne plus servir pendant la guerre.

Il rentra en France par Trente, Inspruck, Ulm, Wurtzbourg et Mayence, dans les premiers jours de brumaire an VIII. Il avait appris, en Allemagne, le retour triomphal de Bonaparte et arrivait à point à Paris. Presque au débotté, son ami Marmont Tenvoie vers Bonaparte, qui l'interroge sur TAUemagne et lui demande un mémoire en réponse à ses questions. Malgré une entrevue si favorable entre le dictateur de demain et le colonel répufc^licain, son ancien camarade, AUix assista en simple témoin, au coup d'Etat du 18 brumaire.

A lire entre les lignes du récit assez embarrassé qu'il nous a laissé de ces événements, il est facile de voir que son abstention fut absolument systématique et que Marmont n'avait rien omis pour l'associer à sa fortune. Celui-ci l'avait invité à un déjeuner de corps, qui ne pouvait donner lieu à aucune méprise : le repas avait lieu le 18 brumaire, à 8 heures du matin; malgré l'heure matinale, Mme Marmont présidait la table en grande toilette ; dix officiers étaient présents, et des chevaux avaient été préparés en nombre égal à celui des convives. Duroc vint chercher Marmont, qui invita tous ses hôtes à le suivre pour accompagner Bonaparte au bois de Boulogne, où une revue préparatoire devait avoir lieu. Allix accepta d'abord, puis se retira, sous prétexte qu'il n'avait pas d'habit de cheval. Marmont dissipa l'équivoque, en insistant beaucoup, et fut jusqu'à lui dire : « Tu t'en repentiras!... » Il avait, en effet, projeté d'en laire son chef d'état-major.

Mais Allix joua au plus fin : il erra tout le jour, en quête d'impressions, passa deux fois au ministère en alléguant une réclamation de solde, puis aux Tuileries, comme curieux, puis encore chez ceux de ses camarades que Marmont avait

omis d'inviter. Impatientés, ses amis dépêchaient chez lui avis sur avis. Il se rendit enfin au Palais : — « Il est trop tard, lui dit Marmont, d'un ton irrité, il fallait venir avec moi, ce matin! » ...Ailix prit la chose sur le ton de la plaisanterie, mais au lieu de -entrer chez lui, il alla passer la nuit au Luxembourg, avec le général Moreau, dans les appartement de Siéyès. Le lendemain, il retourna au ministère pour ce futile motif de solde qu'il avait déjà invoqué la veille ; il y trouva Marmont qui l'invita à le suivre à Saint- Cloud; tout pouvait être réparé. Mais, de nouveau, Allix s'excusa sur sa tenue civile.

« Tu t'en repentiras, » lui répéta son camarade.

Dès lors, ils se boudèrent et, chez Allix au moins, l'aversion remplaça l'amitié. Bien qu'il n'ait cessé dans la suite de reprocher à Marmont avec passion de ne pas l'avoir mis dans le secret de la journée, celui-ci était vraiment bien fondé à considérer celte abstention persistante et louche, comme un acte d'opposition aux événements du coup d'Etat.

Du reste, le premier consul fut aussi de cet avis, car Allix reçut du ministère de la guerre l'ordre de quitter Paris sur le champ, pour être employé contre les Chouans; puis, sur son refus, il fut envoyé en Corse. Nouveau refus:... Napoléon intervint alors et réussit à éloigner l'officier frondeur, tout en se ménageant son concours, au moyen d'un emploi honorable. Il le mit à la tête d'une mission chargée de déterminer trois lignes offensives et trois autres lignes défensives sur les Alpes Pennines, en vue de la prochaine campagne d'Italie. Allix reconnut donc les passages des Alpes, depuis le Simplon jusqu'à Briànçon; il revint avec son rapport au ministère, où Bonaparte l'utilisa pour la préparation de l'armement de l'armée de Genève.

Il part ensuite pour cette ville et va recevoir à Villeneuve toute l'artillerie qui traverse le lac ; il en organise le transport, du bourg de Saint-Pierre au sommet de la montagne. Les difficultés étaient grandes, il en triomphe par son acti-

vite. Mais manquant un jour d'argent pour payer ses porteurs, il s'en prend au mauvais vouloir de Marmont, force au passage une caisse de l'administration et emprunte hardiment la somme de 24000 francs qui lui était nécessaire. Bonaparte, informé directement par l'auteur de cet emprunt original, ferma les yeux et régularisa l'opération. AUix put donc arriver, sans encombre, au Saint-Bernard et continuer sa mission délicate. Il rejoignit bientôt l'armée, mais ne parvint à Marengo que le soir de la bataille (16 juin). Marmont lui donna l'ordre de se rendre à Turin, comme directeur général des parcs d'artillerie de l'armée, pour y recevoir, des troupes autrichiennes, l'artillerie des placer du Piémont et construire à l'arsenal un équipage complet de 250 bouches à feu. Ce fut une précieuse occasion, pour le colonel, de développer ses talents et son activité. Au commencement de brumaire an VIII, l'artillerie était prête à entrer en campagne. Allix alignait avec fierté 500 bouches à feu, dont 250 fraîchement coulées, plus des munitions à raison de 600 coups par bouche, et un équipage de 45 à 50 bateaux. Il jouit vraiment de son œuvre : ... « Mais mon bonheur, dit- il, ou plutôt ma joie, ne devait pas être long : on le verra bientôt. On verra que depuis lors, j'ai eu peu de moments heureux. » — Celte parole mélancolique est sincère et part du cœur. Elle ne saurait toutefois nous faire oublier que peu de carrières furent favorisées de plus étonnantes occasions. Allix les laissa toutes échapper. Il eut donc pu accuser son caractère et son jugement avec plus de raison que la fortune.

Etant resté à l'armée d'Italie, il contribua fort utilement au passage du Mincio, pendant la campagne de l'an IX, ainsi qu'au siège des forts de Vérone. Au Mincio, Marmont, son général en chef, et Chasseloup vinrent regarder en curieux la manœuvre de ses pontons. Dérangés par les projectiles ennemis, ils s'abritèrent derrière une maison. L'irascible Allix courut à eux : — « Vous n'êtes pas à votre poste ! cria-t-il avec violence. Retirez-vous et ne

donnez pas mauvais exemple à mes soldats. » ...Ils se retirèrent. De tels succès se paient plus tard et fort cher d'ordinaire. Bientôt, — nouveau conflit, — ayant pris, à Vérone, par un habile coup de main, le fort de Saint-Pierre et la caisse de la. garnison ennemie, il dénonça violemment Monnier, son général, qui avait saisi cette caisse. Brune arrêta l'affaire en lui remettant, à ses soldats et à lui, l'équivalent de leur part de butin.

AUix donna un dernier effort pour régler, en deniers et matériel, la comptabilité de l'armée pendant les campagnes de Tan VIII et IX; estimant alors que la fin des guerres approchait, il rentra en France avec un congé de quatre mois (ventôse an IX). Sa santé était éprouvée par tant de fatigues et réclamait du repos. D'autre part, il désirait se marier et profita de cet instant de répit pour épouser une jeune fille de la Nièvre, M"« de Bazarnes(l). Son congé touchait à son terme, quand, vers la fin de messidor, il reçut de Berthier, ministre de la guerre, l'ordre brusque de retourner, comme absent sans permission, vers le l*-*»* régiment d'artillerie qu'il commandait.

Une insurrection militaire des plus graves venait d'avoir lieu à la garnison de Turin; or, cinq compagnies du 1er régiment y avaient pris part. Les troupes, mises depuis un mois sur le pied de paix, sans que la solde qui devait tenir lieu des distributions leur eût été payée, avaient souffert et s'étaient mutinées.

Une répression sanglante provoqua un complot qui mit la citadelle aux mains des soldats d'Allix; ils la rendirent d'abord et rentrèrent au quartier à la prière d'un officier supérieur. Mais après qu'ils eurent défilé sur le pont-levis, le commandant de la citadelle y fut trouvé mort, frappé d'une balle, en représailles du meurtre d'un officier aimé qu'il avait lui-même traversé de son épée. Le soir, une nouvelle

(1) Il épousa plus tard en secondes noces, Marie-Lcuise-Thérèse de Hadel, née le 27 janvier 1789, à Landau, principauté deValdeck. Elle lui survécut. — Mlnist. guerre, arch. admin.

prise d'armes mit en danger la vie même du général Delmas, qui n'eut que le temps de fuir sous un déguisement pour échapper à l'assassinat. C'était le 14 juillet 1801, date significative. Le gouvernement insurrectionnel fonctionna trois jours, et maintint heureusement Tordre dans la ville. Âllix, en arrivant, adressa au Premier Consul un rapport qui excusait ses soldats, les déchargeait du meurtre du commandant et leur donnait raison, quant au fond de leurs réclamations. Mais Delmas donna des renseignements bien différents et attribua le mouvement à des motifs politiques. Allix reçut donc l'ordre de ramener les cinq compagnies coupables de Turin à Chambéry et à Lyon. Là, on lui signifia un arrêté consulaire qui les cassait et proclamait le déshonneur de leurs drapeaux, que vingt sous - officiers devaient porter, voilés de crêpe, à Paris et déposer aux Invalides. Un châtiment aussi exemplaire exalta au plus haut point l'imagination d' Allix. En repassant ce souvenir douloureux, à près de trente ans de distance, le sentiment de la révolte intérieure est encore vivant dans son âme : — « Je le confesse, dit-il, je fis une faute grave dans cette circonstance : j'obéis. Je devais, au contraire, ordonner sur le champ à mes officiers et sous-offîciers de se réunir à moi et de laisser aux soldats le soin de se faire rendre justice...»

La séparation fut émouvante ; le colonel, au lieu de se rendre à la Fère, lieu de sa nouvelle destination, partit pour Paris, bien qu'on l'eût avisé secrètement qu'il se perdrait en y venant. C'est qu'en eflet, il entendait défendre, coûte que coûte et victorieusement, son régiment et ses drapeaux; il attachait son honneur et son devoir à cette cause désespérée. Mais ses démarches obstinées ne gagnèrent rien ; on se contenta de lui rappeler son attitude au 18 brumaire et de la rapprocher de la date politique, choisie par ses soldats pour leur soulèvement.

De guerre lasse, quelqu'un lui conseilla de porter luimême ses réclamations aux Tuileries. L'intraitable Allix allait y rencontrer son maître : — « J'étais, écrit-il, dans le sa-

Ion de la Paix, avec le colonel Lariboisière et le capitaine Camas; les officiers généraux étaient dans la salle du Trône. Le colonel Lemarois, aide de camp du Premier Consul, vint me chercher avec mes deux camarades et nous conduisit dans la salle du Trône ; c'était pour me faire une scène des plus violentes, en présence de toute sa cour, qui était, ce jour-là, très nombreuse : Jamais Je n'ai rien entendu de pareil. Bonaparte me dit entre autres choses : — « J'aurais fait « marcher ÎOO 000 hommes contre vous, et je vous aurais (L écrasé comme une mite... » Lassé d'entendre toute sa fureur, je sortis sans répondre un seul mot. Je me contentai seulement de lui dire : « Si j'avais pu prévoir que vous « m'eussiez ainsi accueilli, je ne serais pas venu vous « voir. »

Voilà qui fait penser au mot célèbre : « Tragediante! Comediante! » Bonaparte jouait de ses colères, comme de ses grâces,... en calculateur parfait. Maintenant que l'esprit de révolte était tué, il s'agissait de ne pas perdre un officier qui pourrait encore servir... ne fût-ce qu'au siège lointain de la ville de Sens. Allix était à peine parvenu dans la cour des Tuileries, qu'un officier du palais, Lemarois ou peut-être Duroc, courait sur ses pas : — « Ce n'est pas pour toi, ditil, que le général Bonaparte s'est mis en fureur; il a voulu donner une leçon aux généraux qui ne sont pas très subordonnés. — Je ne veux pas qu'il se serve de mes f pour

donner le fouet, gronda la victime encore endolorie; dislui que je pars demain pour ma campagne^ j'y attendrai ses ordres. »

C'est tout ce que voulait Bonaparte. Le ministre enlève aussitôt le commandement du 1er régiment d'artillerie au colonel Allix et le nomme directeur à Perpignan. Deux jours plus tard, il lui envoie l'ordre de se rendre à Saint-Domingue avec l'expédition du général Leclerc et dans les conditions que nous avons racontées plus haut (1).

La fièvre jaune décima l'expédition, sans avoir eu aucune

(1) Pages 15-17.

prise sur le tempérament robuste d'Allix ; mais l'esprit aigri du colonel ne supporta pas de même les impressions de cette campagne impitoyable. Il s'éprit d'admiration pour rénergie de Toussaint-Louverture et blâma hautement la conduite des autorités militaires à l'égard du mulâtre, ainsi que les différentes phases de la guerre. Prenant hardiment le parti des nègres, affectant de vivre amicalement avec les officiers de couleur, il reçut bientôt le surnom de : Négrophile, dont il se montra fier. A la fin, abreuvé de dégoûts, regardant sa tâche — telle qu'il l'eût souhaitée — comme impossible, il se plaignit a d'être en butte à toutes les calomnies, » et il renonça définitivement à toute participation dans le rétablissement de l'ordre à Saint-Domingue. Le 30 vendémiaire an X, il se démit de son commandement; toutes les parties en étaient, dit-il, « dans la plus cruelle anarchie » Et il ajoutait tristement : ... « Je ne suis maître d'aucun de mes moyens. » Le colonel Thouvenot, le frère du brillant général qui avait commandé l'aile gauche à Jemmapes, fut désigné pour le remplacer.

Nous avons exposé ailleurs comment l'exaspération d'Allix le conduisit successivement aux disgrâces les plus cruelles et à la mise à la retraite (2 février 1804) (1). Il a glissé, dans ses Souvenirs, sur ces années sombres d'inaction, et nous n'aurons garde de troubler le silence réparateur de cette retraite. Le 28 juillet 1808 seulement, il fut autorisé à rentrer au service, mais au titre étranger, et en Wesphalie. Reposé, assagi, il retrouva soudain sa sève première, sous une écorce nouvelle, organisa l'artillerie du roi Jérôme, et devint général de brigade, le 1er octobre 1808, puis général de division le 16 avril 1812. A la Cour de Westphalie, AUix déploie ses talents naturels et prend goût au régime monarchique. Pendant la campagne de 1809, il commanda l'artillerie du IXe corps; en 1812, il fît la campagne de Russie; mais un coup de son humeur indépendante faillit encore lui faire perdre tous ses avantages.

(1) Voy. Introduction.

Le 27 juin, cotnine il était chargé, à la tête d'une brigade polonaise, de reconnaître le Niémen aux environs de Grodno, pour le passage de l'armée, il remarqua que l'hetman Platow, son futur adversaire de la campagne de l'Yonne, occupait cette ville et qu'il avait posté un millier de ses cosaques sur la rive gauche du fleuve. Les ponts n'étaient donc pas détruits. AUix s'élança aussitôt sur ce détachement et, par une brusque attaque, s'empara en même temps des ponts et de la ville. Son audace avait été couronnée de succès, mais à quels risques ! Très blâmé pour sa témérité, un moment il pensa être disgracié. L'état-major, qui avait réservé au roi Jérôme l'honneur de prendre Grodno, traita durement l'action du général, qui s'était mis, en effet, dans le plus grave péril : sa brigade, ainsi engagée, se trouvait à deux journées de marche de l'aile droite française ; or, il avait en tête 12000 hommes du corps de Platow, et, de plus, à son insu, l'armée entière du prince Bagration, se tenait à cinq lieues à peine de Grodno. Un retour offensif de l'ennemi eût donc accablé le faible détachement d'Allix (1).

Le lendemain de la bataille de la Moscowa, le général reçut, bien tardivement, la croix de chevalier de la Légion d'honneur '18 octobre 1812).

La retraite de Russie ramena Âllix en Westphalie, où il fit les plus énergiques efforts pour délivrer le royaume de l'invasion des Cosaques. Il réussit à leur reprendre Cassel soulevé et à ramener le roi dans cette capitale. Jérôme tint à récompenser un tel service en lui donnant une pension de

(1) A rapprocher de cette indépendance, la vivacité avec laquelle AUix malmène le général Ochs, sur le ch^mp de bataille de la Moscowa. L'artillerie ennemie faisait de grands ravages dans les rangs serrés de la division westphalienne. — «Déployez donc, général! cria Allix. — Ochs répondit qu'il n'avait pas d'ordre. — Les boulets ennemis vous le donnent cet ordre, vous n'en avez pas d'autre, v En définitive, ajoute Allix, le général Ochs s'étant refusé à recevoir mes conseils et le cas ne comportant pas de délibération, je pris à l'instant son commandement. (Voy. Syst. d'artillerie, p. 152.)

6000 livres sur sa cassette et le titre de comte de Freudenthaï qu'il ne porta jamais. Mais une réaction s'étant produite, il fallut évacuer définitivement la Westphalie, en emportant la haine d'un peuple exaspéré par les mesures de rigueur qu'avait occasionnées la révolte (1). Un biographe affirme toutefois que le général avait adouci les ordres sanguinaires de son gouvernement et qu'il s'était contenté d'exiler les nobles et les chefs de l'insurrection, au lieu de les mettre à mort, comme on le lui avait prescrit (2).

C'est al 3rs qu'Allix fut réadmis au service de la France, en qualité de général de brigade (28 novembre 1813), <r commandant de Sens, » puis général de division (26 février 1814), et qu'il fit la campagne de l'Yonne. Il fut mis en non-activité, le 18 avril 1814 ; il dut alors se retirer dans sa famille. Après une carrière si laborieuse et mouvementée, on est vraiment surpris de lire sur ses états de service cette froide mention : < Pas de blessures, pas d'actions d'éclat. »

Une dénonciation de ce temps ouvre un jour sur l'obscurité de la retraite du général : ... « ne respirant et ne parlant que vengeance et guerre, » il ne donnait ses ordres qu'au nom de Bonaparte et demeurait parfaitement réfractaire au nouvel ordre de choses (3). Quoiqu'il eût fait adhésion aux actes du gouvernement provisoire, il ne cessait de se plaindre auprès du ministre de ce que, a sa conduite étant sans reproches, conforme aux principes de l'honneur et du devoir, » on l'eût privé de sa division active.

AUix avait la nostalgie de la guerre. Quelle ne fut pas sa joie quand, le 10 mars 1815, se trouvant en visite aux environs de Bazarnes, le curé du village se mit à raconter devant lui que Napoléon venait de débarquer à Cannes... « Si vous dites la vérité, s'exclama le général, l'Empereur est aujourd'hui à Lj'on, et, dans dix joursj il sera à Paris...»

(1) Cf. Journal d'un émigré, par J. Pbrrin. Bull de la Soc. areh. de Sens, t. xvm, p. 326.

(2) Voy. DE Vaudoncourt.

(3) Minist. guerre ; arch. admin.

Huit jours plus tard (18 mars), Allix causait en tête-à-tête avec Napoléon, dans le salon de la préfecture d'Auxerre, et reprenait, au nom de l'Empereur, le commandement du département de l'Yonne. Il s'entretenait familièrement avec lui, et, plus frondeur que jamais, daubait hardiment sur le général Marchand, un maladroit, disait-il, qui n'avait pas su s'y prendre pour arrêter l'Empereur. A sa place, il aurait fait tout autrement :

— Et qu'auriez-vous fait, dit l'Empereur :

Allix répondit qu'au lieu d'envoyer un bataillon contre lui, il aurait marché en corps» avec des troupes sûres :

— J*aurais connu l'esprit de ma troupe !

— Etaprès^ qu'auriez-vous fait? continua Napoléon, piqué de curiosité.

— Je vous aurais tué...

— Vous ne l'auriez pas fait, Allix!

— Si, morbleu ! Je ne pourrais jamais trouver une plus belle occasion d'immortaliser mon nom. »

L'Empereur se contenta de lui donner, sur l'oreille, le petit soufflet par lequel il avait coutume de témoigner sa belle humeur; sur quoi Allix, admirant son propre esprit, déclare qu'aucun courtisan n'a jamais si bien dit. Ce court dialogue est, en effet, une vivante peinture des deux personnages et de leur situation réciproque. Quelle différence entre cette attitude et l'entrevue des Tuileries en 1801 ! Le maréchal Ney survint alors, et mettant fin à l'entretien, se jeta dans les bras de Napoléon (1).

Dans la campagne qui suivit, Allix fut employé au 1er corps d'observation de l'armée du Nord, en qualité de lieutenant - général (6 avril 1815). Ses derniers exploits en Bourgogne, lors de la levée en masse, lui valurent, dans cette campagne, la difficile mission d'organiser 40000 gardes nationaux, dans le Nord et le Pas-de-Calais. 11 n'assistait donc pas au désastre de Waterloo. L'invasion le ramena

(1) Souvenirs, 21' art.

sous Paris, où il prit le commandement de sa division et fit fortifier Saint-Denis. Il dut suivre bientôt Tarmée, dans sa retraite au delà de la Loire. Rayé des contrôles, puis exilé en vertu des ordonnances du 24 juillet 1815, il tenta bientôt de rentrer en France et fut arrêté," par le préfet du Doubs, le 23 octobre 1815, dans l'attitude embarrassée d'un conspirateur. On ne put tirer au clair le motif de sa présence dans ce département.

Il se réfugia en Westphalie et passa deux ans dans le vieux couvent d'Arnstein, sur la Lahn (1817-1818). Est-il besoin de dire que les impressions que cette pieuse résidence inspirèrent au vieux soldat de la République n'eurent rien de bien monastique (1). Son exil dura en tout quatre années. Pour en mieux tromper les ennuis et donner cours à sa fiévreuse activité, il se livra aux sciences et se mit à écrire, sur le système du monde, la Théorie de Vunivers, ouvrage qui fit du bruit et fut traduit en anglais, en allemand et en italien. Il ne se proposait rien moins que de réfuter les doctrines du grand Newton, en expliquant les mouvements des corps célestes par la décomposition des gaz de leurs atmosphères. Allix fut désapprouvé par Laplace et ne réussit pas à renverser le système de Newton, comme il s'en était flatté ; mais il obtint du roi, en 1819, la permission de rentrer en France, et il se jeta, sans grand succès, paraît-il, dans l'amélioration de ses terres de la Nièvre. Il exploita un moulin et paraît avoir souffert de la gêne 2). Son esprit acheva de s'aigrir.

Dès 1798, à la suite de l'incident d'Ostende, il s'était cru poursuivi par la vengeance des royalistes qui ne lui auraient pas pardonné, pensait-il, la vigilance de son zèle

(1) La vue des grands biens du monastère Tancrèrent dans le préjugé opiniâtre que le comte d'Ârnstein, son fondateur, avait été un affreux brigand qui, se faisant moine sur le tard, avait constitué ces domaines avec le fruit de ses pillages. (Souvenirs, 16* art.)

(2) Voir sa lettre du 25 mai 1819, il se plaint du dénuement où le plonge la supression de sa demi-solde.

patriotique ni Tarrestation de Planât, directeur du bureau de l'artillerie à cette époque : c'était faire remonter lapersécution un peu loin; mais, se trouvant en surveillance directe depuis sa rentrée en France, il n'en supportait que plusdifflcilement cette situation et récriminait sans cesse au ministère contre les désagréments de tout genre qu'il endurait. En 1822, il se défend contre le procureur du roi; en 1825 (15 février), il écrit pour se disculper d'un complot contre l'Etat et la sûreté du roi, et il accuse M. Dupin de le persécuter et de l'avoir dénoncé. — - « J'ai, réplique-t-il, le 15 avril 1825, indépendamment de mes travaux militaires, un grand nombre d'actes civiques les plus honorables qui sont ressortis du caractère de générosité qui me distingue... Je ne veux point que mon nom, qui appartient à l'histoire de la France, puisse jamais être mis sur la même ligne que... les Louvel, les Ravaillac, etc.. » Nous croyons que personne ne songera à une telle assimilation. Mais, en 1827, Allix s'exalte de nouveau contre le comité d'artillerie, qui avait rejeté, avec beaucoup d'égards du reste, une prétendue invention, exposée dans un ouvrage qu'il venait de publier, sous le titre de : Système d'artillerie. « Des essais impartiaux, à Vincennes, avaient fait reconnaître que cette invention n'était qu'une fusion du système Gribeauval avec le système autrichien (1). » Allix ne s'en crut pas moins poursuivi par une cabale.

C'est dans ces dispositions fâcheuses qu'il écrivit ses volumineux Souvenirs, compilation étrange où l'anecdote côtoie l'histoire, et la stratégie, le pamphlet. Allix prétend, tout d'abord, donner le dernier mot de la science de la guerre en faisant la critique des campagnes de la Révolution et de l'Empire, mais, les digressions l'entraînant à chaque instant, il ne réussit guère qu'à témoigner d'une grande facilité de style et d'une rancune passionnée contre la féodalité et son ancien camarade Marmont. Il fait, avec ses préjugés, le

(1) Minist. guerre ; arch. adm. — Allix.

procès du passé et juge avec une intransigeance téméraire les questions les plus délicates de l'art militaire. Partout il voit Marmont, et la superstition, et les gens des bureaux de rarlillerie. Il se croyait vraiment beaucoup d'ennemis et continuait de guerroyer, comme il pouvait,... contre des fantômes.

Enfin éclate la révolution de 1830. Le général, qui Tavait annoncée dans un Ubelle violent (1), est au comble de ses vœux et se hâte de publier, dans le Journal des sciences militaires y une relation dithyrambique des journées de juillet. Il va donc enfin tenir ce premier rang, dont, pense-t-il. Ta injustement frustré le gouvernement précédent. Dans une lettre du 6 août 1830, après avoir attaqué violemment le général Vallée (2), qu'il accuse de « jésuitisme, » avec Tinjurieuse passion des libéraux du temps contre les idées religieuses, l'intraitable Allix demande d'être nommé chef de l'artillerie française, avec le titre nouveau de directeur général de Vartillerie du royaume. N'est-il pas le plus ancien lieutenant-général?... c Sous le rapport du talent, dit-il, mes preuves sont faites et bien établies. Il n'est pas un seul officier d'artillerie en France qui puisse mieux conduire que moi cette grande machine. » « ...Le second emploi qui me convient, ajoute-t-il, est plus brillant que le premier, mais je m'en acquitterai aussi bien ; c'est le commandement de l'expédition d'Afrique. Je médite cette guerre depuis dix-huit mois. » Aussi afiectait-il beaucoup de mépris pour Bourmont, auquel il avait pourtant, dit- il, envoyé des conseils par patriotisme : « Je lui ai même tracé son plan de campagne, ajoute-t-il; s'il l'eût suivi, il serait entré dans

(1) Pétition aux pairs et aux députés. Voy. à la Bibliolh. nat. table des auteurs, v» Allix, la liste des pamphlets du général.

(2) On ne le déplacera pas, dit-il avec une fureur comique, parce que le ministre lui ordonnera «c d'aller se confesser tous les samedis et de communier tous les dimanches à Saint-Thomas-d'Âquin. » — lettre au général X.. . Minist. de la guerre, archiv. admin. ; dossier d'AUix.

Alger le lendemain même de son débarquement... Comme il n'est pas question entre vous et moi de feindre de la modestie, je vous dis que je ne connais personne, parmi nos camarades, qui puisse conduire cette guerre toute spéciale avec plus de talent que moi... votre digne camarade : ÂLLix. » Du reste, il aurait aussi bien accepté tout autre emploi. Cette missive, qui nous ouvre sur l'état mental et le caractère du vieux soldat de la République un aperçu si curieux, est encore complétée par une lettre qu'il écrivit au ministre, le 25 novembre suivant : <( Je puis le dire, sans être accusé d'orgueil ou devanité, insiste-t-il, je suis aujourd'hui le pnemier officier d'artillerie de France, je pourrais même dire le premier officier d'artillerie de l'Europe. Je le dis parce que mes preuves sont faites depuis longtemps et j'en donnerai la preuve à quiconque me la demandera. »

Evidemment le malheur et l'âpreté d'une opposition sans merci avaient affecté cet esprit si actif, mais naturellement exalté.

Malgré ses instances et le bon témoignage qu'il rendait de lui-même, Allix n'obtint que sa simple réintégration sur les cadres des officiers généraux. La mort ne tarda pas à mettre fin à ses rêves ; elle le surprit, non pas sur un champ de ba taille, mais dans le domaine qui avait abrité sa retraite agitée (1). 11 fut inhumé dans le cimetière de l'église de Bazarnes (près Clamecy), cimetière transformé de nos jours en place publique. La tombe du général, minée par le pied, subsiste seule, comme si la pioche hésitait à terminer son œuvre, devant les restes de celui qui tant de fois brava la mort. On y peut lire encore l'inscription suivante, où se retrouve l'écho déjà lointain d'une voix avide de gloire :

(1) Le château de Bazarnes existe encore ; il est rentré dans la possession de la famille Tenaille d'Ëstais, qui en a^'alt été anciennement propriétaire.

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