‹ 1814. Sièges de Sens; défense de l'Yonne et campagne du général AllixChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Retraite du maréchal Oudinot. — Les 'éclaireurs russes au cœur de la ville ; alerte. — Second bombardement par Tettenborn. — M»» Bénard et ses amies au camp ennemi^ menaces du général russe (3 avril). — Retour d'AUix ; la sortie ; les communications des avant-postes. — Indignation d'Âllix. — f A TEmpereur! » — Suspension des hostilités ; ultimatum du prince de Lichtenstein ; les dernières cartouches. — Evacuation de la ville par la garnison française et occupation ennemie. — Les politesses de Tettenborn. — Ruine de la ville de Sens; contribution de guerre. — Hommage au passé ; adhésion de la municipalité à la Restauration. — Paroles du Roi; don de joyeux avènement. — La dernière alerte ; retraite des troupes d'occupation. — Proclamation de la paix. — Conclusion.

3 avril 18i^. — Le 3 avril, à 5 heures du matin, toutes les troupes du duc de Reggio évacuèrent la ville et se mirent en marche vers Fontainebleau. Le maréchal ne laissa dans les murs que trois ou quatre cents hommes d infanterie. C'était le jour des Rameaux. Quelle ne fut pas Tétonnement de quelques habitants de remarquer, à la messe de 9 heures, parmi l'assistance, quelques soldats cosa-

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obligeant avis (1). Mais l'alarme est donnée, la porte barricadée d'urgence, et désormais la petite garnison attendra l'ennemi de pied ferme.

A midi, Tettenborn se décida à lui envoyer un parlementaire pour l'engager à se retirer. Le commandant français refusa net. Un quart d'heure après, le général russe, posté sur la hauteur de Saint-Sauveur-des-Vignes, ouvrait sur la ville un feu terrible. Boulets et obus pleuvent de toutes parts et allument de nombreux incendies sur divers points. Les Capucins, près du Clos-le-Roi, sont en flammes ; le couvent des Ursulines, au faubourg Saint-Antoine, est presque entièrement détruit, et le feu, atteignant le bas d'un magnifique tableau : le Christ en Croix^ consume une signature qu'on croit avoir été celle même de Van Dick. Près du palais Synodal, un obus éclate dans le grenier de M. Tarbé, au milieu d'un tas de blé, et met le feu à son imprimerie (2). Les pompiers courent de tous côtés, car Tincendie se déclare (c en beaucoup d'autres endroits. » Mais ils ne peuvent protéger les faubourgs où les Cosaques portent à la main la flamme dans plusieurs maisons (3).

(1) Relation de M- Bénard.

(2) Ce fait avait été attribué par confusion au premier siège, dans la relation Lorne.

(3) Arch. admin. de la guerre; Réponse d'Allix au Journal de Paris. — Cependant le Christ en Croix, qui surmontait le maître-autel de la chapelle des Ursulines, put être sauvé grâce au dévouement de M. Horsin, qui en connaissait la valeur. Malgré la défense qui lui en avait été faite, par M. Chardon,''commissaire de police, le courageux pompier, aidé de quelques camarades, pénétra dans la chapelle en brisaiit le panneau d'une fenêtre supérieure : il courut ouvrir la porte à ses amis ; ils réussirent à

Au fracas des projectiles défonçant les toitures, répondent de toutes parts des appels au feu, dont le sinistre retentissement achève d'ébranler les courages. Les habitants sortent en foule par la porte d'Yonne restée libre, et gagnent les montagnes de Paron et de Gron, a en emportant leurs effets les plus précieux. ^

Un obus tomba sur ces entrefaites sur la maison de M"^ Bénard, sans autre dommage du reste ; mais cet accident, exaltant soudain les souvenirs de rhéroïne sénonaise, lui inspira l'idée de renouveler « ses belles actions. » Elle se rend, à 2 heures du soir, auprès des administrateurs de la ville et leur demande si elle ne les compromettrait pas e: en allant, -» sous sa seule responsabilité, ce au général ennemi. »

il Je n'ai pas peur de la mort, dit-elle.

— Vous ferez ce que vous voudrez, lui fut -il répondu; l'administration doit ignorer jusqu'à la démarche que vous faites en ce moment. »

A cette parole froide et correcte, on ne manqua pas d'ajouter des paroles d'admiration pour ce <3L nouveau dévouement. » ...C'était un blanc-seing. M™e Bénard ne s'y trompa point et partit de suite. Deu;c de ses amies, M»ne Pollet et M^'e Duroulin, voulurent partager ses périls et se joignirent à elle. Toutes trois vinrent se heurter à la barricade de la

détacher et à transporter à la mairie le tableau déjà entamé par les flammes. Le danger était d'autant plus grand que les incendiaires étaient peu éloignés et se retiraient sur Saint-Clément. — (Note manusc. de M. Uorsin sur l'Histoire de Sens, exemplaire de M. l'abbé Chartraire). — Il est probable que le feu fut mis avec la torche aux Capucins.

porte Dauphine,. fermée de poutres sur huit à neuf pieds de hauteur. Après quelques difficultés, les soldats, ignorant le but de leur entreprise, leur permirent de sortir et les aidèrent même à franchir la barricade, après qu'elles eurent promis de revenir peu après. Il s'agissait maintenant de gagner le quartier ennemi, en faisant le tour des Coque* salles.

Mais, a une fois dehors, dit notre parlementaire improvisée, le reste ne me semblait plus rien. Il me semblait que j'avais des ailes;... j'étais toujours en avant de ces dames, y> ajoute-t-elle avec une coquetterie toute féminine. Elles allaient ainsi, en dépit des balles qu'on leur envoyait des remparts, quand elles aperçurent deux vedettes à cheval, postées en travers de là route, vers la première maison des Coquesalles. Une soixantaine de Cosaques y était embusquée. M™e Bénard leva son mouchoir.

Aussitôt les deux cavaliers approchèrent :

(c Que veulent ces dames, dirent-ils en français?

— Nous demandons à parler au prince.

— Pas de prince, leur fut-il répondu, nous, grand général Tettenborn ! ))

Telle avait été la naïveté des trois messagères, et leur ignorance de la guerre, qu'elles croyaient le prince royal de Wurtemberg toujours présent. On les conduisit à un second poste, égal en nombre, situé en face de la rue de la Planche-Barrault. Là, nouvel interrogatoire. Un officier, en apprenant leur mission, les complimenta et leur dit galamment : « Rien n'est plus beau, rien n'est plus inté-

ressant; venez, mesdames, vous serez bien reçues. i> Un troisième poste, de 600 hommes environ, occupait la place Saint-Pierre-le-Vit. Soudain un officier se détache du groupe et aborde M«ne Bénard, <i avec une joie qu'il est impossible de dépeindre, y* — « Venez-vous nous chercher pour aller à là ville, s'écrie-t-ir? »

C'était le hardi éclaireur que, le matin même, elle avait mis en garde contre les balles françaises. Cette circonstance lui parut providentielle et augmenta d'autant sa confiance.

(c Vous ne vous doutez pas, dit-elle, comme vous nous rendez malheureux et cependant nous ne vous faisons aucun mal ! d Le rusé Cosaque avait réponse prête :

Cl Pourquoi aussi, dit-il, votre général ne nous cède-t-il pas la place, car il a une poignée de Français avec lui? Le général (Tettenborn) ne veut pas perdre un seul homme pour la prendre ; je vous vois très malheureuse, car il a juré de la réduire en cendres. Il ne faut pas vous étonner, ni vous effrayer; il a Tair très dur, mais il ne l'est pas. »

Sur ces paroles cauteleuses, qui révèlent la cuisante impression que l'ennemi avait gardée du précédent assaut, l'officier monte à cheval et court prévenir le général de cet incident favorable à ses vues, tandis que quelques-uns de ses camarades, offrant le bras aux dames, les guident et les soutiennent à travers les terres labourées, c( pour aller le joindre à Saint-Sauveur-des-Vignes. i> Les bouches

à feu ne « cessaient de vomir » et d'ébranler rair(l). Quand elle parvint en présence du général russe, M™c Bénard, émue et très effrayée, ne sut que se jeter à ses pieds, en fondant en pleurs : a. elle demanda grâce pour notre malheureuse ville, au nom de tous les habitants.,, d — a Vous allez nous rendre bien malheureux! » gémit-elle. Ces mots firent croire à Tettenborn qu'il avait affaire à la femme du maire. Elle dut le détromper (2).

Le général lui demanda si la ville n'avait pas été déjà sauvée par une femme : ce C'est vous, ditil, je le devine à votre modestie; ...vous baissez les yeux, ...vous avez tort! » Et la félicitant de n'avoir point, cette fois, amené son enfant, il la couvrit de compliments d'un goût un peu lourd, semble-t-il, pour la délicatesse d'une oreille française (3) :

d Puisque vous avez tant de courage, dit-il en forme de conclusion, il faut que vous m'obligiez, en vous obligeant vous-même. Je vous prie d'aller de ma part trouver le général français, et vous lui direz que, si dans une heure il ne rend pas la ville, le canon recommencera et ne cessera que quand

(1) M"* Bénard les évalue à 60; une relation anonyme, d'ailleurs peu sûre, à 30 seulement. Voy. Journal de Paris^ 18 avril 1814.

(2) a ...Je vis, ajoute-t-elle, que mon action l'avait ému et qu'il versait des larmes. Il se détourna pour les essuyer. — Ne me les cachez pas, lui dis-je, cela me prouve que ma conliance n'a point été trompée. Soyez notre protecteur, je vous en prie. Il vous est si facile de faire le bien ! »

(3) « ...J'admire votre courage; vous êtes une liéroïne, une brave française et si, vous étiez dans nos pays, on élèverait un monument à votre gloire. Mais Je crois les Français trop ingrats pour reconnaître un dévouement si généreux. Napoléon a donné la croix à tant d'êtres qui l'avaient moins méritée que vous! » — Nous laissons dire M»* Bénard.

elle sera réduite en cendres et les soldats en poussière. »

Il ne fallait rien moins que l'exagération de cette menace pour dissiper Tillusion de la pauvre suppliante. M"™» Bénard pâlit affreusement. Prenant la commission au pied de la lettre, elle se crut envoyée à la mort. La témérité de sa démarche lui apparut soudain :

« Le général français ne me pardonnera jamais, dit-elle, d'être venu près de vous, mettre ma ville et ses habitants sous votre protection. y>

Il était 5 heures du soir. Tettenborn ajouta quelques paroles bienveillantes, tira sa montre et la congédiant doucement :

(L Vous n'avez plus que cinquante-cinq minutes pour rentrer dans votre ville. Le canon va cesser et ne recommencera qu'à 6 heures précises; songez-y bien. » Mn»e Bénard, de plus en plus troublée, tenta un dernier effort :

(( Si vous vous faites bien une idée de notre peine, vous ne brûlerez pas nos trésors, nous n'en avons plus; ...vous nous ôterez la jouissance de vous recevoir dans nos habitations. Ce ne sont pas nous qui sommes vos ennemis, ce sont les soldats d'Allix (1). »

Paroles vraiment attristantes, qui ne prennent

(1) Aux plus mauvais jours du règne de Louis XIV, une telle parole n'eût pas été dite. Dans l'ancienne France, le souverain avait toujours lié sa personne à la cause de la nation; c'est pourquoi les malheurs étaient communs. Napoléon, au contraire, écartant les traditions anciennes, avait ouvertement subordonné la France et l'avenir du paj's à sa personne et à sa courte existence ; de là le désordre moral trahi par l'invasion.

pas heureusement, dans la bouche d'une femme épouvantée, toute leur signification ! Elles ouvrent néanmoins un jour sur la scission irréductible qui existait désormais entre la cause du souverain et l'intérêt de la classe moyenne de la nation. Combien elles justifient ce froid précepte d'un stratégiste prussien, dissertant sur cette campagne : « On ne peut se rendre maître de grands Etats qu'au moyen des divisions politiques (1) ! »

Tettenborn jeta sur son interlocutrice un coup d'œil de compassion ; il lui tendit une dépêche d'Allix : (( Ce sont les habitants qui veulent que je tienne, écrivait le général français, et, si vous avez le dessus, comme je n'en doute pas, prenez garde à vous, car les pavés tomberont sur vos têtes (2). t) L'image était un peu forte, mais ne fallait-il pas intimider les Russes et se donner le temps d'accourii d'Auxerre? AUix avait, en même temps, envoyé son aide de camp pour prescrire à la petite garnison de tenir, coûte que coûte, et lui annoncer sa venue. C'était de bonne guerre; à tout prix, on devait couvrir la retraite de l'armée française. Mais la confiante parlementaire ne voyait pas si loin et se mit, au milieu de ce cercle ennemi, à exhaler, de la manière la plus indiscrète, son dépit contre AUix (3).

(1) Clausewitz, p. 108

(2) Nous ne connaissons celte lettre d'Allix que par l'analyse de M"* Bénard et n'en pouvons garantir les termes.

(3) « . .II n'y a plus que cela qu'il n'avait pas fait; il a juré notre perte; rien ne nous étonnera plus de sa part; il est capable de tout. Nous allons, en rentrant dans notre ville, vous donner des preuves du contraire el vous prouver que nous sommes incapables de vous tromper... »

Exemple frappant de Fexcès où Tesprit départi jette les cœurs les mieux disposés.

Les officiers russes reconduisirent les trois dames, avec force amabilités, juqu*au deuxième poste, en leur recommandant a de faire leur possible pour gagner le général français à se retirer. )>

Heureusement pour elles, elles s'abstinrent de communiquer leurs prouesses aux soldats français. Elles eussent été incontinent passées par les armes. Mais elles semèrent la terreur parmi les habitants : ft Mes amis, nous sommes perdus ! d disaient-elles. A ces mots, la population émigra de plus belle vers les montagnes.

Cependant, à 6 heures, malgré la menace formelle du général ennemi, les canons demeurèrent muets. La nuit venait et Tettenborn jugea inutile de continuer un bombardement demeuré sans effet, soit qu'il eût appris, dansTintervalle, la marche d'AUix ou la défection de Marmont, soit encore qu'il préférât laisser les habitants aux suggestions de la peur que les propos des officieuses parlementaires venaient de jeter visiblement dans leurs murs (1); à quoi bon s'acharner à brûler une ville où il ne tarderait pas à entrer pacifiquement? La capitale était aux mains des alliés et, à cette heure, un gouverne-

ci) Quelques jours plus tard, il déclara galamment « que la ville devait son salut (aux trois dames); que sans leur démarche elle n'existerait plus. » M"* Bénard le crut sincère. Mais si leur visite inattendue rut pour effet certain d'arrêter momentanément le tir, il fallut bien un autre motif pour engager Tettenborn à ne pas recommencer le feu à l'heure dite. Nous avons tenu à emprunter les dialogues qui précédent à la relation même de M"* Bénard et à leur laisser le développement que leur au-

ment provisoire, maître du pouvoir, avait proclamé la déchéance de Napoléon (2 avril).

Il convenait d'attendre.

Cependant Allix parcourait fiévreusement les grandes routes du département. De Savigny-en- Terre-Pleine, il avait, sans perdre une minute, marché, par sa gauche, sur Noyers, Chablis et Seignelay, gagnant Sens au plus vite, quand une lettre du commandant de cette ville l'arrêta soudain, dans la nuit du l^r au 2 avril ; oniui apprenait que TEmpereur avait passé à Sens et avait laissé, pour lui. Tordre d'observer le corps de Liclitenstein en prenant une position sur le Serein, entre TArmançon et l'Yonne. Aussitôt, et de grand cœur, Allix avait fait volte-face (2 avril matin).

Rebroussant chemin, il avait détaché un bataillon à Chablis et un autre à Tonnerre, avec la cavalerie nécessaire pour s'éclairer; lui-même s'était arrêté à Maligny avec le gros de sa division. Mais le lendemain matin, à 10 heures, nouveau courrier et direction contraire. Maret, duc de Bassano, lui apprenait la capitulation de Paris et lui enjoignait de venir relever à Sens la division d'Oudinot : trois heures plus tard, Allix reprenait son mouvement en arrière, inutilement interrompu (1).

teur leur a donné. Le lecteur pourra juger ainsi plus aisément d'inùidents que la légende avait singulièrement déformés. Les détails principaux: sont confirmés par la relation de M. I^rne Voy. Append. n' VI, le texte de l'arrêté municipal pris, le 8 juin 1814, en faveur des trois parlementaires sénonaiscs. — Marmont avait adhéré verbalement au gouvernement provisoire, le 3 au matin, dans un entretien avec M. de Montessuy. (1) ÂLLix, Souvenirs,

C'est ainsi que, le 4 au matin, il débouchait subitement sur la rive gauche de TYonne, à Gron, où Tapparition de son corps causa d abord une violente panique aux nombreux réfugiés de la ville de Sens. Il dut se faire reconnaître et les rassurer. A 7 heures, il entrait dans la place, à la tête de 1 500 hommes, suivi de ses canons et aux cris répétés de : « Vive le général Allix ! i> — a Général ! lui disaient les fugitifs, qui se ralliaient sur ses pas, si vous étiez arrivé hier, nos faubourgs n'eussent pas été brûlés par Tennemi : voyez, Tincendie est encore allumé (1). » Ce reproche, encore que voilé et discret, eût expiré sur leurs lèvres s'ils avaient su, qu'après tant de fatigues surhumaines, cette troupe héroïque venait de parcourir 18 lieues en dix-huit heures pour les secourir à temps !...

L'arrière-garde du maréchal Oudinot quitta Sens aussitôt et se replia sur Fontainebleau pour se ranger autour de Napoléon.

L'aigle agonise, et, avec elle, s'évanouit le rêve de gloire indéfinie qu'avaient promené à travers l'Europe entière ces soldats vaillants, débris mutilés de ce qui fut la Grande Armée. L'heure n'est point aux récriminations; mais elle est lourde à ces âmes fières, fermées aux pieuses et douces traditions de la vieille France, comme aux exigences de la vie normale d'une nation. Elles ne demeurent ouvertes

(1) M. LoRNE, Relat. manuscr. Cf. Arch. ad min. de la guerre, V» Allix^ réponse du général au Journal de Paris. Allix s'empressa de protéger le travail des pompiers qui ne réussirent à éteindre complètement le. feu que le lendemain.

qu'à leur idéal vaincu de grandeur conquérante et d'activité guerrière. A l'exception des maréchaux et des hommes d'Etat, mieux placés pour sentir la folie meurtrière du régime déchu, l'armée souffre d'un frémissement de colère intense sous le poids de la défaite. Cette lutte morale, — dernier épisode de l'épopée impériale, — est encore un combat : il est beau de voir les vétérans de cent batailles aux prises avec ce dernier ennemi : l'adversité.

Ne les raillez pas, camarade, Saluez plutôt, chapeau bas, Les Âchilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas(l).

Entre tous, AUix se distingue par une véhémence qui imprimera le trait final au caractère qu'il a développé jusqu'ici et jettera sur la ville de Sens, comme un reflet défaillant de résistance désespérée.

Le jour même de son arrivée, la rumeur de l'occupation de la capitale par les alliés se répandit dans la ville; l'adjoint, M. Lorne, crut devoir l'en aviser; mais, au premier mot, le général l'arrêta : « Ce n'est pas vrai, gronda-t-il d'un ton qui ne souffrait pas la réplique ; ce sont nos ennemis qui font courir ce bruit. . . » M. Lorne comprit et se garda bien de faire, dans son rapport, la moindre allusion à M"^e Bénard, que le général cl aurait fait fusiller de suite (2). ))

Cependant les ennemis savaient pertinemment

(1) Théophile Gauthier.

(2) M. Lorne, Relat. manusc. — Cf. Append. II, 3' Ordre d'Allix, portant peine de mort contre les habitants qui communiqueraient avec l'oiinemi.

que Napoléon avait été reriversé par le Sénat et le corps législatif; qu'abattu par les remontrances de ses maréchaux, il avait abdiqué en faveur de son fils ; que Marmont enfin, découvrant le quartier impérial, avait traité directement avec Schwarzenberg; c'est pourquoi ils se tenaient immobiles. Âllix s'étonne et s'impatiente de cette inertie; il les forcera bien, pense-t-il, à se déployer de suite, et à montrer ainsi leurs forces.

Dans ce but, le 5 au matin, il met sa division sous les armes et la porte, en ordre de bataille, en avant du faubourg Notre-Dame (1). Mais, — singulier effet d'une telle démonstration ! — l'ennemi se replie pacifiquement, sans tirer un coup de feu ; seules, ses vedettes s'approchent des sentinelles françaises et leur remettent, avec le Moniteur des premiers jours d'avril, les actes du Sénat et du gouvernement provisoire... Allix, stupéfait, demeura d'abord « dans une incrédulité profonde ; ts> jamais sa foi dans le génie de Napoléon n'avait été plus forte.

Il ne doutait pas, que dans quinze jours au plus, CL un coup de foudre » de Tinyincible Empereur n'eût reporté l'armée française triomphante jusqu'aux rives du Rhin (2).

(1) Allix, Souvenirs.— Cf. Arch. admin. de la guerre, sa réponse au Journal de l^aris. M" Bénard raconte, avec trop de satisfaction, que les Russes accueillirent les nôtres par une volée de mitraille. C'est une erreur. Elle n'a rien su des événements militaires.

<2) Allix, Souvenirs militaires, 25' art. Allix avait déjà anticipé sur cet événement dans son 13* art. et il y revient, dans son 26' art., avec une confusion de dates et de détails qui témoigne, comme à l'ordinaire, de son peu d'exactitude.

Mais bientôt parut aux avant-postes un parlementaire qui sollicitait du général français un entretien particulier au sujet de ces graves documents. ÂUix refusa d'abord de le recevoir, sous prétexte qu'il ne reconnaissait pas un envoyé qui ne lui justifiait d'aucun mandat écrit.

Le parlementaire revint presque aussitôt : Tettenborn s'était soumis de bonne grâce et demandait, par un billet anonyme, d'avoir avec son adversaire une entrevue entre leurs postes respectifs. Allix refusa net, par un billet de même sorte : à défaut de signature, sa réponse portait l'empreinte d'une griffe bien personnelle à laquelle nul n'aurait pu se méprendre :

(( Le général de division, commandant à Sens, ne croit pas que les pamphlets qui ont été remis à ses avah4-postes soient susceptibles d'aucune explication (1). i>

Et sur cette sommaire et verte réplique, il jeta au feu tous les papiers communiqués. Comme « il était (encore) à délibérer sur cette invraisemblable conduite de l'ennemi, ï) il reçut, vers midi, l'ordre de faire passer aux avant^postes un secrétaire d'ambassade, M. de Saint-Mars, que Napoléon envoyait à son beau-père, François IL

Ce diplomate lui confirma l'exactitude des documents de Tettenborn et la réalité de la défection de Marmont. Or le nom seul de Marmont avait pour effet d'exciter la bile d'AUix. Marmont était son

(1) Allix à Napoléon. 5 avril. Arçh. de la guerre, cité par Houssaye. — Cf. Souvenirs, note de l'arl, 13.

vieux camarade d'école ; leurs deux carrières s'étaient sans cesse traversées ; Tun, pendant toute la durée du règne, avait tout reçu de Napoléon, Tautre, rien ; il y avait eu des heurts ; l'ancien ami de jeunesse était devenu peu à peu un rival détesté. D'autant plus violent fut Tétat où le jetèrent, lui, l'homme de la guerre à outrance, ces extraordinaires nouvelles. — Que n'étais-je à Paris, moi! telle fut sa première pensée : <i ...Si à la place de Marmont, j'eusse commandé à Paris, les ennemis n'y seraient pas entrés : je me serais fait un rempart inexpugnable de leurs cadavres (1). » ...Quant au «Cosaque prussien )> (tel était le sobriquet donné à Tettenborn par les soldats français de sa division), il était vraiment tombé à bonne adresse, en confondant AUix avec Marmont ! Pouvait-il avoir à lui faire autre chose <L que des propositions lâches et* ignominieuses )) dans les circonstances actuelles? Que venait-il lui proposer (2)? ...Une désertion avec armes et bagages..., une trahison passible de la peine de mort..., pis encore, une flétrissure à l'honneur mili^ taire?. . .un triple crime envers lui-même, l'Empereur et la patrie ! — A ces soupçons, qu'il dédaigne d'éclaircir, l'imagination d'AIlix s'exalte et il se met à dicter la dépêche suivante, d'un loyalisme intrépide, qui allait trancher singulièrement avec le ton des courriers quotidiens du quartier général :

(1) Allix : Bataille de Paris, épigraphe; Journal des sciences militaires^ t. XX.

(2) Ibid., 26' art.

A L'Empereur

Sens^ 5 avrils 4 heures du soir, 181^ (i).

Sire,

Je crois devoir faire, à Votre Majesté elle-même, le rapport suivant :

Ce matin, j'ai fait sortir une partie de mes troupes de Sens pour réoccuper les faubourgs de la ville occupés par Tennemi. M. le général Veaux, qui commandait cette opération, s'est porté mille pas en avant du faubourg de Troyes ; l'ennemi s'est replié sans combattre; il est fort d'environ 1 200 hommes et est commandé par le général Tetenborn.

Ce général a alors envoyé à mes vedettes trois imprimés, l'un supposé émané de quelques membres du Sénat, l'autre supposé émané du corps municipal de Paris, le troisième de je ne sais qui, car j'ai tout brûlé.

Ce même général m'a ensuite envoyé un second parlementaire pour me demander un entretien particulier; je lui ai répondu que je ne recevais point un parlementaire sans lettre, ce qui m'a procuré le billet ci-joint, n« 1er j je lui ai répondu par le billet n« 2, sans signature de ma part, comme était le sien.

Je soupçonne que c'était une lâcheté ou une trahison à la Marmont qu'il avait à me proposer; je prie Voire Majesté de croire que j'en suis incapable et que je la servirai toujours fidèlement quelque soient les événements^ car faime mon pays et j'ai la conviction intime que tout changement dans l'ordre des choses actuel ferait son malheur.

Le secrétaire de légation, M. de Saint-Mars, vient de passer ici, se rendant au quartier- général de l'Empereur d'Autriche; je l'ai adressé au prince de Lichtenstein, qui était hier à Noyers, avec environ six mille Autrichiens ; il y arrivera sûrement, étant certain qu'il n'y a que des Autrichiens en Bourgogne ;. tous les Russes et tous les Prussiens, à l'excep-

11) AUix a reproduit deux fois cette lettre dans ses Souvenirs, 13' et 26* art. ; les mots en italiques ont ité soulignés par lui.

— ms —

tion des Cosaques de Czernicheff et de Tetenborn, étant sur la rive droite de la Seine. La route d^ici à Auxerre est entièrement libre, j'occupe Villeneuve- le -Rpi, Joigny, Auxerre et Pont; mes communications sont parfaitement libres.

M. de Saint-Mars m*a dit que Taide de camp du prince de NeufchateK qui était en parlementaire à Châtillon-sur-Seine et qui y a été vu, vers le 22 ou le 23 mars dernier, par un de mes officiers qui allait conduire un courrier anglais dans cette ville, avait été arrêté avec sa dépêche par des partis ennemis. Dans son retour près du prince majorgénéral, l'officier envoyé par moi à Châtilion a entendu dire au major autrichien qui y commandait, que les dépêches du cabinet autrichien dont il serait porteur géraient fort agréables à Votre Majesté.

Je suis, sire, etc.

Assurément, si notre général avait manqué sa carrière au 18 brumaire, pour s'être trop tu et trop dérobé, cette fois, il n'aurait plus à craindre de Bonaparte un semblable reproche : sa lettre parlait si haut et si clair qu'elle fît du bruit ; on la publia et l'on s'en souvint toujours... à la cour des Bourbons. Zèle ou prudence ne furent donc pas, pour AUix, d'un effet plus heureux; c'est volontiers qu'il se reconnaît lui-même ce le plus impolitique des hommes (1) : » il était dans sa destinée de ne pas partir à temps ou d'arriver trop tard. Sa dépêche optimiste survint à Fontainebleau avec une inopportunité vraiment psychologique, Napoléon venait de charger Ney et Macdonald, deux braves entre les braves, de porter aux souverains alliés son abdi-

(t) Souvenirs.

cation conditionnelle. Les maréchaux, à ses côtés, se

taisaient, mais lui regimbait encore sous Thumiliation, et, dans sa tête puissante, roulait mille projets. C'est dans un tel moment que brilla, devant ses yeux, comme une lueur de salut, le message inconsidéré d'Allix sur les dispositions secrètes de la cour autrichienne :

(.*. Je vous le disais bien, messieurs, s'écria l'Empereur, en s'adressant à son entourage ; je vous le disais bien ! François II ne peut être mon ennemi au point de détrôner sa fille. Vicence, allez redemander mon acte d'abdication aux maréchaux. Je veux envoyer un courrier à l'empereur d'Autriche. »

Ney et Macdonald allaient monter en voiture pour se rendre à Paris. Ils durent refuser positivement de remettre leur acte àCaulaincourt, en lui disant : <i Nous sommes sûrs de l'adhésion de l'Empereur d'Autriche et nous prenons tout sur nous (1). ))

C'est ainsi qu'une fois de plus, l'impressionnable AUix, tout absorbé dans son champ d'action, avait méconnu la réalité de la situation ; un mot irréfléchi, tombé de sa plume ardente^, avait failli rallumer le feu des batailles.

Quand ils revinrent le soir de leur mission, Ney et Macdonald, passant à Chevilly, jugèrent à propos de conclure avec Schwarzenberg, et sous leur seule responsabilité, un armistice devenu nécessaire aux

(1) BouiiiuEMMB, Mém.j t. X, p. 85.

deux armées. Berlhier, major-géiiéral, s'empressa d*en transmettre l'avis à la division sénonaise, en recommandant au général ÂUix de s'entendre avec les chefs ennemis, pour la délimitation de leurs postes réciproques in statu quo.

Ainsi fut fait. Le 6, au matin, Âllix envoya au prince de Lichtenstein, alors à Tonnerre, l'original de cette dépêche ; à Tettenborn, il fit remettre^ * visà-vis de Sens, » une simple copie. Tous deux répondirent verbalement que, bien qu'ils n'eussent reçu aucun ordre analogue, ils s'abstiendraient pourtant de tout acte de guerre jusqu'à confirmation de cette nouvelle. A partir de ce moment « toute hostilité cessa de fait. »

Toutefois, vers le soir, le prince de Lichtenstein, désirant sans doute se lier à Tettenborn, dirigea, de Brienon sur Joigny, son avant-garde forte d'environ 3500 chevaux. AUix avait laissé dans cette ville une compagnie de grenadiers de gardes nationaux vendéens, avec ordre de n'évacuer la place que sur son invitation. Le capitaine, dès qu'il eut connaissance du mouvement des Autrichiens, fit fermer la grille de la porte dite de Brienon, défendit à tous les habitants de sortir de leurs maisons, sous peine de mort, et cacha sa faible troupe derrière le vieux mur d'enceinte de Joigny. Les cavaliers autrichiens se présentent sans défiance à la grille, ne voient personne, sautent à terre et se massent inconsidérément vers l'entrée, <i comme un troupeau de moutons. » Mais, à un signal convenu, tous nos grenadiers montent sur le mur et fusillent, à bout portant,

cette troupe en désordre et sans défense, qui se hâte de remonter à cheval et de fuir sans s'arrêter jusqu'à Brienon... <l Cette action, continue AlUx, fut pour nos troupes la dernière de la campagne. » Escarmouche regrettable, puisqu'elle était inutile : le duc de Cadore faillit la payer de sa vie.

Député à toute vitesse en Bourgogne, vers le quartier de Tempereur d'Autriche, auquel il portait un message de Marie-Louise, il avait pris un parlementaire à son passage à Sens, pour s'ouvrir les avant -postes ennemis. Le hasard voulut qu'il rejoignît, à Brienon, Tarrière-garde autrichienne en déroute ; celle-ci n'entendit pas les signaux, se crut poursuivie, tira sur la voiture du duc et blessa l'officier d'escorte et son trompette. Lichtenstein S'excusa aussitôt de cette fâcheuse confusion. Allix,de son côté, s'empressa de rappeler à lui son détachement de Joigny.

Son humeur était terrible ; un trait nous la peindra mieux que de longs discours.

Ce jour-là même, un malheureux cordonnier de Saint-Clément, nommé Drouin, battu par les Cosaques qui lui demandaient de l'eau-de-vie, s'était résigné à venir leur en acheter à Sens. Comme il revenait, les grand'gardes d'Allix surgirent d'un fossé en face de Saint- Antoine, le saisirent, et le prenant pour un espion, le menèrent vers le général. Il allait être fusillé ; le peloton d'exécution était déjà commandé, quand le secrétaire d'Allix prévint confidentiellement M. Lorne que cet homme se recommandait de lui. L'adjoint eut beaucoup de peine à

obtenir un sursis, qui sauva la vie du prisonnier (1).

Telles étaient les dispositions intimes du général français quand, à la nuit, un parlementaire en uniforme d'officier russe, et se disant muni d*une lettre de Tettenborn, demanda à lui parler. L'enveloppe ne contenait que les imprimés parisiens et les actes déjà communiqués. Interrogé si, à défaut d'écrit, il n'avait rien à dire de la part de son chef, cet homme, qui parlait admirablement le français, répondit :

« Oui, il m'a chargé de vous proposer de vous réunir à nous avec vos troupes et de suivre l'exemple de votre maréchal Marmont. ^

On ne pouvait, certes, être plus mal inspiré. A ces mots, Allix exaspéré lui demanda brusquement (L comment il se trouvait au service des ennemis de la France. y> Le voyant changer de couleur, il l'accabla de questions, et lui arracha l'aveu

(1) LORNE, Relat. manusc. — « A toutes les raisons, AUix, qui fumait sa pipe devant la porte de l'hôtel de VEcu, se contentait de répondre : a Ce sont des contes ; ce sera un exemple. »

On peut augurer de là ce qui serait advenu à M"* Bénard si l'on n'eùl caché soigneusement au général sa démarche an quartier ennemi. Allix ne l'apprit que plus tard : « A la tête de cette petite faction mi-politique, mi-féminine (de ses ennemis) se trouvait, dit-il, une illuminée, qui a beaucoup fait parler d'elle. Elle a même trouvé le moyen de se faire imprimer, comme, on, dit, toule vive dans les journaux, et de se donner par là une certaine importance, au loin s'entend ; car, comme dit le proverbe :

A beau mentir qui trient de loin; mais, à Sens, tout le monde s'est moqué d'elle. Elle en est, dit-on, morte de chagrin. Dieu veuille avoir son âme! » {Syst. d'art., p. 183-190, note 1.) *— Tel est le jugement d'AUix : c'est encore une exécution. On a vu plus haut la part tenue par M"* Bénard dans ce duel de propos sanglants.

qu'il était bien Français : — ce Ma famille, dit cet homme, avait émigré, et j'ai pris du service en Russie. » L'écho de la colère d'Allix vibre encore dans le récit qu'il a laissé de cette scène :

<!c Dans ce cas-là, reprit le général, vous parlez russe ?

— Non, monsieur.

— Vous parlez donc allemand?

— Non, monsieur.

— Où avez-vous donc été élevé, à l'étranger?

— En Angleterre.

— Vous parlez donc anglais ?

— Non, monsieur.

-^ Dans cas-là, vous êtes un imposteur. Si je faisais mon devoir, je vous livrerais sur-le-champ à ma commission militaire qui vous ferait fusiller demain matin, comme embaucheur à Tennemî. Je ne manque pas de témoins pour vous faire condamner; j'ai chez moi plus de vingt officiers de mes troupes ; ils ont tous entendu l'infâme proposition que vous m'avez faite, et Thabit que vous portez, vous en êtes indigne, mais le sang d'un misérable de votre espèce ne mérite pas d'être versé,., et si les choses n'étaient pas dans l'état où elles sont, vous n'échapperiez pas au sort que vous avez mérité (1). »

AUix ne douta pas que cet homme ne fût un

(1) Alltx, Souvenirs, 13' art ; Cf. 25* art. — Les Souuenirs n'ayant été écrits que quinze ans après les événements, nous ne saurions garantir l'exactitude des paroles du parlementaire, lesquelles ont pu être déformées par la passion politique qui bouillonne dans les récits du général.

agent déguisé du gouvernement provisoire, ce qui est très vraisemblable, car, dès le 2 avril, Talleyrand et ses collègues avaient envoyé des émissaires de divers côtés, pour agir sur les chefs militaires. Nous pensons toutefois qu*il s'agissait moins désormais de convaincre le général que de prévenir auprès de lui, par de prudents ménagements, une effusion de sang devenue bien inutile. A Paris, tout était terminé : Napoléon venait de signer son abdication définitive, et tous les généraux s'empressaient d'adhérer à Tavénement de Louis XVIII.

Dans ces conditions, Tettenborn ne pouvait se morfondre indéfiniment <l vis-à-vis de Sens. » Le prince de Lichtenstein prit donc la résolution de rompre la trêve et d'engager une dernière fois, en des termes polis, son adversaire à se retirer. Il chargea de l'ultimatum son propre aide de camp, le prince de Schonburg : de cette manière, son ombrageux correspondant ne pourrait pas se plaindre qu'on ne lui députât que des gens sans aveu.

Monsieur le général,

En réponse, monsieur le général, à votre lettre d'aujourd'hui (1), je dois vous dire sincèrement qu'ayant reçu ce matin un courrier de S. M. l'Empereur, mon maître, où Sa Majesté ne me dit pas un mot d'un armistice, ni conclu, ni prolongé, je ne puis plus longtemps continuer la convention tacite que j'ai faite avec vous d'après votre demande (2).

(1) AUix, qui publie la réponse du prince, n'a pas jugé à propos de donner le texte de sa propre lettre.

(2) Allix, ignorant que les maréchaux avaient signé l'armistice en leur nom, crut, à tort, que le prince ne disait pas la vérité.

L'article officiel que je vous joins ici, monsieur le général, et que je viens de faire imprimer ici, est verbalement traduit de la dépêche de Sa Majesté, je puis donc en répondre sur mon honneur, et vous dire en même temps que l'Empereur Napoléon est descendu du trône. Il ne peut pl'is, ni par les Français, ni par nous, être regardé comme le souverain de la France.

Vous voyez, monsieur le général, la conduite d'un de vos premiers maréchaux (1). Les maréchaux Ney et Mortier ne traitent également plus au nom de l'Empereur, mais uniquement au nom de l'armée.

Vous, monsieur le général, saurez donc ce que avez àfaire (sic) ; si , appartenant à la nation et à l'armée française vous voulez vous joindre à moi, vous pouvez être persuadé d'être amicalement reçu. Mais si vous ne jugiez pas à propos de suivre, la marche des autres généraux, je vous propose de quitter Sens et de vous joindre à l'Empereur Napo" léon, vers Fontainebleau ou vers Orléans, car vous sentez bien, monsieur le général, que le point de Sens m'était nécessaire pour établir ma communication avec Paris, je devais employer tous les moyens pour m'en rendre maître. Il me serait pénible de devoir employer la force et faire répandre du sang dans un moment où le sang de deux nations et de deux armées alliées ne doit plus couler.

Je vous envoie mon aide de camp, le prince de Schonburg, avec cette lettre; vous pouvez, monsieur le général, lui remettre votre réponse verbale et écrite.

Recevez, monsieur le général, les assurances de ma plus haute considération.

A mon quartier général.

(Signé :) Lieutenant-général Maurice, Prince de Listenstein.

Pour copie conforme :

Allix.

(1) Le marixhal Marmont.

On voit, par les termes de cette lettre très nette, mais polie, que Lichtenstein, homme d'un caractère élevé et courtois, s'était efforcé d'obtenir l'évacuation de la ville sans irriter la blessure intime du général français. L'effet fut tout contraire : la plaie saigna violemment, et il faut avouer que les termes du message étaient mal adaptés à 1 état d ame du correspondant. Allix n'en retint qu'une chose : Lichtenstein a lui proposait d'imiler Marmont et de passer à lui avec sa troupe. » De Tettenborn, — ce un aventurier ! -ù — une telle démarche l'avait peu ému; mais du prince, qu'il estimait un parfait gentilhomme, elle lui causa une déception profonde. L'aide de camp lui demandait une réponse. Allix se contenta de lui dire : « J'ai cru jusqu'ici votre général un homme d'honneur; sa lettre me prouve qu'il n'en est rien et je n'ai point de réponse à lui faire (1)... i>

Parole hautaine, frappée dans un métal antique: Achille a parfois une langue d'airain et c'est pour cela qu'il est Achille ; le lecteur pourtant, ayant le dernier mot, appréciera si le prince autrichien avait entièrement mérité Tapostrophe. Le dilemme final s'imposait avec une telle évidence que, sans attendre cette lettre, Allix avait passé sur la rive gauche de l'Yonne, où il bivouaquait avec le gros de ses troupes. Il évacua définitivement la ville de Sens le 8 avril, à minuit, enveloppant la retraite de sa division d'obscurité et de silence, comme s'il l'eût con-

(1) Allix, Souvenirs^ 25' art.

duite au tombeau (1). Bientôt Napoléon déliait formellement ses troupes du serment de fidélité et le général Allix, Tun des derniers dans cette voie si imprévue pour lui, adressait au Roi de France sa soumission et celle de sa division (2).

Soumission des lèvres, non du cœur : elle ne devait pas résister à l'épreuve des Cent-Jours. Allix ne pouvait manquer de se jeter à corps perdu dans un tel mouvement ; il en résulta pour lui un exil de quatre années, la radiation des cadres de l'armée, la pauvreté et la pire des épreuves : Tinaction. Son épée brisée, il s'empara d'une plume, et de cette arme, trop douce à son gré, il s'escrima d'estoc et de taille, sur toutes les questions à sa portée : sciences, histoire, stratégie, politique, administration technique de l'artillerie, il écrivit surtout, de verve ou de mémoire, frappant au plus vif, et quand il pouvait, emportant le morceau. Enfermé désormais dans un présent sans issue pour lui, il s'en prend à Newton, à l'histoire, à ses rivaux, aux ministres; il rêve au passé grandiose, aux campagnes du grand homme, dont l'image le transporte au point de lui arracher cette exclamation presque

(1) Relat. de M"* Bénard, supr. cit. — I^ date du 8 est empruntée à une réponse précitée du général au Journal de Paris^ Arch. administ. de la guerre. — Cf. Allix, Souvenirs.

(2) Allix rapporte qu'après avoir communiqué l'ordre impérial à sa division, il eut beaucoup de peine à déterminer les officiers à faire leur acte de soumisssion. Un bataillon entier s'y refusa et déserta la nuit suivante en laissant ses armes au cantonnement. C'était celui des grenadiers qui avalent tiré, à Joigny, le dernier coup de feu. Nous pensons, que d'après les dernières instructions de l'Empereur, Allix avait dû faire retraite sur la Loire. — Cf. Corresp. de Napoléon, 21 556.

idolàtrique : a Inler notai muliemm quis fuit major Bonaparte? p Sous prétexte de stratégie, il s^enivrait lui-même des vapeurs de gloire que soulevaient ses récits, et, trompant les ennuis du repos, son imagination s'échappait en des chevauchées indéfinies à travers le temps. et l'espace... C'était bien la silhouette épique des grognards que se préparait à chanter la légende :

On eût dit la lithographie Où, dessinés par un rayon, Les morts que Raffet déifie Passent criant : « Napoléon !... »

Cette ardeur intérieure , comprimée pendant quinze ans, éclata enfin comme un volcan, lors de la Révolution de 1830; AUix célébra, avec un lyrisme passionné, les barricades et la bataille de Paris, « cette victoire, dit-il, incomparable à toute autre victoire ! "ù

Vraiment de tels exploits étaient-ils faits pour tenter la plume d'un soldat qui s'était voué aux récits héroïques du passé ? Aveuglé par les oripeaux de l'opposition libérale, par son admiration pour le célèbre général Foy, son ami, et surtout par sa rancune, AUix ne se bat plus, hélas ! que contre des êtres imaginaires : l'Hydre de la féodalité et ses châteaux -brigands, la Congrégation, l'Hypocrisie jésuitique, a jetant son filet de ténèbres y> sur la société moderne, la Superstition, le Despotisme rivant ses fers,... tous les grands mots de la secte, spectres surannés, prestiges perfides et moqueurs, hantèrent

— lt)9 —

son esprit naturellement exalté (1). Mais la joie de la victoire ne fut pour lui qu'une illusion plus décevante encore : la monarchie de Juillet ne fit nulle attention aux acclamations du vétéran, devenu invalide. Il nous semble que le héros du siège de Sens eût été bien inspiré de n'ajouter aucune page à sa campagne de TYonne, d'une allure si martiale et parfois si entraînante ; son caractère n'y eût rien perdu et « sa gloire, )> qu'il chérissait plus que chose au monde, n'eût pas risqué de subir une éclipse.

Le surlendemain du départ d'AUix, jour de Pâques, le corps de Tettenborn entra pacifiquement à Sens (10 avril).

Le général russe descendit dans la maison d'Yauville, en attendant que les troupes wurtembergeoises vinssent le relever à Sens. Ce n'était plus le farouche assiégeant de la veille. Se piquant même de galanterie, il manda, en présence des administrateurs, les trois dames auxquelles il avait inspiré naguère une si grande frayeur. Le vainqueur savait parler aux dames ; elles furent aussi flattées de ses politesses qu'elles avaient été émues de ses menaces. M^ne Bénard lui répondit : « Pardonnez-moi, mon général; il y a huit jours, nous avons été

(1) Voy. Souvenirs, pass.j notamment le 8' art. et le récit de la bataille de Paris : « La restauration des Bourbons s'est entourée... de l'tiypocrisie jésuitique, etc. n Cf. Carrière d'Allix, Appendice I. — Il se donne comme un précurseur des barricades : «c J'ai employé trois fois, dit-il, dans ma vie militaire, les barricades comme moyen de défense, à Cassel, en 1813, à Sens, en 1814, et à Sainl-Denis en 1815. Il m'a complètement réussi, malgré la tiédeur de l'opinion. . y> —Bataille de Paris,

chercher un protecteur et un ami et nous Tavons trouvé: vous nous en avez donné de trop grandes preuves pour que nous layons oublié... Tous les étrangers, mon général ne sont venus en France que pour mettre un Bourbon sur le trône (1). >^

Erreur, naïve peut-être, mais funeste, qui mettra bientôt entre les mains d'une opposition déloyale une arme redoutable, en exaspérant un patriotisme plus éclairé. Que penser d'une telle illusion et de ces coquetteries, en face du programme officiel des alliés, si brutal dans sa concision : <i Anéantir les dernières forces de Bonaparte avec la supériorité du nombre, s'emparer de Paris, mettre la France en révolution : tel était... — au dire d'un historien

(1) Il prit la main de M** Bénard : < Madame, lui dit-il, ...vous m'avez désarmé. » Et il ajouta, après beaucoup de fadeurs : « ...Si j'étais votre souverain, je voudrais que vous portiez une marque de mon estime. » Flatterie plus dangereuse que ses menaces. Dés lors, M" Bénard se mit à rêver, elle Tavoue, de croix et de médailles. Elle parait avoir été mal préparée à cet assaut d'un nouveau genre. La relation qu'elle a donnée de ces événements est diffuse, les causes, la suite et la portée des faits lui échappent ; elle suit les mouvement» de sa sensibilité et de son imagination vivement frappée. C'est ainsi qu'elle glisse facilement à l'emphase : « La mort, qui est la première crainte de l'homme, ne m'a point effrayée, dit-elle. (Nos malheurs) eussent été plus grands encore si mon courage ne l'eût emporté sur la crainte. » Tout en rapportant pieusement à Dieu seul « ses belles actions, » elle ajoute : « Hélas! que je suis heureuse qu'il m'ait choisi (sic) ; c'était un moment bien pénible pour celui qui a peur de la mort, et il ne l'était point pour moi qui a sacrifié ma vie, quand je pense qu'en la sacrifiant, ainsi que celle de mon enfant, je l'ai conservée à onze mille habitants... .7'ai tout fait pour le bien, mon Ame est satisfaite... —Pendant que (les soldats allemand.s) pillaient, dit-elle encore, j'étais comme Notre- Dame de Bon-Secours: on venait me chercher de tous les quartiers pour appaiser les trains qu'ils faisaient. » Et plus bas : < Comme gardienne fidelle de mes habitants et de ma ville, je ne suis pas sorti (de Sens) que pour lui dortner des preuves démon attachement et pour vous prouver combien j'avais le désir de lui être utile. Je vous avoue que si j'avais eu le bon-

prussien — le fil conducteur des événements (1) ! » L'ennemi restait Tennemi en dépit de ces belles protestations : les conséquences immédiates de la guerre allaient en témoigner durement.

Auxerre avait été occupé le 6 avril. Le baron d'Ulm, chambellan de Tempereur d'Autriche, s'y était presque aussitôt installé, au milieu d'une garnison de 15000 Wurtembergeois, qui le mettaient à même de parler en maître. Nommé, par les puissances, gouverneur général des départements de l'Aube, de l'Yonne et du Loiret, son premier soin fut de frapper, d'énormes réquisitions en nature, le territoire soumis à son pouvoir; une commission départementale fut instituée d'office et par lui chargée d'en opérer la répartition entre les divers arrondissements, au prorata des contributions de chacun (2). Nous ne parlerons pas de l'exaction de près

heur de poWer une marque de mon souverain, elle serait pour moi d'un prix infini. Vous répondrez à cela que ce n'est pas l'usage qu'une femme porte la croix: je pourrais répondre que si j'eus consulté l'usage pour faire ce que j'ai fait, sans doute je ne l'eusse pas fait, mais je n'attend plus de récompense ; elle est dans mon cœur; et je la trouverai sans doute dans le séjour des bienheureux. » — Cette infatuation est très petite et regrettable. Elle diminue beaucoup la portée du récit de M** Bénard.

Le Roi donna, en partie, satisfaction au vœu de M"' Bénard en lui faisant remettre la suite des médailles frappées depuis son retour en France. C'était, lui écrivait le comte de Pradel, directeur des ordres et décorations, la récompense « du dévouement et du courage dont elle avait donné un exemple si honorable dans une circonstance où la ville de Sens, sa patrie, paraissait menacée d'une destruction inévitable. » On ne précisa pas davantage. M"* Bénard fut présentée au Roi le 6 décembre et, trois jours plus tard, à M"* la duchesse d'Angoulême; mais elle ne reçut pas la croix. — Voy. Notice historique préc. sur M"* Bénard.

(1) Clausbwftz, 181 i, p. 127.

(2) Elle se composait du préfet, de quatre conseillers de préfecturç et du maire provisoire d'Auxerre,

d'un million en numéraire, que le* gouvernement autrichien tenta d'opérer dans les caisses de l'Etat (1).

La malheureuse ville de Sens fut atteinte avec une rigueur inattendue par les réquisitions nouvelles. Les troupes d'occupation réclamaient, d'urgence et en nature, des draps, cuirs, fers, souliers, etc., dont elles avaient besoin; U était évident qu'une place affreusement pillée, deux fois bombardée et brûlée, épuisée par le passage continuel d'armées rivales, et désertée parla majeure partie de ses habitants, ne pouvait matériellement pas satisfaire à une telle exigence. Or, loin de la ménager, le conseil d'arrondissement l'imposa aux trois quarts de la contribution de guerre, pour les draps et les

semelles, et à la moitié, pour les autres objets

C'était un écrasement. Au prorata de sa population et de ses impôts ordinaires, la ville et ses cantons n'auraient dû être imposés qu'au tiers (2).

Le conseil municipal résolut aussitôt de recourir à la haute justice du baron d'Ulm et du général en chef de Franquemont. Une députation courut à Auxerre, pour obtenir une révision de cette répartition inégale et la faculté d'en acquitter une partie en argent (l^r mai). Vain espoir ! Les délégués revinrent le surlendemain sans avoir rien gagné. Une fois de plus, la ville devait céder à la force; le commandant de place, capitaine de Weckerlin, à bout

(1) Voy , sur celle afTaire étrange, Monceaux : Un épisode de Vinvasion. ('Annuaire de l'Yonne, 1896.)

(2) La population de Tarrondissement était de 54 281; celle des deux cantons de Sens de 19 796, — Délil). du cons. niunicip., 1" mai 1814, t. III.

de patience, avait déjà pris la voie de Texécution militaire. Les conseillers se résignèrent donc à passer, le jour même, avec le commandant autrichien, un dur traité, aux termes duquel ils acceptaient de payer, pour la ville et les cantons, une somme de 26 806 fr. 38, y compris les frais d'exécution militaire, montant déjà à 830 francs. Cette charge qui, de nos jours, serait si légère, parut alors énorme et accablante (1).

Il nous serait impossible d'évaluer exactement aujourd'hui les pertes innombrables subies par les habitants de Sens, au cours de la campagne de 1814.

Mais un rapport officiel, dressé par la municipalité, le 11 mai suivant, pour éclairer la religion du comte de Nansouty, commissaire du roi, nous permettra d'apprécier assez exactement la ruine de notre circonscription : ... « Plus de douze cent mille rations de tous genres (avaient été) livrées, et on peut évaluer les pertes et réquisitions supportées, soit par

(1) Cette somme devait être acquittée, savoir :

En argent comptant, pour 5 183 fr. 13

En nature de 431 fers à cheval, estimés 323 25

et de 50 paires de souliers 300 »

En trois effets de commerce de 7000 francs chacun, dûment endossés, à remettre, sous vingt-quatre heures, aux mains du commandant, et portant échéances successives, fin mai, fin Juin et fin juillet 21 000 »

26 806 fr. 38

La garantie solidaire des membres fut exigée pour les billets.

Le conseil municipal procéda aussitôt à la répartition de cette contribution, si lourde à cette époque ; il ne laissa que 6 000 francs à la charge des communes des deux cantons, assumant le surplus, soit 21 636 fr. 38 pour le compte du la ville. — Reg. des délib. de la mairie, 1" et 3 mai 1814,

la ville, soit par les campagnes de rarrondissemenl, savoir : celles de la ville à trois millions, et celles des campagnes à trois millions cinq cent mille livres. Ces évaluations ne sont point forcées. »

Ainsi déposent, avec douleur, les représentants de la vieille cité. Et s'élevant plus haut, embrassant d'un coup d'œil ému les causes d'une décadence à laquelle ils veulent opposer des remèdes efRcaces, ils jettent, vers le passé, un mélancolique regard. « Avant la Révolution, disent-ils, la ville de Sens é toit florissante, tant par ses établissements en tous genres que par les fortunes particulières de ses habitants. L'archevêché et le Chapitre jouissoient d'un revenu de 600 000 francs ; treize communautés d'hommes et de femmes ; treize cures ; un grand et un petit séminaire ; un collège, tous bien dotés, répandoient l'abondance dans toutes les classes de la société ; un bailliage, dont le ressort étoit très étendu et l'un des quatre plus anciens du royaume ; une maîtrise des eaux et forêts qui alloit jusqu'à Langres, enfin, un des plus beaux diocèses du royaume, tout, réuni au commerce, concourroit à la prospérité générale. Depuis, la ville a tout perdu... ! » Elle n'avait conservé qu'un tribunal civil de trois magistrats, un tribunal de commerce de cinq juges, et un collège abîmé par l'assaut !

Puisqu'elle atout perdu à la Révolution, l'antique métropole ecclésiatique a le droit de tout attendre ce d'un nouvel ordre de choses, )) qu'elle aime à se figurer comme un retour à sa prospérité passée, et elle appelle avec enthousiasme a le rétablissement

de Tarchevêché, la restauration de son collège, l'augmentation de ses tribunaux et d'autres établissements que sa situation avantageuse permet de former » dans ses murs, sans préjudice d'une remise d'impôts qu'elle sollicite <l comme une justice et un dégrèvement dus au malheur (1). lo

Les membres des collèges électoraux et les principaux fonctionnaires s'étaient empressés d'adhérer, le 10 avril, au gouvernement provisoire de la France et à la restauration de la famille royale. Le baron d'Ulm avait lancé, dans toute l'étendue de sa circonscription, une habile proclamation où il garantissait la sûreté des personnes et des propriétés et déterminait les conditions de sa mission. Par la même affiche, M. de Fermon, l'ex-préfet impérial, automatiquement transformé en fonctionnaire d'ancien régime, s'était chargé d'annoncer, en ces termes, la déchéance de Napoléon : « ...Qui devons, écrivait-il d'un ton enflammé à ses administrés, qui de vous n'a applaudi à ce grand acte que réclamait le salut de la patrie, l'intérêt et le repos de l'Europe?... (Bonaparte) a violé tous ses serments; il vous a, parla, dégagés de l'obéissance que vous lui aviez jurée... » Et après avoir salué le pouvoir nou-

(1) Délib. de la mairie, t. III, 11 mai 1814. — Précis de la situation de la ville, présenté au général comte de Nansouty, commissaire du Hoi dans la 18* division militaire, lors de son passage à Sens. — La délibération est signée : Ducasse, G. Guichard, Gratian, Dugauoin, Epoigny, Boulley, Bé-

NARO, LORNE, ChARRÇN, GuILLEMARD, PEt.ÉE DE SaINT-MaURICE, AuGER,

Garcement de Fontaine, Fillemin, Dupont, Boijrgis et Soûlas. — La plupart de ces messieurs figuraient dans les administrations précédentes. Leur témoignage n'en est que plus significatif.

veau, le préfet terminait ainsi : a Que nos transports et nos acclamations répétées prouvent à jamais que le peuple français est désormais inséparable de son Roi et qu'il lui est uni par tous les liens du devoir, de Tamour et du respect. — ^ Vive Louis XVIII ! — Auxerre, 15 avril 1814 (1). ^

De telles adhésions sont toujours inquiétantes pour les régimes réduits à s'asseoir sur elles. Celle de la ville de Sens était plus hoilorable, parce qu'elle était plus sincère. Sens n'avait aucun effort à faire pour acclamer le pouvoir qui s'^offrait à retirer la France pantelante des mains toutes puissantes du vainqueur et à réparer les maux incalculables de l'invasion. Ses anciennes traditions, qui l'avait attachée, plus que toute autre cité, à la monarchie, revivaient d'un seul coup ; c'est par la force et par la ruine que les divers gouvernements révolutionnaires s'étaient imposés à elle; aujourd'hui, son mausolée du Dauphin, frère de Louis XVIII, lui apparaissait comme un gage certain de la faveur royale. Mais quelle ne fut pas son espérance, quand elle lut, sur la liste du gouvernement provisoire, le nom même de l'un de ses enfants, M. Fauvelet de Bourrienne ! Le conseil municipal se hâte de lui envoyer aussitôt une adresse de félicitations (2).

Bientôt, c'est a aux pieds même de Monsieur,

(1) Affiches de Sens, 1814, p. 4. — Rapprocher ce nouveau langage, de la circulaire aux maires, du 23 février, où M. Defermon raconte que l'Empereur vient d'anéantir les ennemis. (Biblioth. d'un Sénonais, t. XXIV.)

(2) « Ce jourd'huy, 11 avril 1814, le conseil municipal de la ville de Sens et les notables, en permanence vu la nature des circonstances, après l'ouverture du journal qui annonçait la nomination de M. de Bourrienne,

frère du Roi, que MM. Cornisset et Benoit de la Mothe » portent officiellement « les vœux et les hommages des habitants. ^ L'adjoint Soûlas, le vieux libéral de 1789, se réveillant royaliste après un rêve agité de vingt-cinq ans de vie municipale, ne voulut pas se laisser dépasser par les autres bonnes villes de France. Assemblant d'urgence son conseil, il lui déclara solennellement « qu'il étoit instant que la ville de Sens qui, à cause de ses malheurs et de ses pertes, devoit avoir des droits à solliciter la bienveillance du prince, fut aussi une des premières à lui donner des preuves du bon esprit de ses habitants... (1). t> — On le voit, le sentiment du passé ne nuisait en rien à celui de l'intérêt présent, et les deux délégués ne manquèrent pas de glisser un mémoire fort pratique, sous l'adresse un peu lyrique qu'ils portèrent au comte d'Artois de la part de la municipalité (29 avril) (2).

Louis XVIII ne tarda pas à entrer à Paris. Ce fut pour le conseil municipal de Sens une nouvelle

ancien conseiller d'Etat, à la place de directeur général des postes et relais de France ;

c Le conseil, sur la proposition d'un de ses membres, considérant que M. de Bourrienne. est issu d'une des familles les plus anciennes de la ville de Sens, arrête qu'il lui sera adressé une lettre de félicitation. » (Reg. des délib., t. III.)

(1) Ibid., 21 avril 1814. — Il est curieux d'observer les fluctuations violentes que les événements ont imposé à cette formule. Les régicides faisaient montre aussi, en 1789, du bon esprit des citoyens de TYonne. Voy. Loménie de Brienne, J. Perrin, p. 135.

(2) Après avoir réclamé sa présence à Sens et rappelé le lien que les mausolées de ses parents établissaient entre les habitants et le prince, ils terminaient par cette prosopée : < Ombres sacrées, c'est vous dont les vœux pour la France, unis à ceux de votre digne fils, ont opéré les mer-

occasion d'affirmer, dans une adresse entliousiaste, le loyalisme de la population (7 mai). Le Roi répondit avec son habituelle bonne grâce, mais avec une nuance plus attendrie :

ft J'agrée les sentiments que vous m'exprimez ; je me souviendrai toujours que les cendres des auteurs de mes jours ont été conservées dans la ville de Sens (1). »

Les Sénonais reçurent de la bienveillance royale mieux que de bonnes paroles. Quelques jours plus tard, ils apprenaient que, grâce à la protection de leur concitoyen, M. de Bourrienne, ils venaient d'obtenir la décharge pure et simple des 21 000 fr. de billets, que les conseillers avaient dû souscrire solidairement, sur l'injonction du baron d'Ulm. C'était un don de joyeux avènement... et, pour les signataires obérés, un grand soulagement (2).

Il ne restait plus qu'à se débarrasser le plus tôt possible de la présence des Allemands, devenue odieuse aux habitants. Une vive et dernière alerte précipita la délivrance de notre région. Les Wurtembergeois s'étant avisés de faire des excursions du côté de Gron, Villebougis et autres com-

veilles dont nous sommes témoins en ce jour et qui assurent le bonheur de l'Europe! Le ciel a voulu faire concourir à ce grand dessein de puissants et généreux alliés, pour prouver qu'il pardonnoit à toute la terre et que le sang des Bourbons étoit apaisé.

« Vive Louis XVIII !

« Vive Monsieur!

« Vive leur auguste famille I »

(Aff. de Sens, 1814, p. 4.)

(1) Affiches de Sens, 1814, p. 5.

(2) Délib. du conseil municipal, 14 mai 1814.

munes, se laissèrent aller proinptement aux excès; . . .des femmes même furent outragées. Le 14 mai, le sous-préfet intérimaire, M. Bardin, et M. Lorne, adjoint, durent courir à Gron, pour y rétablir Tordre. Les Allemands c( y faisaient les diables, y> tandis que « les paysans lassés de tant d'injures et de vexations » se soulevaient, sonnaient le tocsin et leur tuaient six hommes du côté de Villebougis. A la suite de cette échauffourée, le général wurtembergeois ne tarda pas à se retirer avec ses troupes (1). La paix fut signée le 30 mai, et le traité de Paris mit heureusement fin à la période sanglante des guerres de TEmpire. Mais, comme la vanité ne saurait désarmer, la ville de Sens eut à contempler encore, après tant de tragiques événements, un spectacle d'un genre tout différent. L'un des adjoints, celui-là même qui s'était trouvé hors de la ville de Sens depuis la première occupation de Tennemi, s'imagina de proclamer la paix, avec toute la pompe d'un conquérant. En effet, huit jours après la publication officielle du traité, un arrêté municipal s'avisa de renouveler Tévénement. Le commandant de la garnison (une division du 66^ de ligne) était invité à fournir un détachement de 30 hommes avec un officier; le sous-préfet intérimaire et le lieutenant de gendarmerie étaient priés de se joindre aux adjoints. Le 7 juin, à 4 heures du soir, le cortège, s'étant réuni à la mairie, a se mit en marche au son des tambours et de toutes les cloches de

(1) M. Lorne, Relat. manusc.

la ville, ainsi qu'au bruit de rartillerie, d et, dans la ville et les faubourgs, l'adjoint fît lecture de la proclamation suivante :

De par le Roi,

La paix, depuis si longtemps Tobjet de nos vœux, vient d être conclue entre la France, TAutriche, la Russie, l'Angleterre et la Pousse : elle a été signée le 30 mai dernier.

Rendons grâce à la Providence de ce bienfait. Redoublons tous d'amour, de respect et de fidélité pour témoigner à notre bon Roi toute notre reconnaissance ; que nos cœurs se livrent à la joie la plus pure ! Que ce sentiment, qui a été le signal du retour de Louis XVIII et de l'auguste maison des Bourbons, soit aussi celui du bonheur que nous prépare, dans la sagesse, notre bien-aimé souverain!

Vive le Roi!

Vivent les Bourbons (1) !

(1) Arrêtés delà mairie, t. II, 7 juin 1814. — Nous lisons dans la relation de M. Lorne : c L'adjoint Bill^bault est revenu n Sens quand tout a été terminé, et il a publié la paix à Sens, accompagné de M. Chardon, commissaire de police, et deux agents. Deux tambours de la ville battaient la caisse; on eût dit qu'on publiait une ordonnance de poUce! » — On voit que cette impression s'écarte beaucoup de la relation officielle. M. Billebault avait étédéputé, en compagnie de MM. Âuger, Croze et Dufois,juge de paix, auprès du conseil municipal de Paris. Il avait comparu, le 7 mars, devant cette assemblée, pour lire la relation du pillage de la ville de Sens. (Voy. Journal de l'Empire.) Il ne semble pas, en effet, qu'il soit rentré à Sens avant la fln des hostilités. Dans l'intervalle, i\ se serait rendu en mission (?) du côté de la Loire, avec sa femme et sa fille.— Cf. Relat., Lorne.

(1) Je liens ce détail du savant M. Giguet, le traducteur d'Homère et des Septante, ancien conseiller municipal. Il déplorait l'obstination des démolisseurs et raillait doucement leur prudence.

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Désormais, les membres de la municipalité sénonaise ne passeront plus au pied de la vieille enceinte gallo-romaine sans une secrète rancune. Ces portes, ces murailles, devenues trop faibles pour protéger la ville, sont encore trop fières pour se rendre sans combat dans l'avenir ; un accord tacite les condamne à disparaître (1). Les portes tomberont les premières, malgré leur séculaire beauté, il ne leur sera pas donné de survivre à la génération qui leur attribue ses malheurs. Le démantèlement : tel fut donc, en apparence, le seul résultat des sièges de Sens. On peut le déplorer pour les arts.

Mais si nous élargissons notre champ d'obseryation, nous devons reconnaître que, dans le plan de l'Empereur, la défense de Sens était de la plus haute importance. Peu importe qu'en fait, elle n'ait arrêté l'ennemi que vingt-quatre heures, elle, n'en a pas moins constitué l'un des facteurs de la résistance nationale. Si elle n'a pas donné tout ce que Napoléon en attendait, la faute n'en est pas à la

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position qui était bonne, ni à la combinaison qui était profonde, mais à l'écrasante supériorité numérique de l'ennemi A ce point de vue. Ton ne saurait regretter un glorieux sacrifice.

Allix avait donc lieu d'être fier d'avoir été appelé, par une circonstance fortuite, à s'enfermer dans la ville. Les efforts qu'il a faits pour y organiser la défense étaient de son devoir militaire le plus strict, et les habitants ne lui rendirent pas justice, en le chargeant de la responsabilité de leurs désastres. On n'avait pas le droit de le qualifier de « farouche général, dont l'absurde résistance avait attiré tant de maux sur nous (!).>)> Grâce à Dieu, il ne sera jamais absurde, il est toujours glorieux de f.iîre son devoir, d'obéir à la consigne et de disputer jusqu'au dernier moment à l'ennemi une place assiégée.

Mais, d'autre part, c'est à tort qu'AIlix a exagéré sciemment et systématiquement, pour s'en former une auréole, les difficultés et le mérite, tant du siège principal que de la campagne de l'Yonne (2). Ladurée du siège fut fort courte ; la surprise qui mit prématurément la ville aux mains des Wurtembergeois, est imputable à une négligence du défenseur. On peut dire, en toute impartialité, que ce fait de guerre

(1) Journal de Paris, 18 avril 1814. Lettre de Sens.

(2) « La défense, prétend Âllix, eut jyour résultat de forcer l'ennemi à détacher sur l'Yonne environ 50000 hommes (savoir 25000 hommes à Auxerre, sous Lichtenstein, et, sur Sens, les Cosaques de Plalow, \es Wurtembergeois et les Bavarois). C'était autant de moins de troupes que la Grande Armée avait à combattre surTAube et la Seine. » Souvenirs, 25* art. Allix a pris l'eiTet pour la cause.

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plupart enfermés par des murailles. L'Yonne, divisée en deux bras (ce qui donne naissance à l'île Saint-Maurice) baigne le côté ouest de la ville. L'île est reliée à la ville par des ponts en pierre.

Plus bas, au sud de la ville, se trouve une prairie arrosée, encaissée par plusieurs fossés de la Vanne.

Des autres côtés, la ville est entourée de hauteurs, s'élevant plus raides à quelque distance de la ville, mais qui se perdent ensuite peu à peu vers l'Yonne.

Le général Allix, qui avait reçu l'ordre de défendre la ville avec 1000 hommes et quelques canons, fit bâcler et flanquer les portes par de fortes palissades et prendre toutes les mesures nécessaires pour une vive résistance.

Déjà le 30 janvier, l'hetman comte Platow, avec 6 à 7000 Cosaques, avait tenté de prendre la ville par surprise, projet qui échoua, ainsi que la nouvelle attaque du 2 février (1), par suite de la vigilance de l'ennemi.

Comprenant que la ville ne pouvait être prise que par une attaque régulière avec artillerie et infanterie, Platow laissa un petit détachement pour surveiller la garnison et se mit en route avec son corps vers Courtenay et Montargis.

Le 10 février, arriva devant Sens l'avant- garde du IV« corps d'armée qui campait en ce moment à Villeneuvesur- Vanne. Les premiers bataillons du régiment de chasseurs no 9 et du régiment d'infanterie légère n» 10 reçurent l'ordre d'occuper, sous le commandement du général Stockmayer, les faubourgs Notre-Dame et Saint-Antoine, situés

nous est atteste par le chef d'état-major de Bangold, qui dit en propres termes de la première édition : « On trouve un récit fidèle de ce fait militaire dans l'ouvrage intitulé : « Bertrag zu der Geschichte der Feldzûge in Franckreich in den jaiiren 1814 und 1815. Stuttgard, bei Mezler. » (Voy. Spectateur milit. T. 3. p. 187 et suiv.)

Je dois cette traduction littérale à l'obligeance du C. F. Charles Kœrperich, en religion F. Anselme, de la Doctrine chrétienne; je le prie d'agréer ici tous mes remerciements pour sa collaboration dévouée.

(1) La deuxième attaque des Cosaques est du 4, et non du 2 février. — \id. supr. — Note du trnd.

sur la route de Troyes et de Bray. Sans rencontrer de résistance, ils s'acquittèrent de cet ordre, s'avancèrent jusqu'aux premières maisons de la ville et sommèrent le commandant de se rendre. La réponse de celui-ci fit comprendre qu'il était résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité ; le bombardement de la ville par quatre canons et deux obusiers n'apporta également aucun changement à la résolution du commandant. Le prince de Wurtemberg dut se contenter ce jour-là d'avoir occupé les faubourgs et de s'y assurer contre une sortie éventuelle. La cavalerie de l'avant-garde prit position sur les deux routes de Pont-sur- Yonne et de Bray.

Toute la nuit, les deux bataillons des faubourgs et la garnison entretinrent une vive canonnade, où les premiers eurent 1 tué et 22 blessés.

Vers 3 et 6 heures du matin, deux tentatives que fit Fennemi pour se rendre de nouveau maître des faubourgs, échouèrent contre la résistance des deux bataillons susdits.

Le 11 février, vers midi, tout le IV® corps d'armée était réuni devant Sens, et l'attaque commença par un vif bombardement. En même temps que les obusiers des batteries à cheval et à pied jetaient pendant deux heures des grenades sur la ville, de la hauteur qui se trouve entre le faubourg Notre-Dame et Saint- Antoine, la porte principale conduisant à Troyes fut bombardée par l'artillerie ; quelques pièces furent également dirigées contre la porte de Pont-sur- Yonne (1).

Persuadé qu'on pouvait s'approcher par les jardins et les faubourgs de la partie protégée de la ville, le prince de Wurtemberg fît préparer, à presque deux cents pas du mur d'enceinte, une position pour la batterie de 12, afin de tenter, après son arrivée, une ouverture dans le mur.

Pendant ces opérations, le colonel autrichien comte de Latour, chef de l'état-major du IV« corps d'armée, découvrit une petite porte appuyée sur le mur d'enceinte : c'était

(1) Porte Saint-Didier. — Note du trad.

la porte de sortie du collège. Ce bâtiment semblait inoccupé, ce qui fit croire que cette entrée avait été négligée par Fennerai.

Le prince, sur Tobservation qui lui en fut faite, fit luimême une inspection et résolut aussitôt de mettre ce détail à profit pour se rendre, par surprise ou par force, maître du collège.

Pour cacher ce projet à Tennemi et détourner son attention, le général Stoclcmayer reçut Tordre de simuler une attaque sur la porte de Pont-sur-Yonne ; le colonel comte de la L'ppe devait diriger de semblables attaques sur les deux portes de Troyes (1).

L'exécution de la principale attaque contre le bâtiment collégial fut confiée au général de brigade prince de Hohenlohe-Kirchberg avec ordre de s'approcher des murs de la ville, en se dissimulant autant que possible, et de faire entreprendre, vite et sans bruit, l'effraction de la porte.

A la tête de la colonne d'assaut (se composant des deux bataillons du régiment d'infanterie n» 4) se trouvait une compagnie autrichienne de pionniers, qui enfonça, il est vrai, la petite porte sans beaucoup de peine, mais trouva derrière celle-ci un mur récemment élevé, ce qui empêcha de gagner du terrain. Pendant que les pionniers travaillaient à la brèche du mur, le général AUix, qui avait découvert l'intention du IV« corps d'armée et le véritable point d'attaque, fit occuper le bâtiment par la plus grande partie de la garnison, ainsi que les parties contiguês au mur de la ville et les maisons situées des deux côtés ; l'ennemi dirigea alors de l'embrasure des fenêtres un feu meurtrier contre la . colonne d'attaque, fil en même temps une sortie par la porte de Bray (2\ et attaqua le fianc droit de la colonne; mais il fut repoussé aussitôt.

(1) Portes Notre-Dame et Formau. Note du trad.

(2) Porte Saint-Antoine, id. — Il y a sur ce point une légère confusion : c'est la sortie qui donna leveil aux Français, d'après la relation du général de Bangold, ancien chef de l'état-major wurtembergeois.. « ...On avait

A peine eût-on pratiqué dans le mur une ouverture large de trois pieds, que la compagnie de pionniers et le régiment dlnfanterie n» 4 pénétrèrent dans les couloirs intérieurs du collège et, après la plus violente résistance, se rendirent maîtres du bâtiment. Le colonel Allemand, chef d'état-major du général de division Allix, y fut fait prisonnier avec un grand nombre de soldats.

L'ennemi était donc chassé du bâtiment, mais un autre empêchement rendit plus difficiles de nouveaux progrès; une porte en fer séparait de la ville la cour du collège et l'ennemi, posté derrière et dans les maisons en face, entretint un feu nourri contre les assiégeants.

Mais dès que le général prince de Hohenlohe eut rassemblé une assez grande partie de ses troupes, qui ne pouvaient pénétrer que homme à homme par la petite ouverture, il fit forcer la porte, non sans peine et en éprouvant une perte considérable. En même temps, une division s'avança de l'étage supérieur sur le mur d'enceinte ; de cette manière, toute la colonne pénétra dans la ville où l'ennemi continuait encore son feu.

Le prince royal ordonna alors au général de Strickmayer (Stockmayer) d'entrer dans la ville avec le régiment d'infanterie légère n« 10 par la porte de Pont- sur- Yonne, et au colonel comte de la Lippe, d'y pénétrer également par la porte de Troyes avec le régiment de chasseurs n» 9 et d'avancer sans arrêt jusqu'au pont de l'Yonne parla Grande- Rue. L'ennemi ayant dirigé la plus grande partie de ses forces sur le point menacé par Tassant et dégarni ainsi l'autre partie de la ville, ces colonnes ne rencontrèrent aucune diHiculté dans Texécution de ce mouvement.

Le général Allix vit l'impossibilité de se défendre plus

déjà, dit-il, travaillé quelques minutes (à Touverlure de la porte du collège), quand un détachement de 30 hommes environ, avec un officier, fait une sortie par la porte Saint-Antoine. Un peloton du 4* régiment le repousse, mais l'alerte est donnée à l'ennemi ; la surprise est manquée. » (Spectateur milit., t. III, p. 187 et suiv.) Note du trad.

longtemps; il dût craindre qu'on ne lui coupât, en cas d'une plus longue résistance, la communication du pont, sa seule retraite; c'est pourquoi il rassembla en toute hâte la garnison et, poursuivi par le régiment d'infanterie n^ 4 et celui des chasseurs à pied n*' 9, il se retira sur la rive gauche de l'Yonne. Ce dernier régiment s'établit avec deux canons sur la rive droite du pont et entretint avec l'ennemi, qui occupait l'île et le faubourg Saint-Maurice, un feu violent qui dura jusqu'à minuit.

Les préparatifs de défense que l'ennemi avait rencontrés de l'autre côté de la rive et le pont qui, au dire des habitants, était miné, empêchèrent de le poursuivre. Le pont était en effet, comme la suite le montra, chargé d'une raine, mais si mal construite, que le pavage seul se souleva un peu lorsque l'ennemi la fit partir. Le général Âllix profita de la nuit pour exécuter sa retraite en sûreté vers le Loing. La perte de l'ennemi fut, en outre du commandant nommé, de 40 à 50 morts, victimes la plupart de la baïonnette (1) et d'environ 50 prisonniers, parmi lesquels 5 officiers.

La perte du IVe corps d'armée n'était pas moins considérable ; elle se composait de 34 morts et de 164 blessés : parmi cer. derniers se trouvaient 6 officiers (2).

La prise de Sens amena aussitôt l'évacuation de Pont-sur- Yonne; l'ennemi y avait bien trouvé des préparatifs de défense, mais il devait appréhender d'être coupé au delà de Saint-Sérotin.

(1) c J'ai eu en tout, dit Allix, une vingtaine de blesses et pas un seul tué.9 Sgst. d'art. Note p. 183-190. — Allix a donc déguisé la vérité. Note du trad.

(1) Les capitaines de Meyerhœfer et de Knœrzer et le sous-lieutenant de Schumann, du régiment d'infanterie n* 4 (le dernier fut invalide). Le capitaine de Hugo et les lieutenants en premier de Schaumenkessel et de Hugel, du régiment de chasseurs à pied n» 9.

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