‹ 1814. Sièges de Sens; défense de l'Yonne et campagne du général AllixChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Napoléon s'éloigne de l'Aube. — Retour du prince royal de Wurtemberg sur Sens. — Panique des habitants. — Evacuation de la ville par la garnison ; seconde occupation par les alliés (5 mars). — Allix à Nemours. — Mouvements des alliés dans l'Yonne. — Retraite générale des austro-russes sur Troyes (19 mars). — Allix rentre à Sens (20 mars) ; sa marche sur Auxerre, Avallon et Montbard; imprudence. — Coup d'œil d'ensemble; les alliés se portent en masse sur Paris.— Napoléon ù Sens (30 mars); ses paroles. — Passage.de l'armée française à Sens; la faim, la la peste, détresse des prisonniers russes. — Les Cosaques aux portes (2 avril).

Napoléon avait dû renoncer à poursuivre les Austro-Russes au delà de l'Aube. Apprenant que Blùcher profitait de son éloignement momentané pour tenter une pointe hardie sur Paris, il avait craint pour sa capitale, qu'il n'osait abandonner aux chances d'une Révolution. Il avait donc quitté Troyes, avec sa garde (27 février), et renouvelé sa belle manœuvre du milieu de février, pour tomber à rimproviste sur les derrières de l'armée de Silésie, au moyen d'une marche rapide et dérobée sur la Marne. Blûcher avait déjà Marmont en tête, cou-

vranl Paris; il allait être pris dans un étau. Macdonald et Oudinot devaient contenir les austro-russes au delà de TAube et leur masquer le départ de l'Empereur à Taide de 40000 hommes (1). Mais Schwarzenberg s'était aperçu aussitôt qu'il n'avait plus devant lui qu'un rideau. Débarrassé du terrible Napoléon et, par suite. « du sentiment répulsif qui le portait à reculer chaque fois devant lui (2), » il avait repris, le jour même, l'offensive contre ses lieutenants, franchi l'Aube, battu Oudinot à Bar, le 27, et refoulé iMacdonald derrière la Seine, sur Nogent, Bray et Provins. Il était rentré, le 4 mars, dans Troyes abandonné. Dès le lendemain, le prince de Wurtemberg marchait sur Sens.

La ville était entièrement démunie. Un sergentmajor, un caporal et quatre gendarmes en composaient toute la garnison régulière, sous la direction du major Lerch, commandant d'armes, envoyé de JoFgny par le général AUix. Cette simple escouade encadrait, — avec quelle insuffisance! — une garde urbaine dont nous connaissons les sentiments. A la première nouvelle des progrès de l'ennemi, la soumission et l'obéissance cessèrent dans les rangs de celle-ci. Le 3, les municipaux qui se trouvaient de garde u quittèrent leurs postes et remirent leurs fusils au corps de garde de la commune, par crainte d'être pris les armes à la main et d'être maltraités

(1) HOUSSAYE, 1814, p. 113.

(2) Clausewilz (p. 140-142) analyse très finement cette appréhension qui portait Scliwarzenbergà se croire «trop faible pour vaincre Bonaparte : » à s'inquiéter outre mesure de la sécurité de son flanc et de sa base, et par suite à s'affaiblir réellement.

par rennemi. » Le malheureux commandant essaya alors d'armer un détachement de vingt-quatre traînards qu'il avait tenté en vain d'expédier sur Troj'es (1).

ic Ces hommes, ne sachant pas manier leurs armes, étant presque tous de la garde nationale en activité de service, jetèrent leuns fusils et quittèrent leurs postes dès qu'ils virent l'ennemi (2). » Sous 1 impression du sac si récent de la place, une terreur panique s'empara des habitants, dont a un bon tiers » prit la fuite, dans la nuit du 4 mars, et se replia sur le Gâtinais.

Tout le personnel de l'hôpital : sœurs, économe, chapelain, partit également, « par la crainte d'essuyer encore de mauvais traitements. » Il fallait que la frayeur fût bien forte pour que la rései've du dévouement se laissât ainsi ébranler. Le commandant profita lui-même de cette nuit de répit pour évacuer 500 blessés sur Montereau. Le sous-préfet, M. de la Tour du Pin, se retira dans le faubourg d'Yonne, sous la protection des gendarmes, et prit là un dernier arrêté afin d'éviter à la ville les dangers d'une anarchie momentanée. Il nommait trois adjoints et interdisait, à tous autres qu'aux conseillers municipaux, de c( directement ou indirectement s'im-

(1) Parvenus à quelques lieues de Villeneuve-rArchevcque, ils avaient dû rétrograder avec leur escorte. »

(2) Arch. guerre. — Rapport de l^ercii, major, commandant d'armes de la place de Sens, à Clarke. — Pont-sur-Yonne, 6 mars, 7 lieures, soir. — ('.f. Monceaux, Annuaire de l'Yonne. 1896 : Un épisode de Vinuasion à Auxerre : « Beaucoup d'habitants de Sens et Joigny répandirent la terreur, en se sauvant avec leurs bagages dans la vallée d'Aillant, v

miscer dans les affaires de la mairie, ni prendre part à aucune délibération (1). » dette défense visait évidemment les royalistes de Sens et Uinfluence grandissante de M. de Laurencin, qui, s'étant dévoué à la direction des hôpitaux, ne larda pas à s'enfermer généreusement dans ce poste d'honneur et de péril. Mais que pouvaient à rencontre des événements les menaces d'un pouvoir aux abois?

Le 5 mars, à 4 heures un quart du soir, 100 chevaux ennemis se présentèrent devant la ville qu'ils occupèrent sans avoir « à brûler une amorce (2). » C'était Tavant-garde du prince de Wurtemberg.

Le commandant d'armes, couvert par la rivière, essaya encore, à 6 heures du soir, d'évacuer, par eau, 230 blessés qui lui restaient; l'ennemi l'en empêcha, «f Cependant 150, se trouvant déjà rendus au pont, prirent courage et vinrent avec lui à Pontsur-Yonne (3), » où le maire les accueillit avec la plus active charité et leur donna son propre vin pour les ranimer. Les plus blessés et les plus malades furent mis sur des voitures par les soins de

(\) Lorne, rclat. maiiusc.

(2) Lorne, relat. maniisc.

(3) Le brave commandant ne put trouvera Pont un seul bateau. « Ijcs trois quarts des habitants s'étaient retirés dans les villages voisins et dans les bois. » — Il ne put déterminer un seul habitant, même à prix d'argent, encore moins par menaces, à porter un message au général Allix.

Le major Legros, qui commandait à Montargis, avait envoyé lecomniandant Tharcassios avec un bataillon, pour occuper Sens. Celui-ci, arrivé à Courtenay le 5. avait poussé, le 6, jusqu'à Egriselles. Il dut rétrograder, en tirant sur les éclaireurs ennemis venus pour l'observer. — Tliarcassios A Clarke, Montargis, 7 mars. — Arch. guerre.

M. de la Tour dii Pin (1) ; après quelques heures de repos, on les fit tous repartir pour Montereau.

Le lendemain 6, le prince de Wurtemberg fit son entrée à Sens, vers 3 heures du soir, à la tête de 1 500 hommes de cavalerie el de plusieurs pièces d'artillerie. Un fort parti de cavalerie occupa Villeneuve-le-Roi et les Cosaques entrèrent à Joigny. Mais Tennemi ne poussa pas plus loin ses avantages et se contenta de simples mouvements aux environs. Schwarzenberg, inquiet de Bliicher, dont il n'avait pas de nouvelles, et fidèle à sa lenteur accoutumée, s'arrêta pendant huit jours, maintenant seulement ses avant -gardes à Nogent, Bray et Sens.

Il n'y eut dans cette ville aucune scène de désordre. Le prince royal, heureux d'y être entré sans coup férir, ne lui garda pas rancune de sa vigoureuse résistance du 11 février, de sorte que l'adjoint Cornisset, agréablement surpris de cette modération, n'hésita pas à lancer dans les villes et communes du Gâtinais une proclamation rassurante (2).

(1) M. de la Tour du Pin se rq^lia surMelun, le 6.

(2) Arch. guerre. — Rapport de Tharcassios : « Le maire dé la ville de Sens à monsieur le maire de la ville de Courtenay. — Monsieur le maire, je vous prie de vouloir bien faire annoncer, au son de la caisse ou au>tremenl, aux liabitanls de cette ville qui se sont réfugies dans cette commune ou dans les environs, qu'ils peuvent se tranquilliser et se rendre de suite dans leurs foyers. Le prince de Wurtemberg, qui vient de prendre possession de celte ville, sans aucune résistance, a promis paix, protection et tranquillité. Cette nouvelle a répandu la joie parmi nous. Veuillez la faire partager à nos concitoyens. — Salut et respect. (Signé) : P. Coh- NissET. — P. S. — Le corps qui s'est présenté ce soir n"a pas pris son logement dans la ville.

Tout autre était Tétat des esprits à Paris. Si la ligne de la Seine se trouvait momentanément couverte par le corps de Macdonald, on s'aperçut avec terreur que l'ennemi, marchant de Sens sur Moret ou Melun ne rencontrerait que les quelques troupes du général Delort. On avait aussitôt ordonné à celuici de garder Pont-sur- Yonne, d en couper le pont et d'envoyer à Moret un détachement qui attendrait larrivée de la l'*^' brigade de la division de réserve de Paris, commandée par le général Souham. La fissure de la ligne de défense allait être ainsi fermée à la jonction de la Seine et du Loing, derrière lequel AUix se replierait afin d'observer librement les mouvements de l'ennemi.

Allix avait donc quitté Auxerre dans la journée du 6. Marchant toute la nuit, il avait fait halte à Senan, d'où il était reparti, à 6 heures du matin, pour aller coucher à Châteaurenard ; à minuit, il prenait la route de Nemours, empruntait, à Montargis, la rive droite du Loing pour aller plus vite, et faisait diligence jusqu'à Ferrières, point où il rentrait en ligne. Heureusement pour lui, les Cosaques, qui avaient franchi l'Yonne à Villeneuve-le-Roi, s'étaient arrêtés à Courtenay et ne tentèrent pas de l'attaquer de flanc. Il ne fit halte qu'au delà de Ferrières, à Fontenay,... le temps de juger et passer par les armes un enrôlé volontaire, accusé d'espionner pour le compte de Talleyrand. Le soir même, à 8 heures, il entrait à Nemours(l). Ils'arrétalà, tant

(1) Allix, Souvenirs militaires, 25* arl. — Il est bien peu vraisemblable que Talleyrand ail usé de ce genre d'espionnage.

pour donner du repos à ses troupes et attendre des ordres, que pour recevoir les cadres des 3000 hommes fournis par la levée en masse et les 900 gardes nationaux dllle-et- Vilaine que lui annonçait le minisire (1).

A sa droite, Montargis est défendu par le major Legros, auquel il ordonne d'échelonner des postes jusqu'au confluent du Fusain à Néronville (2). Luimême aurait voulu s'établir à Montigny, entre Moret et Nemours, pour se porter où besoin serait et même rentrer dans ITonne, où la guerre de partisans l'attirait. Mais, dès son arrivée, il avait dû se mettre sous les ordres de Souham, plus ancien de grade que lui. Ce sont aussitôt de sa part des plaintes et des dénonciations, comme naguère contre Pajol; son plan, dit-il, ne cadre pas avec celui de Souham, qui ne lui transmet pas d'instructions (3). On sait ce qu'il faut penser de ces dissentiments. L'impatience d'Allix ne devait pas du reste être soumise à une longue épreuve.

Le 11 mars, Schwarzenberg, sortant enfin de son

(1) Arch. guerre. Allix à Clarke. Châteaurenard, 7 mars. —L'ennemi est à Courlenay... a Tous les esprits sont exaltés conire l'ennemi, malgré l'opposition du quelques bourgeois. C'est ainsi qu'on appelle ceux qui font supporter aux gens de la campagne tous les désastres de la guerre, en faisant beaucoup de politesses à l'ennemi. » — L'original de cette lettre fut transmis à l'Empereur.

(2) Arch. guerre. Clarke à Âllix. 9 mars. — « Je vous invite à vous concerter avec le général Souham, relativement au meilleur emploi qu'il vous sera possible de faire de vos forces pour contenir et même cliasscr les partis ennemis qui tenteraient d'inquiéter vos lignes d'opération en avant de Moret, Nemours, Montargis et le canal de Loing. »

(3) Ibid. Allix à Clarke. 10 mars. — Souham bivouaquait sur les hauteurs de Bourron.

expeclative, avait entrepris de débusquer Maedonald de la rive droite de la Seine. Dès qu'il eut appris, le 14, l'insuccès de la marche de Napoléon sur Blùcher, Téchec des Français à Laon et leur retraite sur Soissons, il avait agi avec plus de vigueur et rejeté Macdonald derrière Provins.

Auxerre avait été repris, le 9, parle prince deLiçhtenstein, qui avait envoyé des partis sur Avallon et Autun pour tenter de relier la Grande Armée à celle de Bubna (1). Mais il rappela bientôt à lui ces détachements trop faibles, que menaçaient de détruire les paysans du Morvan, soulevés par les proclamations d'Allix (2), et suivit par Joigny la marche en avant (15 mars). Sa division, forte de 5000 hommes, se trouvait reliée au corps d occupation de Sens (3^ division du 111^ corps) par une partie de la cavalerie de ce corps, qui occupait la rive gauche de TYonne et surveillait les mouvements des Français du côté de Courtenay : Seslavin et ses Cosaques,

(1) c Pendant toute la durée de la campagne, Schwarzenberg chercha à établir la liaison avec le Rhône en étendant son aile gauche par Auxerre et Dijon. De cette façon, remarque un stratégiste, il se mit dans le cas de faire front au sud de la France bien plus qu'à la capitale. » Clausewitz, p. 78.

(2) Le major von Wûsthoff, qui occupait Avallon, eut une affaire avec les paysans du Morvan, entre Rouvray et Avallon. Ses conimunic4itions avaient même été coupées avec Auxerre, où le prince de Lichtenstein écrivait (10 mars) : « Seul ici avec des troupes d'un effectif trop faible, je ne peux rien faire, d'autant plus que les maires, épouvantés par les menaces du général Allix et ne voulant ou n'osant plus rien nous fournir, s'enfuient dés que notre approche est signalée. » — Le major fît fusiller seize paysans de Rouvray et Saulieu, pris les armes à la main, mais il dut se replier devant l'attitude hostile de la ville d'A vallon. — Commandant Weîl, t. in, p. 338. — Cf. Monceaux : Episode de Vîmtasion à Auxerre.

venus d'Auxerre, avaient pris leur campement à Saint-Valérien et menaçaient la ligne du Loing, tout en commettant leurs déprédations habituelles dans la contrée environnante. Ils étendaient leurs courses jusqu'à la route de Paris à Lyon, où, deux fois, ils pillèrent le courrier aux environs de Ferrières. Exaspéré de l'audace de ces dangereux voisins, l'héroïque curé de Pers s'était mis à la tète de ses paroissiens et avait livré combat aux pillards en des embuscades heureuses, les 10, 16 et 19 mars; il réussit même, le dernier jour, à leur reprendre toutes les dépêches volées et à leur tuer dix-sept hommes (1). Plus bas, Pont-sur- Yonne, évacué par le général Delort, a été aussitôt occupé par la cavalerie wurtembergeoise. Enfin, le 14, Gyulai et le prince royal de Wurtemberg ont concentré autour de Sens le gros de leurs forces pour les porter vigoureusement sur la Seine (2).

Mais, dès le 16, le prudent Schwarzenberg suspend le mouvement, à la nouvelle que Napoléon a repris Reims et Châlons et se retourne contre lui. Le plan de l'Empereur était de fondre sur la ligne démesurément étendue de Tarmée de Bohême, de la percer près d'Arcis-sur-Aube, de la désorganiser, puis de voler en Lorraine pour rallier les garnisons de la frontière et couper les communications de

(1) Voy. dans Weil, t. lU, le récit détaillé de cette embuscade.

(2) Arch. guerre. Legros à Hulin. Montargis, 17 mars. — Préfet de Seineet-Marne (comte de Plancy) à Clarke ; il évalue les forces ennemies à Saint- Martin, Nailly, Courtois, Villebougis, Saint-Sérotin. — Cf. AHix à Clarke. Sens, 21 mars ; Allix évalue à 12 000 ou 15 000 le npmjare des austro-riissc^ qui viennent d'évacuer la ville.

rcnneini. Par suite de cette marche menaçante, il y eut à l'état- major autrichien, les 16, 17, 18, 19 mars, un grand désarroi qui aboutit à une retraite générale sur Troyes et Bar-sur-Aube. D'un seul coup, le généralissime abandonnait la ligne de la Seine et rappelait à lui toutes les Iroupes engagées dans l'Yonne. Cette mesure radicale, qui allait entraîner la perte de TEmpereur, eut pour conséquence immédiate de purger notre région de ses envahisseurs.

Gyulai quitte Sens et se replie sur Troyes (19 mars), suivi par la cavalerie wurtembergeoise qui évacue Pont-sur-Yonne, par Thorigny. Seslavin, rentré à Sens, couvre cette retraite qui s'opère avec « une incroyable célérité. » Dans la nuit du 19, les détachements ennemis abandonnent Chéroy et les environs de Courtenay pour se retirer au plus vite, àlasuitede la division du prince de Lichtenstein, dans la direction de Saint-Florentin, Tonnerre et Montbard. La même nuit, enfin, vers une heure du matin, les 300 ou 400 Cosaques qui, de Sens, protégeaient ces mouvements, disparurent sans bruit, (( comme des ombres chinoises (1). i>

Pour la seconde fois, la ville était libre.

Allix, toujours à Nemours, brûlait, depuis cinq jours déjà, de se porter en avant; à cette nouvelle, il ne tint plus en place. Le 19, il détermina Souham à occuper Pont-sur-Yonne (2), ordonna à la garni-

(1) Weil, t. III, p. 406. — Allix à Clarke. Sens, 21 mars. Arch. guerre.

'2) Avec son défaut ordinaire de perspicacité, il ne manque pas d'accuser Souliam de ralentir son mouvement vers la haute Yonne, en refusant de quitter Pont pour Sens. — Allix à Clarke, 21 mars. II aurait dû accu-

son de Montargis de marcher sur Villeneuve-le- Roi et se mit lui-même en mouvement pour Sens, où il arriva le 20, à 2 heures de l'après-midi (1). Son premier soin fut d'y rétablir, en qualité de commandant de place, le brave major Lerch, auquel il laissa un bataillon ; puis il partit à la poursuite du prince de Lichtensteiri (2). Poussant devant lui le général Latour (3), qu'il envoie réoccuper Auxerre, il va coucher, avec le gros de ses forces, à Joigny (21 mars). Le lendemain soir, il est à Brienon, marchant sur Tonnerre, électrisé lui-même par le feu qu'il souffle aux paysans de la Bourgogne : <l Ils font une guerre active à l'ennemi, » s'écrie-t-il avec enthousiasme...; et, voyant la réelle frayeur manifestée par le faible corps d'éclaireurs qui rétrograde devant lui, il ne doute plus que les alliés ne soient en pleine déroute (4).

ser TEmpercur qui avait commandé le 20 : a I^ général Souham gardera Nogent, Bray, Montcreau et Moret. Le général AUix se portera sur Sens. » On comptait sur ce dernier pour couvrir Pont. — Napoléon à Clarke, n« 21 528.

(1) Âllix à Clarke. Sens, 20 mars. Il ne reçut l'ordre officiel d'occuper Sens que le 22. Arch. guerre.

(2) Le 2(» mars, 60 gendarmes d'Auxerre, envoyés en reconnaissance sur Saint-Florentin, Tonnerre et jusqu'aux portes de Bar-sur-Seine, constatent que les avant-postes ennemis se trouvent entre Tonnerre et Ancy-le- Franc, couvrant la retraite sur Montbard. — Arch. nat. Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, àSavar}% min. de la police, 26 mars 1814.

(3) Jje général Latour était spécialement chargé de procéder aux levées dans la haute Yonne. —Moncey à Savary. — Arch. nat.

(4i Posté à Chanceaux. Lichtenstein battait, comme il pouvait, le pays entre Marne. Aube et Seine. Le voisinage du corps d'AlIix Tinquiétait vivement : « \je pays entre la Loire et l'Yonne, le Nivernais et le Morvan. sont très excités contre nous, écrivait-il à l'Empereur François, on y enlève nos partis, on prend et on massacre nos courriers et nos patrouilles. » —

Au quartier général de Tarmée, on jugeait autrement, et pour cause. Un ordre de Tempereur, qui suivait le général depuis Nemours, Tarréte enfin à Brienon(22mars)et, le lendemain, une dépêche plus précise de Clarke le ramène à Auxerre avec Finvitation formelle de se borner à défendre la ligne de Sens^Montereaa, tout en éclairant sa droite (1). Mais, à Auxerre, les bonnes nouvelles semblèrent arriver à souhait pour redonner des ailes au bouillant AUix. Tout d'abord Semur a été évacué par l'ennemi ; les levées de l'Yonne, désormais en état, vont commencer dès le l^r avril, pour la plus grande terreur de l'ennemi, et ne dureront qu'une semaine (2) ; une compagnie franche, comprenant tous les militaires retirés, se forme à Sens, pour parer à l'imprévu, sur les derrières de la 18e division (3)on apprend en outre, de Troyes, que l'Empereur a remporté, de ce côté, de grands avantages (4) ; puis des paysans amènent un convoi de 21 prisonniers autrichiens (25 mars), preuve évidente que « l'esprit des campagnes est toujours excellent ; ï) quant à celui des villes a. ir s'améliore un peu, -ù ce

Et encore : « I^ général AUix organise d'Auxerre l'insurrection des paysans, qui se forment en bandes prés des villages et s'éclairent en avant par des vedettes. > — Weil, t. IV, p. 40 et 107.

(1) Allix à Clarke, Auxerre, 24 et 26 mars. — Arch. guerre

(2) D'après tous les rapports, « les ennemis ont une frayeur terrible des levées. » — Ibid.

(3) Sens, 27 mars 1814 ; circulaire de M. Bardin, secrétaire de la souspréfecture, précisant sa lettre aux maires, du 25 mars, pour la formation d'une compagnie franche. — Bibliothèque d' un Sénonais, t. XXIV, fonds Tarbé. — Voy. Appendice n' V.

(4) C'était la prise de Reims par Napoléon et la défaite du corps de Winzin^erode à Sai/it-Dlzier.

qui, dans la bouche d'AUix, signifie que le maire de Tonnerre a été heureusement déporté, par ses soins, à Ne vers, et qu'un ordre d'arrestation vient, de même, d'être lancé contre les adjoints d'Auxerre, complices de l'étranger (1). Avallon seul est encore troublé par les factieux : deux émigrés ont eu l'audace de recevoir, avec de grandes démonstrations de joie, deux officiers autrichiens auxquels ils ont donné une fête à la mairie ; mais il suffira au général de s'y montrer pour rétablir l'ordre (2). Il n'en fallait pas tant pour ranimer l'optimisme d'un zèle toujours ardent. Au lieu donc de revenir en arrière, AUix rappelle à lui les deux bataillons de Joigny (26 mars) et prescrit subitement à la gendarmerie d'Auxerre a. de suivre son mouvement, -ù au risque de suspendre toute police et d'entraver les levées de son collègue La tour (3). Le lendemain, il marche sur Avallon, où sa seule pré-

ci / Allix, Souvenirs militaires, 23» art. — AUix à Clarke, 24 mars. — Le général raconte « qu'en Tabsence du maire, le premier adjoint faisait imprimer, aux frais de la ville, les proclamations de l'ennemi chez l'imprimeur F..., qui était le deuxième adjoint, et les envoyait à toutes les communes du département. Il faisait, dans toutes les communes, des réquisitions de vivres et fourrages pour l'ennemi et lui formait des magasins à Auxerre. > Même conduite de la part du maire de Tonnerre.

(2) Allix, Souoenirs militaires, 25' art.

(3) Voyez à ce sujet la lettre de Moncey à Savary, 26 mars. — Arch. nat. « ...Tout le pays, contre les intentions formelles de l'Empeieur, écrit le maréchal, va se trouver entièrement dégarni des moyens d'action et de police nécessaires pour l'exécution des différents services administratifs, surtout pour la répression de la désertion. (Le colonel de gendarmerie Sirugue) prie S. E. le ministre de la guerre de donner à cet égard des ordres très précis à M. le général Allix. » — Moncey était inspecteur général de la gendarmerie. On peut juger, par cette lettre, des risques qu'entraînait l'indépendance^ d'AUix, sans compter ceux d'une défaite.

sence met les émigrés en fuite, puis de là sur Montbard, avec toutes ses forces.

Malechance, contre-ordres, rien n'a pu le détourner de son plan de campagne ; il touche enfin à la réalisation de ses désirs ; sous les pas de l'ennemi, il va susciter une armée de partisans, et, pour préluder à ses succès, il se dispose à enlever un gros détachement de 2 000 hommes que le prince de Lichtenstein a envoyé à Montbard. La nuit du 30 au 31 mars, sa division a bivouaqué près d'Ëpoisses, à Savigny-en-Terre-Pleine, a vers les sources du Serein ; y> dès 2 heures du matin, elle est sous les armes, prête à marcher ; mais, au moment précis où il va la mettre en mouvement, — ironique obstination du sort! — un courrier arrive... : c'était un ordre brusque, catégorique de retraite, parti le 28 du ministère de la guerre. Plus d'illusions possibles ! Le 27, l'ennemi avait passé la Marne, près de Meaux, et marchait sur Paris. II était enjoint au général de courir à Sens, sur-lechamp, avec toutes ses troupes, et d'abandonner Auxerre à la garde nationale, — aux bourgeois ! — a sous la responsabilité des autorités civiles. »

Un simple poste à Joigny ; le quartier général à Sens ; surveiller, de là, l'Yonne et le Loing ; occuper en hâte Montereau: telles étaient les instructions positives qui mettaient fm à la campagne d'AUix dans la haute Yonne et à ses rêves de victoire (1). Pajol, assurément, eût évité au ministre le soin de

(Ij Clarke à Alllx. 28 mars. — Arch guerre. — Cf. Weil.

les lui transmettre; mais Pajol n'était plus là, et la ville de Sens allait payer cruellement Terreur du mouvement excentrique de la division d'AUix (1). Pour apprécier les conséquences qui vont suivre, nous sommes obligés de jeter un rapide coup d*œil sur la marche générale des armées.

Nous avons vu Napoléon abandonner Blùcher, qu'il n'avait pu entamer; il est accouru de Reims et d'Epernay, vers l'Aube et la Seine, qu'il passe à Boulage et à Méry, dans l'espérance de couper par tronçons le flanc immense des Austro-Russes. Malheureusement l'ennemi, grâce à sa rapide retraite, avait eu le temps de se concentrer et de faire volteface. L'Empereur vint donc se heurter, à Arcis-sur- Aube, contre une masse compacte de 100000 hommes. Après deux jours d'un combat meurtrier, il avait réussi à se dérober de nouveau, pour jouer en quelque sorte sa dernière carte. Il marchait sur Vitry et Saint-Dizier, vers la ligne des communications de l'ennemi, tendant la main aux garnisons des places de l'Est, espérant encore entraîner à sa suite, dans une poursuite inquiète, le timide Schwarzenberg.

(I) Cluusewhz considère l'envoi de troupes françaises en Savoie, sur le Rliône, sur l'Yonne, comme « une faute véritable, » qui affaiblissait inutilement la grande armée. Il l'impute a à la forfanterie de Napoléon et au peu de cas -qu'il faisait de l'ennemi. » En ce qui concerne la défense de l'Yonne, on a pu voir, par tout ce qui précède, combien elle avait été logiquement limitée et coordonnée par 1 Empereur aux nécessités du plan de campagne qu'il avait une fois adopté. Mais la critique sévère du stratégiste prussien conserve toute sa force contre loffensive d'AUix pendant les derniers jours. A qui la responsabilité de laforlanterie? Le lecteur appréciera. — Clausewitz, p. 131,

Vain espoir! Le généralissime autrichien avait ordonné à Lichtenstein d'évacuer Troyes et de se replier sur Dijon, faisant naître ainsi, dans la haute Yonne, Toccasion des dernières escarmouches d*Allix. Lui-même avait opéré sa jonction avecBlûcher, et, tandis que l'Empereur le croyait engagé sur la route de Metz, les deux armées ennemies, sans plus détourner la tête, se précipitaient en masse sur Paris, ne laissant à la suite des Français qu^un simple rideau de 10000 hommes sous les ordres de Winzingerode (25 mars). Dès qu'il s'aperçut de ce mouvement désastreux pour lui. Napoléon tint, sous Vitry, un conseil de guerre et s'abîma dans ses pensées (27 mars). Ses maréchaux, son entourage, étaient las de guerres et de combats : jusqu'où le suivrait-on? ...La perte de la capitale? c'était une révolution. . . . Couvrir Paris? c'était peut-être sauver le trône, en retenant le faisceau des intérêts qui s'y trouvaient encore attachés. Toutefois Macdonald, duc de Tarente, absent du conseil, estima qu'il était déjà trop tard pour disputer la capitale ; il écrivit qu'il n'y avait plus que deux partis à prendre : se concentrer aussitôt à Sens, pour se relier au centre de la France, ou tenir franchement campagne en Alsace-Lorraine (1). Mais déjà la retraite était ordonnée sur Fontainebleau, pat Troyes et la rive gauche de la Seine, momentanément purgée d'ennemis (2). L'armée suivait à marches forcées, tan-

(1) Lettre du duc de Tarente, citée par Houssaye, 1814, p. 407.

(2) C'est « tout ce que Bonaparte pouvait faire de mieux, » avoue le prussien Clausewit/.

dis que TEmpereur, prenant les devants, dévorait l'espace. Escorté seulement de quatre ou cinq chasseurs, il arrivé à Troyes et repart dès Taube, au galop, pour Villeneuve-l'Archevéque (30 mars). Sa voiture casse en route ; il prend celle d'un boucher (1) sur laquelle on met quatre chevaux de poste, et il arrive à Sens, en cet équipage, entre midi et une heure de Taprès-midi.

<( Il descendit à Thôtel de VÉcu et monta dans le salon du premier étage, qui avait vue sur la place Saint-Etienne ; il était accompagné du connétable Berthier(2). 5) Par son ordre, le général Gourgaud, qui l'avait suivi, posta des hommes armés aux portes de la ville, a pour empêcher qui que ce fût de sortir. » Mandé d'urgence, le premier officier municipal, M. Lorne, arriva aussitôt. Seul, il fut admis en la présence de Napoléon. Ayant prévenu l'officier d'ordonnance, Gourgaud, qu'il était porteur d'une clef (ce qui signifiait qu'il avait une mission à remplir), il fut introduit.

En l'apercevant, l'Empereur, qui (c paraissait très soucieux et préoccupé (3)^ » lui dit :

(1) Le steur Henriot, de Villeneuve -T Archevêque. (RelaU manusc. de M. Lorne.)— Le général Gourgaud parle d'un cabriolet d'osier. (Voy. Bour- Tienne et ses erreurs, t. Il, p. 328.

(2) Helat. manusc. de M. Lorne. — Cf. Relation de Gourgaud. — M. Lorne», témoin oculaire, affirme donc qu'il a vu Berthier à Sens. M. Houssaye soutient, au contraire, que Berthier ne devait pas accompagner l'Empereur. M. Lorne est fort précis dans le reste de ses mémoires et n'a pas dû parler à la légère. — \oy. Houssaye, 1814, p. 411.

(3) Cette assertion de M. Lorne contredit les informations de Bourrienne. — Cf. Bourrienne, t. X, ch. iv. p. 59. — Mais M. Lorne eilt seul l'occasion de voir l'Empereur en tête à tétc.

^— (L Qui éles-vous? que voulez-vous? ^ L'adjoint déclina sa qualité.

— « Mon armée me suit, reprit l'Empereur, il me faut 50000 rations pour son passage, puis-je compter sur vous ? i>

Au même moment, on lui servait à dîner sur une petite table placée près du feu. « Il se servit, Berthier en fit autant ; le bœuf fut apporté ; il en prit et en mangea avec une telle rapidité qu'il avait fini avant que Berthier n'eût achevé son potage. » L'adjoint protesta de son dévouement et promit de faire l'impossible, malgré le dénuement où le pillage avait jeté les habitants. Ignorant la gravité de la circonstance, il crut bon de rappeler que la victoire de Montereau avait été préparée par les pertes énormes de la ville de Sens ; il se plaignit d'une contribution de 40 (XK) francs, mise par le préfet sur les habitants les plus aisés et sollicita de Sa Majesté des secours éventuels pour des jours plus heureux :

— (( Très bien ! répondit l'Empereur; ils ne paieront que ce qu'ils pourront. »

Au sujet des secours demandés par la ville, il ajouta :

(( Oui, elle peut y compter, et je compte sur elle et sur votre zèle, votre activité, pour procurer à mon armée les vivres nécessaires. » Enhardi par ces mots, l'adjoint dit en se retirant :

— La paix est bien nécessaire !

— Surtout des vivres pour mon armée, répliqua l'infortuné souverain, que cette prière naïve, sans

cesse répétée à ses oreilles, devait piquer au cœur. De l'argent, il en promettait encore ; mais la paix, il n'était plus en son pouvoir de la donner : à cette heure même, la bataille suprême battait son plein

sous les murs de Paris. « Déjà il était levé; il

marchait en long' et en large dans la chambre, regardant le peuple assemblé sur la place : Berthier était encore à table. L'Empereur lui dit : cl Allons, voilà les chevaux. » Une voiture, en forme de vieille berline (1), avait été mise en réquisition chez M. de Fontaine, pour remplacer la voiture du sieur Henriot ; il y monta et partit de suite en prenant la rue du Tripot et le faubourg Saint-Didier. Le peuple, qui était assemblé sur la place Saint-Etienne et dans la rue Royale pour le voir passer, fut trompé. Bonaparte était sorti par la grande porte qui donnait sur la place. »

On sait le reste. A 10 heures du soir, l'Empereur est arrêté à la Cour-de-France par la nouvelle de la reddition de Paris et doit rétrograder sur Fontainebleau Dans ce moment critique, où sa merveilleuse imagination lutte seule contre l'inévitable défection, il dicte, avec une admirable lucidité, un ordre de ralliement où Ton voit percer encore l'espoir d'une suprême offensive :

(( Le point de pivot de Tarmée sera Orléans

Recommandez au ministre de l'intérieur de mettre un bon sous-préfet à Sens, un bon préfet à Troyes

(1) Bourrienne confond encore en cette circonstance. Il parle d'une mauvaise carriole, comme si la voiture du boucher Henriot n'eût pas été remplacée à Sens par la calèche de M. de Fontaine.

et de mettre partout en vigueur la mesure de la levée en masse pour remplir les cadres des bataillons... (1). ft

Ainsi la ville de Sens se trouvait-elle placée aux deux extrémités dç Tétonnante carrière de Bonaparte : à la veille du 18 brumaire, il s'y était arrêté comme à son dernier relai vers le pouvoir et la dictature (2); aujourd'hui sa destinée ly ramenait de nouveau pour sa dernière étape vers les humiliations et l'abdication de Fontainebleau. Les habitants n'oublièrent pas cette coïncidence; ils refoulèrent leur amertume et conservèrent un souvenir ému à cette grande infortune. De nos jours encore, il en est plus d'un parmi eux qui, passant d'aventure sous les fenêtres du vieil hôtel de V Ecii-de- France, se surprend à jeter de ce côté un regard pensif, en fredonnant tout bas le couplet d'une chanson célèbre :

Lorsque la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers.

Semblait seul tenir campagne.

Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte J'ouvre : bon Dieu ! c'était lui, Suivi d'une faible escorte.

(1) Napoléon à Berthier. Fontainebleau, 31 mars. Corresp. n" 21547.

(2) Il était descendu chnz son ami Bourrienne, rufe de lEcrivain, dans l'hôtel actuellement occupé par M "" de Cancliy.

Il s'asseoit où me voilà S'écriant : « Oh ! quelle guerre !

Oh! quelle guerre! »

— Il s'est assis là, grand'mère?

Il s'est assis là (1)?

31 mars. — Le lendemain seulement, 31 mars, Tavant-garde des troupes françaises parvint à Sens, à 9 heures du matin. Elle était harassée de fatigue, exténuée de faim et marchait en désordre. Les chevaux des officiers tenaient avec peine sur leurs jambes ; des soldats se traînaient demandant du pain : l'un d'eux, tout jeune, vint s'abattre sous l'escaHer même de la mairie. Il appelait sa mère et se recommandait à Dieu : l'adjoint, entendant ses gémissements, descendit et, le voyant pâle et défait, lui offrit l'aumône; mais le pauvre conscrit avait de l'or à la main et lui dit : « Ce n'estpas de l'argent dont j'ai besoin, c'est du pain qu'il me faut! »

Pendant la huit qui suivit, les troupes ne cessèrent d'arriver, recevant aussitôt à la mairie pain, vin, viande et soupes chaudes (2). Malades et blessés encombraient l'hospice et les diverses ambulances qu'on avait provisoirement établies. L'on remarqua avec épouvante que le typhus était entré à leur suite et que la mort faisait déjà de grands

(1) Cf. Roger Peyre. Napoléon.

(2) Le général Henrion passa la nuit à Sens avec ses troupes. La garde avait marché directement de Villeneuve-l'Archevêque sur Pont et Champigny.

ravages dans leurs rangs. Après le fer, le feu et la faim, la peste s'abattait sur la ville.

Le U'r avril, le défilé continua toute la journée (1) ; les officiers exigèrent la distribution à leurs soldats de la presque totalité du pain alors visible (2), de sorte que, le soir, il ne restait plus que 200 rations, soit 400 livres de pain disponible, pour plusieurs milliers de prisonniers russes- et leur escorte, dont le passage avait été annoncé (3). Ces malheureux arrivèrent à la nuit (7 heures du soir), lamentable trophée de vainqueurs épuisés. Ils exhalaient, dans leur misère, une odeur tellement infecte qu'on dut fermer d'urgence les fenêtres donnant sur le jardin de la mairie (l'ancien archevêché), où l'on avait parqué ce troupeau humain. Le cœur des témoins de ce triste spectacle se soulevait de dégoût et de pitié. Il faisait froid ; les prisonniers, en un instant, se jetèrent sur les treillages qu'ils brisèrent et brûlè-

(1) Tous les détails de ce passage des troupes françaises à Sens sont empruntés à la précieuse relation de M. Lorne, adjoint principal. Il déploya dans ces tristes circonstances un zèle patriotique et une activité qui n'eurent d'égal que son intelligence : « «Je couchais à la mairie, sans me déshabiller, dit-il; un matelas était tout mon lit; je ne sais comment j'ai pu résister à tant de fatigues. » Voy. Appendice n* V, le texte de la délibération prise par le conseil municipal en reconnaissance des services rendus.

(2) L'adjoint leur dit : « Mais il va en rester trop peu pour les prisonniers qui vont arriver. —Tant pis, répondirent-ils, ils nous embarrassent; nous voudrions les voir périr tous. — Il n'y a que le désespoir qui puisse leur avoir fait prononcer de pareilles paroles. » M. Lorne avait lieureusement mis 5000 livres de grain de côté.

(3) M. Lorne fut avisé, le !•' avril, au matin, du prochain passage d'environ « 8 à 9000 prisonniers russes. » Le journal de Levai et le reffistrc de Berthier mentionnent seulement 2 à 3000 prisonniers russes, faits à la bataille de Saint-Dizier. Cf. Houssaye, 1814, p. 399; le chiflre, dit cet autaur, est incertain.

rent ; il leur fallut passer ainsi la nuit, exposés aux intempéries de la saison. La serre avait été réservée aux malades qui s'étendirent sur une jonchée de paille. C'est là qu'une vivandière, prise des douleurs de l'enfantement, accoucha dans un tel dénuement que, sans le secours de quelques dames charitables, elle n'aurait eu aucun linge pour envelopper son enfant.

Le premier adjoint, M. Lorne, voyant à quel point la faim avait égaré le soldat français, eut la présence d'esprit de cacher, pour les prisonniers, 5000 livres de pain qu'il avait enfermé dans un local d'où l'on pût le tirer sans donner l'éveil ; il leur distribua ainsi cette quantité et fît verser aux malades de la soupe économique.

2 avriL — Le lendemain matin, tous ces infortunés furent dirigés sur la Loire par la route de Courtenay, après avoir reçu quelques provisions, trop maigres, hélas ! pour la compassion de la municipalité, qui se voyait débordée par ce flot de misères (1). Des habitants furent requis pour les escorter avec quelques gendarmes.

Le jardin à peine évacué, on eut à le purifier des ordures qui le remplissaient et à enlever les cada-

<1) « Des troupes françaises étaient attendues et nos provisions s'épuisaient d'une manière effrayante. > Le 1" avril, il n'y avait que dix mille livres de pain prêt à donner, et on ne pouvait en préparer que cinq mille autres dans la journée et la nuit.

vres des Russes qui avaient succombé aux douleurs de cette atroce nuit (1).

Mais déjà survenaient les troupes du duc de Reggio, qui s'entassèrent jusqu'à 11 heures dans la ville. Elles étaient encore plus fatiguées que celles des corps précédents, de sorte qu'on dut rechercher partout et remonter, pour leur usage, toutes les voitures qu'on avait dénaturées par crainte de l'ennemi. Les soldats exigeaient des vivres et du vin que les habitants n'avaient plus. De là des conflits dangereux et pénibles ; mais l'attention des troupes fut promptement détournée vers de plus graves objets. En tête du petit corps de Winzingerode, attaché aux traces de Napoléon, marchaient Tettenborn et ses Cosaques ; ce général, durement châtié à Saint-Dizier, s'était promptement rallié pour harceler sans relâche l'arrière-garde française. Déjà ses cavaliers étaient parvenus à Mâlay, qu'ils, pillaient. On prévint le maréchal Oudinot, qui venait de se mettre à table avec son état-major (2) ; il dédaigna

(1) M. I^rne fit creuser « un trou, dans le jardin, au bout à gauche, où il y avait «ne charmille et des tilleuls ; » on y enterra les soldats russes morts dans la nuit, et on y jeta « la paille qui était dans la serre et toutes les ordures dont le jardin était rempli. * La salubrité commandait ces mesures rapides. M. Lorne ajoute, en elTet, un peu plus loin, à la date du 2 avril : « Les communications avec l'hospice étaient interrompues ; elles ne se faisaient, dans le jour, que par la porte Roj'ale; mais j'appris que la mortalité y était grande; elle s'augmentait dans la ville d'une manière effrayante. J'étais obligé de faire enlever ceux qui succombaient et de les enterrer dans le jardin de la mairie (archevêché actuel). Je sais que si un jour on creuse à gauche au fond du jardin, on y trouvera un grand amas d'os humains, à moins que. depuis, on ne les ait retirés. »

(2) Le maréchal paraissait très inquiet. Il interrogea son hôte, M. Lorne, sur les événements. L'adjoint, très patriote pourtant, ne lui cacha pas que « la population de nos pays était lasse, fatiguée, dégoûtée par les réqui-

d'abord de se déranger, mais presque aussitôt une ordonnance arriva et donna Talerte. « Tous quittèrent la table précipitamment, montèrent à cheval et se portèrent au galop sur la route de Troyes : quelques coups de fusil furent entendus, puis le calme se rétablit. » Le maréchal rentra bientôt avec ses officiers et acheva le repas qui chassa un peu la tristesse commune, grâce aux largesses du maître de la maison. Mais, le soir même, des mesures significatives présagèrent de nouveaux dangers. Toutes les portes de la ville furent barricadées derechef, à l'exception de la porte d'Yonne et de l'entrée de la rue Royale. Sept à huit cents hommes, la plupart à cheval, furent postés sur les points principaux et gardèrent la place de toute surprise pendant la nuit (1). Au dehors donc, le calme ne fut point troublé. Au dedans, régnait le deuil : « la mortalité augmentait d'une manière efi'rayante. »

sitions de tout genre : la nuit dernière, il a fallu requérir les habitants pour escorter les prisonniers de guerre russes, partis ce matin et dirigés sur Orléans. Les femmes restent seules, et leurs enfants, avec des soldats qui encombrent leurs logements; ajoutez à cela qu'une épidémie se manifeste et vous n'aurez qu'un tableau imparfait, infidèle de notre position. » — M. Lorne, Relat. manusc.

(1) Ibid.

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