Napoléon, Mém., 97. Gourgaud
la Ligne et arrachent enfin aux Prussiens la ferme d'En-Bas et toutes les maisons de la rive gauche. Les déhris des divisions Jagow et Kraft et les bataillons de Langen tentent de se reformer sur les premières pentes, au-dessus du ravin. Mais Pécheux s'élance du milieu de Ligny suivi par Vichery et la première colonne de la garde; de la droite du village, débouchent le 1er grenadiers et le 1er chasseurs, suivis par les cuirassiers de Milhaud ; de la gauche, avec l'empereur, s'avancent les escadrons de service et la grosse cavalerie de la garde. Les Prussiens lâchent pied sur tous les points. Pour marquer la rapidité et l'impression de celle irrésistible attaque, Soult écrivit à Davout : « Cela a été comme un elfet de théâtre '. »
Blùcher arrive de La Haye au grand galop. La pluie a cessé, le vent chasse le reste des nuages2. Aux derniers rayons du soleil qui reparaît un instant au-dessus des coteaux de Brye, il voit ses troupes en pleine retraite, et, sur la large brèche faite à son front de bataille, les bonnets à poils de la vieille garde, les grenadiers à cheval hauts comme des tours, les dragons évoluant pour charger et, dans un étincellement, les trois mille cuirassiers de Milhaud.
Le vieux Blùcher, selon le mot du major de Grolcman, « ne se regarde jamais comme vaincu tant qu'il peut continuer le combat ». Pour arrêter les
1. Lettre du quartier-impérial de Fleurus, 17 juin. (Arch. Aff. étrangères, 1802.) Relation précitée du général Petit. Relation du commandant Duuring, du 1er régiment de chasseurs. (Comra. par M. de Sluers.) Rapport de Gneisenau au roi de Prusse, Wavre, 17 juin. (Cilé pnr von 01 loch, 162-16.">.) Rapport officiel de Gneisenau. Wagner, IV, 39-40, 43. Soult à Joseph, en avant de Fleurus, 16 juin, 8 heures et demie du soir, et à Davout, Fleurus, 17 juin. (Registre du major-général.)
2. Damilz parle à deux reprises (I, 132-133) de la clarté succédant pour quelques instants à l'obscurité quasi complète causée par l'orage.
Français, il compte sur la cavalerie de Rôder, en reserve entre Brye et Sombreffe, sur les débris de la division Hcnckcl qui, à six heures, a été relevée dans Ligny, et sur les divisions Stûlpnagel et Borcke que Thielmann a dû délacher de son corps d'armée. Mais, en raison d'ordres mal interprétés, Henckel se trouve déjà près de Sombreffe et Stûlpnagel est encore loin de Ligny. Quant aux troupes de Borcke, Thielmann ne peut se dégarnir de cette dernière réserve ; il est trop vivement pressé sur son front parGrouchy: la division Ilulot a enlevé Potriaux et menace Sombreffe, les dragons d'Exelmans (brigade Burthc) ont culbuté la cavalerie de Lotlum, lui ont pris ses canons et s'avancent vers la route de NamurV 11 ne reste plus de disponibles que les 32 escadrons de Rôder. Blùcher court à eux et commande de charger. Lutzow, le célèbre chef de partisans de la guerre de 1813, fonce avec le 6° uhlans sur un carré qu'il croit formé de gardes nationaux mobilisés, à cause de la disparité des uniformes2. C'est le 4e grenadiers de la garde. Les uhlans reçoivent un feu de file à petite portée qui couche par terre 83 hommes. Lutzow, renversé avec son cheval, est fait prisonnier. Une charge du 1er dragons et du 2° landwehr de la Courmache, une autre des uhlans de Brandebourg et des dragons de la Reine, une quatrième de tous les escadrons ensemble, ne réussissent pas mieux. Les unes sont repoussées par la vieille garde qui a relevé en première ligne les divisions de Gérard, les autres sont sévèrement ramenées par les dragons
1. Damitz, T, 128-129, 133-134. Rapport du général Hulot. (Communiqué par le baron Hulot.) Wagner, IV, 42.
2. Relation précitée du commandant Duuring. — Le 4e grenadiers, de nouvelle formation, avait été habillé tant bien que mal. Beaucoup d'hommes avaient des shakos au lieu de bonnets à poils.
de la garde et les cuirassiers de Milhaud'. Jusqu'à la nuit close, escadrons prussiens et escadrons français tourbillonnent et s'entre-choquent sur les pentes des coteaux, devant les. carrés de la garde qui avancent lentement mais sûrement vers le moulin de Bussy.
Atteint d'un coup de feu, le cheval de Blûcher s'abat sur son cavalier. L'aide de camp Nostiz, qui charge aux côtes du feld-maréchal, le voit tomber et met pied à terre pour le secourir. Ils se trouvent au milieu des cuirassiers du 9e régiment qui culbutent les Prussiens et qui, dans l'obscurité, passent sans distinguer ces deux officiers. Peu d'instants après, les cuirassiers ramenés à leur tour repassent près d'eux, presque sur eux, sans les apercevoir davantage. Nostiz hèle des dragons prussiens. On dégage Bluclier, tout meurtri et à demi-évanoui, de dessous son cheval, on le place sur un cheval de sous-officier, on l'emmène loin du champ de bataille dans le torrent des fuyards2. Ils sont innombrables. Le lendemain, on arrêta 8,000 d'entre eux à Liège et à Aix-la-Chapelle3.
1. Rapport de Gneisenau, Wavre, 17 juin (cité par von Ollech, 163- 16'i). Relations du général Petit et de Duuring. Damitz, I, 133-135. Rapport de Kimann, capitaine aux dragons de la garde, 17 juin. (Papiers du général G.) Wagner, IV, 44.
2. Blûcher à sa femme. Wavre, 17 juin. (Blûcher in Briefen, 146.) Rapport officiel de Gneisenau. Damitz, I, 134-135. Wagner, IV, 44. Relation du général Delort. (Papiers du général G.) Cf. von Ollech, 155, 157.
3. Damitz, II, 211. — Cet aveu de Damitz dément l'assertion du rapport officiel de Gneisenau et les récits de la plupart des historiens allemands, de Damitz lui-même, que la retraite s'opéra sur tous les points dans un ordre parfait. 8,000 ou 10,000 fuyards sur un champ de bataille indiquent, il me semble, une certaine confusion. L'officier émigré, dont la Bibliothèque universelle de Genève a publié, en juillet 18Ô7, les Souvenirs de 1815, témoigne aussi que la majeure partie des Prussiens étaient en très grand désordre, et qu'il y avait partout des masses de fuyards. — La vérité, c'est qu'il y eut sauve-qui-peut au centre, grande confusion à la gauche et très fière retraite à l'aile droite. Gneisenau, d'ailleurs, dans son rapport confidentiel (Wavre, 17 juin), et von Ollech, 157, ne cachent pas qu'il se produisit un grand désordre à la fin de la bataille.
Le centre prussien était enfoncé et rompu. Hormis quelques bataillons qui se replièrent en ordre et résistèrent intrépidement aux cuirassiers de Dclort, non soutenus malheureusement par la deuxième division du corps de Milhaud^, toute l'infanterie fuyait en débandade. C'est grâce aux charges désespérées de la cavalerie de Rôder, qui ralentirent la marche des Français, que KrafTt, Langen et Jagow sauvèrent une partie de leur artillerie2 et purent rallier les débris de leurs divisions entre Sombreffe et la Voie romaine. Mais, s'il y avait trouée au centre, l'ennemi conservait ses positions aux deux ailes. Zicten et Thielmann ne commencèrent à battre en retraite que lorsqu'ils eurent appris l'abandon de Ligny. Les Prussiens, massés autour de La Haye, gagnèrent à pas comptés les derniers sommets des coteaux, arrêtant par des retours offensifs l'infanterie de Vandamme quand elle les serrait de trop près ; leur arrière-garde se maintint à Brye jusqu'au lever du jour. Thielmann replia son corps en arrière de Sombreffe qu'il continua d'occuper pendant la nuit par un fort détachement. A neuf heures et demie, on tiraillait encore sur la ligne Brye-SombrclTe 3.
i. Relation du général Dclort. (Papiers du général G.) — L'assertion de Dclort est confirmée par une lettre adressée du quartier-impérial de Fleuras, 17 juin, <J heures du matin (Arch. Aff. étrangères, 1802) : « ...Si Delort avait été un peu soutenu, il prenait en un quart d'heure 50 pièces de canon. »
2. Selon Soult (lettre à Davout, 17 juin. Registre du major-général), les Français prirent 40 canons et firent plusieurs milliers de prisonniers. Diaprés Gneisenau (rapport du 17 juin, cité par von Ollecli), Tarmée prussienne perdit seulement 1G pièces et, sauf les hlessés, laissa très peu de prisonniers. Grouchy [Jielat. succincte, 17) dit de même : une quinzaine de canons, quelques drapeaux et un petit nombre de prisonniers. Wagner (IV, 44) avoue 27 canons perdus, ce qui parait le chiffre exact.
3. Rapport de Gneisenau, Wavre, 17 juin. (Cité par von Ollech, 163-164.) Rapport officiel de Gneisenau. Damitz, I, 139-142, 146. Wagner, IV, 35, 47.
L'empereur rentra vers onze heures à Fleurus, où les 2°, 3e et 4e chasseurs de la garde furent rappelés de Saint-Amande Sauf ces trois régiments et les batteries de réserve, toute l'armée bivouaqua sur la rive gauche du ruisseau : le corps de Lobau, qui n'avait pas pris part à l'action, en première ligne, près du moulin de Bussy; le corps de Vandamme en avant de La Haye ; le corps de Gérard, la vieille garde et la cavalerie de la garde, devant Ligny ; les cuirassiers de Milhaud à la droite de ce village ; la division Hulot et la cavalerie de Grouchy entre Tongrinne, Potriaux et Sombreffe. Face à Brye et face à Sombreffe, les grand'gardcs françaises se trouvaient à petite portée de fusil des
Voici comment, d'après la comparaison des documents allemands et français, peut être fixé l'horaire de la bataille :
De 1 heure à 3 heures : concentration, mouvements préparatoires, combats d'avant-postes.
De 3 heures à 4 heures : Prise de Saint-Amand par la division Lefol. — Attaques infructueuses de la division Pécheux sur Ligny. — Démonstrations de Grouchy sur Tongrinelle et Boignée.
De 4 à 5 heures : La division Girard s'empare du Hameau et de La Haye.
— Contre-attaque des Prussiens sur ces positions. — Girard est tué en reprenant La Haye. — Attaque de Tippelskirch repoussée par Habert. —La division Pécheux, soutenue par deux régiments de Vichery, occupe la partie haute de Ligny.
De 5 heures à 6 heures : Reprise de La Haye par Pirch II. — Napoléon prépare l'assaut final. — La colonne prétendue ennemie (corps de d'Erlon) est signalée. — Napoléon arrête son mouvement et envoie la jeune garde avec trois régiments de chasseurs de la vieille garde pour renforcer Vandamme. — Gérard jette sa dernière réserve dans Ligny.
De 6 heures à 7 heures et demie : Reprise du Hameau par l'ennemi. — Recul des troupes de Vandamme. — Entrée en ligne de la jeune garde. — Reprise du Hameau par les débris de la division Girard. — Grouchy occupe Tongrinelle et attaque Potriaux. — Dernière contre-attaque de Blûcher sur Saint-Amand. — Les Prussiens sont repoussés par les chasseurs à pied de la garde et les troupes de Vandamme. — Le combat continue dans Ligny en flammes. — Grouchy s'empare de Potriaux et refoule la cavalerie de Lottum. — Napoléon prépare de nouveau l'assaut contre le centre ennemi.
De 7 heures et demie à 9 heures et demie : Prise de Ligny. — Combats au nord de Ligny. — Retraite des, Prussiens.
1. Soult à Davout, Fleurus, 17 juin. (Registre du major-général.) Notes du capitaine de Stuers du 2e chasseurs à pied (comm. par M. de Stuers).
— Le quartier-impérial fut établi au château du baron de Zualart, tout près du moulin qui avait servi d'observatoire à l'empereur.
grand'gardes prussiennes. On se sentait si près de l'ennemi que, bien qu'en seconde ligne, les grenadiers de la garde bivouaquèrent sans feu, par bataillons en carrés *.
Pendant la nuit, on commença à relever les blessés, mais les ambulances, trop peu nombreuses et mal organisées, ne pouvaient suffire à la tâche2. 12,000 Prussiens3 et 8,500 Français 4 gisaient blessés ou morts dans la plaine et dans les villages transformés en charniers.
1. Relation du général Petit. (Collection Morrisson, de Londres.) Lettre précitée de Kimann, des dragons de la garde. Lefol, Souvenirs, 66-67. Relation de Hulot.
2. Soult à Davout, Fleurus, 17 juin. (Registre du major-général.) Lefol, Souvenirs, 69.
3. Wagner, IV, 47 : 11,706 soldats et 372 officiers. — Gneisenau dans son rapport au roi de Prusse. Wavre, 17 juin (cité par von Ollech 163-164) dit : 15,000 hommes, mais il doit compter les prisonniers.
4. Gourgaud (170) donne par corps d'armée le chiffre des tués et blessés, et le total ne s'en élève qu'à 6,800. Mais il y a manifestement des inexactitudes dans ce tableau. Ainsi, les pertes pour le corps de Gérard ne sont portées qu'à 2,170 hommes, et un état cité par Gérard dans une lettre à Simon-Lorière (23 février 1820, Arch. Guerre) les élève à 3,686. C'est déjà une différence de 1,516 hommes. La garde et la jeune garde, qui furent engagées sérieusement toutes deux, n'auraient eu, selon Gourgaud, que 100 hommes hors de combat. Il faut évaluer leurs pertes au moins au triple.