‹ 1815 (volume 2)Chapitre 232 sur 271 · POURSUITE DE LA CAVALERIE PRUSSIENNE · texte numérisé non relu

POURSUITE DE LA CAVALERIE PRUSSIENNE

sien le reconnut, se jeta devant lui et le sauva1. Chacun marchait, courait, se traînait comme il pouvait, allait où il voulait, personne ne pensant à donner des ordres qui n'auraient été obéis par personne. Et quand se rapprochaient le son des trompettes prussiennes, le galop des chevaux, les clameurs sauvages des poursuivants, de cette foule épouvantée partaient les cris : « Les voilà ! Les voilà!... Sauve qui peut! » Et, sous le fouet de la peur, cavaliers et fantassins, officiers et soldats, valides et blessés retrouvaient des forces pour courir. Des bandes de fuyards, qui tombant de fatigue s'arrêtaient dans les boqueteaux, les plis de terrains, les fermes, les hameaux, y étaient vite relancés par la cavalerie. Les Prussiens firent tour à tour lever neuf bivouacs. Des blessés se tuèrent pour ne pas tomber vivants entre les mains de l'ennemi. Un officier de cuirassiers, se voyant cerné par des uhlans, s'écria : « — Ils n'auront ni mon cheval, ni moi. » Et froidement il abattit son cheval d'une balle dans l'oreille

1. Relation de Durutte (Sentinelle de V Armée du 8 mars 1838.) Mauduit, II, 442, note. Lettre de Ney au duc d'Otrante (Journal des Débats, 29 juin.) Larrey, Relation médicale de campagnes et de voyages, 10-13.

Les brutalités que subit Larrey et les dangers qu'il courut contrastent avec le traitement dont Duhesme fut l'objet. Larrey semble d'ailleurs croire que l'ordre de le fusiller, donné par le général prussien, vint d'un mouvement de dépit. Larrey ressemblait un peu à l'empereur et portait ce jour-là une redingote grise. Les cavaliers qui le firent prisonnier le conduisirent à leur général en disant que c'était Napoléon. Le général, irrité qu'il y eût méprise, ordonna de passer par les armes le fâcheux qui décevait son espoir.

Ajoutons toutefois que, selon Mauduit (II, 472-473), le général Durneu, chef d'état-major du 6* corps, qui, lui, ne ressemblait pas à Napoléon, faillit être fusillé sur l'ordre d'un autre général prussien, et qu'il dut la vie à l'intervention du colonel Donœsberg. F. de Chaboulon (II, 181-182 . dont le témoignage est confirmé par des traditions locales, parle aussi de blessés achevés et de prisonniers massacrés. On assure que les Prussiens, quand ils mirent le feu aux granges du Caillou, ne prirent pas la peine d'en retirer les blessés français. Il paraît probable, sinon certain, que pendant la poursuite ils furent souvent sans pitié.

et se brûla la cervelle avec son second pistolet4. Presque toute l'infanterie de Biïlow s'étant arrêtée à Genappe et les corps de Zieten et de Pirch n'ayant point dépassé le Caillou2, Gneisenau n'avait plus avec lui que les dragons et les uhlans du général de Rôder, un bataillon du 1er poméranien et un bataillon du 156 régiment3. Chose en vérité incroyable, c'était devant quatre mille Prussiens que fuyaient trente à quarante mille Français ! Si quelques centaines de soldats, dominant leur terreur et redevenus maîtres d'eux-mêmes, s'étaient reformés pour faire tête, leur résistance eût mis fin à cette lamentable poursuite. Les cavaliers prussiens, qui sabraient surtout les fuyards éperdus, se laissaient, il semble, aisément imposer, puisque, pour défendre les drapeaux, il suffit d'une poignée d'hommes résolus marchant groupés autour de l'aigle de chaque régiment. L'ennemi ramassa sur le champ de bataille et sur la chaussée plus de deux cents canons abandonnés 4 et un millier de voitures ; pendant la déroute, il ne prit pas un drapeau5.

1. Rapport de Gneisenau. Note précitée d'un officier prussien prisonnier. Relat. de la bataille de Mont-Saint-Jean, 89-90, 94. Rapport de Bellina à Davout, 23 juin. (Arch. Guerre.) Damitz, II, 298. Mauduit, II, 472. Fleury de Chaboulon, II, 182.

2. Sauf la brigade Tippelskirch (corps Pirch), qui avait suivi Bùlow jusqu'à Genappe, et la cavalerie de Rôder (corps Zieten) qu'emmena Gneisenau avec celle du prince Guillaume.

3. Von Ollech, 254. Cf. Damitz, II, 297-298. — La cavalerie du prince Guillaume ne rejoignit Gneisenau que le 19 de grand matin.

4. « J'ai, je crois, cent cinquante pièces de canon, et Blùcher me dit qu'il en a ramassé soixante en plus. » "Wellington à lady Webster, Bruxelles, 19 juin (Dispatches, Suppl., X, 531). — Un état, signé Wood, porte 122 pièces et 344 chariots, caissons, etc., pris à l'ennemi sur le champ de bataille même. (Dispatches, Suppl. , X, 547.) Wagner (IV, 85) dit : 250 pièces de canon. Du reste, toute l'artillerie fut perdue, sauf peut-être trois ou quatre batteries.

5. On lit dans Charras (II, 91-92) un paragraphe à effet sur la défense des drapeaux; mais je n'ai point trouvé de documents authentiques confirmant ces détails. Ce qui est hors de doute, c'est que les Prussiens ne prirent point de drapeaux. Les seuls aigles perdues par l'armée française,

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