TENTATIVE DE RÉSISTANCE A GENAPPE
Blùcher avait poussé jusqu'à Genappe avec le corps de Bùlow. Il s'arrêta pour coucher à l'auberge du Roi-d'Espagne. Presque aussitôt on y amena sur une civière d'ambulance le général Duhesme. A la dernière heure de la bataille, Duhesme était tombé grièvement blessé entre Plancenoit et Bossomme ; quelques soldats dévoués l'avaient relevé et porté jusque près de Genappe où il avait été fait prisonnier par les Prussiens. Le feld-marcchal vint le visiter et le recommanda au chirurgien de son état-major. Mais la blessure était mortelle, Duhesme mourut la nuit suivante *. Bien que brisé de fatigue, Blùcher ne voulut point se mettre au lit avant d'écrire à sa femme : « J'ai tenu ce que j'avais promis, écrivit-il. Le 16, j'ai été contraint de reculer devant la force ; mais, le 18, d'accord avec mon ami Wellington, j'ai exterminé l'armée de Napoléon2. » Il envoya aussi cette lettre à son vieux camarade Knesebeck : « Mon ami, la plus belle bataille est donnée, la plus brillante victoire est remportée. Les détails suivront. Je pense que l'histoire de Bonaparte est terminée. Je ne puis plus écrire, car je tremble de tous mes membres. L'effort était trop grand3! »
Tussaud, la lettre de Bullock, lequel avait acheté la berline au Prince Régent, à qui elle avait été donnée, et l'exposa à YEgyptian Hall.)
On dit qu'on prit aussi dans cette voiture une liasse d'une proclamation de l'empereur : « Aux Belges et aux habitants de la rive gauche du Rhin, » datée par anticipation : « Bruxelles, Palais impérial de Laeken. »
1. Lettre du capitaine Marquiaud. {Spectateur militaire, septembre 1827.) Damitz, II, 297. — Le capitaine Marquiaud, neveu et aide de camp de Duhesme, resta à l'auberge du Roi-d Espagne jusqu'à la mort du général dont il s'était constitué le garde- malade. Son témoignage détruit l'odieuse légende, qu'ont rapportée sans exception tous les historiens français, que Duhesme, blessé mortellement à Genappe même et ayant rendu son épée, fut assassiné de sang-froid par un hussard (lancier) de Brunswick.
2. Blùcher à sa femme, champ de bataille de la Belle-Alliance, s. d. (Genappe, iy juin, vers 1 heure du matin.) Blùcher in Briefen, \:>0.
3- Lettre de Blùcher à Knesebeck (citée par von Ollech, 254).
Au-delà de Genappe, la poursuite s'accéléra. Aucune troupe en ordre ne formant plus arrièregarde, les Prussiens sabraient impunément dans la foule éperdue. « C'était une vraie chasse, dit Gneisenau, une chasse au clair de lune. » La grande route, les chemins vicinaux, les traverses, les champs aussi loin que portait la vue, étaient couverts de soldats de toute arme, cuirassiers démontés, lanciers sur des chevaux fourbus, fantassins ayant jeté fusils et havresacs, blessés perdant leur sang, amputés échappés des ambulances dix minutes après l'opération. Sans nulle autorité sur ces hommes, et d'ailleurs non moins démoralisés et ne pensant comme eux qu'à leur propre salut, des capitaines, des colonels, des généraux marchaient confondus dans la masse des fugitifs1. Durutte à cheval, mais aveuglé par le sang qui coulait de son front ouvert, avait pour guide un maréchal des logis de cuirassiers. Un caporal de la vieille garde soutint Ney par le bras jusqu'au moment où le major Schmidt, des lanciers rouges, descendit de son cheval pour le donner au maréchal. Le chirurgien en chef Larrey, blessé de deux coups de sabre, fut frappé derechef par des uhlans, volé, dépouillé et conduit presque nu, les mains liées, à un général qui donna l'ordre de le fusiller. Déjà il était mis en joue, quand un chirurgien prus-
1. Rapport de Gneisenau. Notes du lieutenant Julius, prisonnier des Français (citées par von Ollech, 250-257). Souvenirs d'un ex-officier, 299-300- Wagner, IV, 84. Fleury de Chaboulon, II, 181. Relation de la bataille de Mont-Saint-Jean, 89-90, 94.