‹ 1815 (volume 2)Chapitre 266 sur 271 · Colonel Frazer, Letters · texte numérisé non relu

Colonel Frazer, Letters

la journée en étroite communication avec lui. Quelles conséquences!

La grave faute stratégique que Grouchy avait commise le matin en suivant servilement les traces des Prussiens, il aurait pu la réparer à onze heures et demie en marchant au canon selon le conseil de Gérard. A cette heure-là, Exelmans avait trois brigades de dragons entre Gorbais et la Baraque et une brigade à la ferme de la Plaquerie (1,500 mètres d'Ottignies) ; le corps de Vandamme était arrêté à Nil-Saint- Vincent ; le corps de Gérard arrivait à Walhain ; Pajol avec sa cavalerie et la division Teste marchaient de Grand-Leez sur Tourinnes. Il fallait pousser Exelmans jusqu'aux bois de la Huzelle, — plus loin vers Wavre, s'il le pouvait faire sans se compromettre, — de façon à inquiéter l'ennemi et à lui masquer le mouvement de l'armée ; diriger Vandamme sur Ottignies par Mont-Saint-Guibert, et Gérard sur Mousty par Cour-Saint-Etienne ; enfin rappeler Pajol, qui serait venu former l'arrièregarde. Mise en route à midi, la tête de colonne de Vandamme eût atteint le pont d'Ottignies (10 kilomètres de Nil-Saint-Vincent) vers trois heures et quart, tandis que la tête de colonne de Gérard, partie un quart d'heure plus tôt, serait arrivée au pont de Mousty (13 kilomètres de Walhain) vers quatre heures. Après avoir passé la Dyle, les troupes devant désormais cheminer sur une seule route, Vandamme aurait pris la tête, et sa première division fût arrivée à Maransart (2 lieues d'Ottignies, par Géroux), vers six heures. Pour cela, sans doute, il eût fallu marcher, pendant ce trajet de 18 kilomètres, au train moyen de trois kilomètres à l'heure. Nonobstant les mauvaises traverses, les chemins

embourbés, tous d'ailleurs jusqu'à la Dyle en pente vers cette rivière, et malgré le temps qu'aurait pris le passage des ponts, cette allure était possible1, surtout si l'on songe qu'à chaque pas on eût entendu le canon plus proche et plus intense. Quel facteur moral pour des soldats de 1815, aller secourir l'empereur et combattre sous ses ordres et sous ses yeux!

Voyons maintenant si, comme Font prétendu Char-

1. Théoriquement, la vitesse de marche d'une colonne de trois armes est de 4 kilomètres à l'heure, y compris la halte horaire. Mais, dans la pratique, ou fait tantôt plus, tantôt moins de chemin, selon l'état des routes, la longueur dos étapes, le degré de la température, l'entraînement physique et moral des troupes.

Je citerai deux exemples, décisifs en la question traitée ici. L'un se rapporte a la marche des troupes mêmes de Grouchy, le 19 juin ; l'autre à un mouvement analogue à celui que Grouchy aurait dû opérer le 18 juin, et qu exécuta avec un grand succès, en 1870, le général de Voigts-Rhetz, commandant le 10e corps prussien.

Le 19 juin 1815, comme je l'ai rapporté précédemment, les corps de Gérard et de Vandamme se trouvaient à midi en ligne entre Rosieren et la Bavette : le premier avait marché et combattu depuis trois heures du matin, l'autre depuis sept heures. A midi, le corps de Gérard se mit en retraite par le pont de Limale, la Baraque, Gorbais et Gembloux, sur Temploux où la tête de colonne arriva vers neuf heures du soir. Il fit donc 9 lieues en neuf heures, ce qui est autrement difficile que de faire 19 kilomètres en cinq heures. Le corps de Vandamme se replia sur Wavre où il resta en position jusque vers six heures. Il marcha alors sur Rhisnes par Dion-le-Mont, Tourinnes et Grand-Leez. Il atteignit Rhisnes à minuit, avant fait plus de 8 lieues en six heures.

Le 16 août 1870, le général de Voigts-Rhetz marchait avec le 10e corps prussien, de Pont-à-Mousson par Thiaucourt sur Saint-Hilaire. Vers Thiaucourt, il entendit le canon de Rézonville. Loin d'imiter l'exemple de Grouchy, il fit faire tête de colonne à droite, pour porter ses troupes sur le lieu du combat. La 20e division (Kraatz) qui marchait la première, partit de Thiaucourt à onze heures et demie avec deux batteries. Elle prit par Chambley, et, dès trois heures et demie, elle s'engagea dans les bois de Tronville contre les Français jusqu'alors victorieux. Or, de Thiaucourt au bois de Tronville, il y a plus de 20 kilomètres. En quatre heures la division Kraatz (forte de douze bataillons), avait donc fait cinq lieues, après en avoir fait quatre dans la matinée (de Pont-à-Mousson à Thiaucourt). Sur ce mouvement du 10e corps prussien, en tout point semblable à celui qu aurait dû faire Grouchy, la Relation du Grand Etat-Major prussien dit (I, 570) : « En raison de l'évidente supériorité numérique des Français, la situation était très critique quand la 20e division apparut sur le champ de bataille. »» Et Alfred Duquel {les Grandes Batailles de Metz, 154) conclut : « On peut dire que, ce jour-là, le général de Voigts-Rhetz sauva l'armée prussienne. »

LE MARÉCHAL GROUCIIY 493

ras et d'autres, les Prussiens auraient pu entraver ce mouvement. A midi, Bùlow se trouvait à Chapelle-Saint-Lambert avec sa cavalerie et deux divisions; ses deux autres divisions étaient en marche pour l'y rejoindre. Le corps de Pirch Ier, bivouaqué à Aizemont, commençait à peine de passer le pont de Wavre; le corps de Zieten, bivouaqué à Bierges, allait se mettre en mouvement vers Ohain par Fromont. Le corps de Thielmann, destiné à rester le dernier en position au bord de la Dyle, était massé entre Wavre et la Bavette. Ledebur, enfin, avec son détachement, occupait Mont-Saint-Guibert où il se tenait fort tranquille, sans se douter le moins du monde qu'il fût débordé sur sa gauche. Si Grouchy avait marché sur Ottignies et Maransart au lieu de marcher sur Wavre, les choses, du côté des Prussiens, se seraient passées, du moins jusqu'à trois heures, exactement comme elles eurent lieu. Entre une heure et deux heures, Ledebur se fût frayé passage à travers la cavalerie d'Exelmans; à deux heures, les divisions Brauze et Langen (corps de Pirch), entendant le combat engagé au bois de la Huzelle entre les tirailleurs de Ledebur et les dragons d'Exelmans, qui avaient deux batteries, auraient marché dans la direction de ce bois, et Thielmann aurait différé son départ jusqu'à l'issue du combat. Vers trois heures, il est vrai, l'ennemi aurait reconnu que l'attaque d'Exelmans, non soutenue par de l'infanterie, n'était qu'une démonstration. Les Prussiens auraient alors repris le mouvement prescrit. Le second échelon de Pirch (divisions Brauze et Langen) aurait passé le pont de Wavre et se serait dirigé sur Chapelle-Saint-Lambert. Thielmann eût laissé seulement quelques

bataillons à Wavre, et il se fût préparé à marcher sur Couture avec le gros de ses troupes. Mais pour se porter de la Bavette dans la direction de Coulure, il aurait dû attendre le défilé des divisions Brauze et Langen et de la cavalerie de Sohr (du corps de Pirch), lesquelles, on Fa vu, durent attendre le défilé de tout le corps de Zieten, qui avait dû laisser passer devant lui la queue du corps de Bulow et les divisions de tête du corps de Pirch. L'état-major prussien avait si mal conçu la disposition de marche que l'entrecroisement des différentes colonnes était inévitable. La colonne principale (Bûlowet Pirch Ier), en marche de Dion-le-Mont et d'Aisemont par Wavre sur Chapelle-Saint-Lambert, devait intercepter la route au corps de Zieten se portant de Bierges sur Ohain par Fromont, et au corps de Thielmann qui avait l'ordre de se diriger de la Bavette sur Couture.

Dans ces conditions, Thielmann se serait mis en mouvement au plus tôt à quatre heures. De la Bavette à Maransart par Couture il y a 14,500 mètres. Le IIIe corps prussien n'aurait donc pu arriver à Maransart avant huit heures trois quarts, beaucoup trop tard, par conséquent, pour arrêter Grouchy. A ce moment-là, Bulow, pris de flanc par les troupes de Grouchy, tandis qu'il luttait contre Lobau et la jeune garde, eût été depuis plus d'une heure refoulé au-delà du bois de Paris, sinon, peut-être, exterminé dans la vallée de la Lasne.

Grouchy agit en aveugle, mais Napoléon ne fit rien pour l'éclairer. Bien que prévenu le soir du 17 juin, par Milhaud, de la retraite d'une colonne ennemie vers la Dyle ; bien qu'instruit dans la nuit, par une dépêche de Grouchy, de la marche d'au moins un corps prussien vers Wavre ; bien

que mis en garde, le matin du 18 juin, par le prince Jérôme, contre une jonction probable des deux armées ennemies aux débouchés de la foret de Soignes, c'est seulement à une heure après midi, quand la bataille était engagée, que l'empereur fit expédier à Grouchy l'ordre formel et précis de couvrir sa droite. Sans doute, il avait cru jusqu'alors, il croyait môme encore, que le maréchal manœuvrait pour remplir ce grand objet ; sans doute, la lettre de Grouchy où il était dit : « Je suivrai les Prussiens afin de les séparer de Wellington » avait fortifié cette opinion. Mais fallait-il avoir tant de confiance en Grouchy? N'était-il pas bien hasardeux de s'en reposer, pour la sûreté de son flanc droit, avec un adversaire aussi hardi que Blùcher, sur l'intelligence stratégique, l'initiative et la résolution d'un chef qui n'avait jamais exercé un commandement si important? L'empereur, en tout cas, aurait dû lui renouveler ses instructions beaucoup plus tôt, et en les précisant mieux qu'il ne l'avait fait la Dremière fois.

A Waterloo, Napoléon voulait engager Faction de bon matin : ses ordres en témoignent. Si lu bataille avait commencé vers six ou sept heures, la grosse faute stratégique de Grouchy et la négligence de l'empereur à lui réitérer ses ordres n'auraient point eu de conséquences, car l'armée anglaise eût été culbutée avant l'arrivée des Prussiens1. Le corps de Lobau, la jeune garde, la cavalerie

1. Clauzewitz suppose tout à fait gratuitement que, si la bataille avait commencé plus tôt, les Prussiens auraient aussi attaqué plus tôt. Il oublie

de Domon et de Subervie, que l'empereur employa contre Bùlow, et la vieille garde elle-même, qu'inquiet pour sa droite il conserva en réserve jusqu'au dernier moment, eussent certainement, en appuyant les autres troupes, déterminé vers midi ou une heure, auparavant peut-être, la retraite de Wellington.

L'état du terrain, ou, si l'on veut chicaner, la fausse appréciation de l'état du terrain, par Drouot et les officiers d'artillerie, obligea l'empereur à modifier ses ordres. L'attaque fut remise de six ou sept heures à neuf heures, puis différée derechef, les troupes n'étant point encore sur leurs positions. Ce retardement sauva l'armée anglaise.

Une attaque contre la gauche de l'ennemi, très faible et très en l'air, ou même contre sa droite, ce qui eût permis un vaste déploiement, eût été plus aisée et moins meurtrière que l'assaut au centre, cela est certain. Mais Napoléon, manœuvrant entre deux armées, se trouvait entre les deux mâchoires d'un étau. Il ne suffisait pas d'éloigner l'une d'elles pour un jour ou deux, comme il l'avait fait à Ligny : il fallait la briser.

que, à onze heures du matin, Bùlow avait seulement à Chapelle-Saint- Lambert la cavalerie du prince Guillaume et la division Losthin, en tout 9,000 sabres et fusils, et qu'il était séparé du champ de bataille par 7 kilomètres de mauvais chemins et les rudes défilés de la Lasne. Il est bien difficile de croire qu'il se fût aventuré à secourir les Anglais au risque presque certain d'être entraîné dans leur déroute. Les généraux prussiens étaient ardents, mais circonspects. On a vu que Blûcher hésita une heure avant de s'engager dans les défilés de la Lasne, et qu'il se démasqua seulement à quatre heures et demie. On a vu aussi que Zieten, à six heures et demie, refusa nettement à l'aide de camp de Wellington de marcher sur Papelotte tant que le gros de son corps d'armée n'aurait pas serré sur son avant-garde ; qu'il rebroussa même chemin, craignant de se compromettre et qu'il fallut les représentations et les prières de Mùffling, accouru au galop, pour le déterminer à revenir sur ses pas. Il n'est pas douteux que Bùlow ne se fût montré aussi prudent que Zieten. En tout cas, son intervention eût été trop tardive.

Pour cela, l'empereur devait percer le centre de l'armée anglaise4 et en écraser les ailes rompues. « Napoléon, disait Wellington, m'a attaqué à la vieille manière, et je l'ai repoussé à la vieille manière. » En raison des circonstances et malgré la position très resserrée de l'ennemi, « la vieille manière » était pour l'empereur la meilleure à employer.

Mais combien de méprises, de négligences, de fautes dans l'exécution! On a vu que la démonstration contre Hougoumont, ordonnée par l'empereur, dégénéra par l'ardeur de Jérôme, l'entraînement des soldats, le manque de vigilance et de fermeté de Reille, en une attaque à fond dans laquelle fut inutilement sacrifiée la moitié du 2e corps. On a vu aussi que la lourde formation des quatre divisions du général d'Erlon fut la cause virtuelle de la confusion où elles se trouvèrent en atteignant les crêtes et de la déroute lamentable où les mit la cavalerie anglaise.

Gomment Reille qui, selon Tordre de l'empereur, devait « s'avancer à mesure pour garder la hauteur du comte d'Erlon », n'opéra-t-il pas ce mouvement? L'une de ses divisions (celle de Jérôme) était, il est vrai, engagée à Hougoumont, mais Bachelu et Foy restaient disponibles pour marcher contre le centre droit ennemi.

Gomment Ney, qui avait sous son commandement immédiat toute la première ligne, les corps de d'Erlon et de Reille, plus de 30,000 baïonnettes, donna-t-il vainement deux assauts à la Haye-

1. Clausewitz, tout en préconisant (à tort, au moins au point de vue stratégique) une attaque sur l'aile droite, convient en résumé que, seule, une altaque contre le centre, si hasardeuse qu'elle fût, pouvait avoir un résultat décisif.

Sainte, défendue par cinq compagnies? Comment n'en fit-il pas éventrer les murs à coups de boulets? Gomment, ayant échoué deux fois dans l'attaque de cette ferme, n'y renouvela-t-il pas les assauts? Gomment n'obéit-il pas à l'ordre de l'empereur, comment ne comprit-il pas que la possession de la Haye-Sainte — « clé de la position anglaise », dit l'aide de camp d'Alten, Kennedy — était son premier objectif?

Ney trouva plus court de commencer par la fin. Trop circonspect aux Quatre-Bras, le voici trop audacieux devant Mont-Saint- Jean. Il risque avant l'heure, sans ordres, sans préparation, sans soutiens, le grand mouvement de cavalerie projeté par l'empereur. Il s'imagine culbuter avec des cavaliers une infanterie non ébranlée et occupant une position dominante. Il lance follement à l'assaut les deux corps de cuirassiers, la garde à cheval et même la brigade de carabiniers — dernière réserve de cavalerie de l'armée — que Kellermann a arrêtée avec l'ordre formel de ne pas bouger. Quelle qu'en soit la témérité, ces héroïques charges pourraient cependant réussir si elles étaient soutenues par de l'infanterie. Il y a près de la Belle-Alliance, à petite portée de canon de la position anglaise, la moitié du corps de Reille. Ces douze bataillons n'ont point encore été engagés; ils attendent l'arme au pied. Ney, qui, selon la remarque de Napoléon, « oubliait, dans le feu de l'action, les troupes qu'il n'avait pas sous les yeux », ne pense pas à les mener au plateau. C'est seulement quand les dernières charges ont été repoussées, quand l'intervention de l'infanterie n'est plus opportune, qu'il lance

ces 6,000 hommes sur les rampes de Mont-Saint- Jean, où ils sont décimés sans utilité.

Il est près de six heures. La Haye-Sainte dont Ney a tenté de s'emparer à deux heures, puis à quatre heures, est toujours au pouvoir de l'ennemi. Il faut pourtant que l'empereur renouvelle l'ordre de s'en rendre maître coûte que coûte. Cette fois, Ney emporte la position, et c'est seulement alors que Wellington se juge en péril. Par malheur, il est bien tard pour profiter de ce point d'appui. Hommes et chevaux sont harassés. Napoléon donne au maréchal la moyenne garde pour un effort suprême; mais au lieu de faire brèche à la ligne anglaise avec ces cinq bataillons de héros formés en une seule colonne, Ney les dispose en échelons, de telle façon que chacun d'eux se trouve, sur chaque point, en nombre deux ou trois fois inférieur à l'ennemi.

11 semble qu'à l'aile droite il y eut aussi des négligences et des fautes. La cavalerie de Domon et de Subervie se porta aux débouchés du bois de Paris quand elle aurait dû en surveiller les approches. La défense de Lobau fut valeureuse, mais mal conçue et mal préparée. Ce n'est pas à 1,200 mètres seulement à l'est de la Belle-Alliance et en terrain découvert qu'il fallait s'établir pour arrêter les Prussiens. A une heure et demie, quand le corps de Bulow était encore immobile à Chapelle-Saint-Lambert, Lobau avait reçu de l'empereur Tordre de se porter dans cette direction « et de choisir une bonne position intermédiaire où il pût, avec 10,000 hommes, en arrêter 30,000 ». Cette « bonne position intermédiaire », Lobau ne la chercha point. C'était les hauteurs escarpées qui dominent la vallée de la Lasne en face l'unique pont

de Lasne. Là, ses communications avec le gros de l'armée assurées par ies nombreux escadrons de Domon et de Subervie, Lobau eût fait une résistance autrement longue et autrement efficace que devant Plancenoit. Peut-être même eût-il été inexpugnable. Clausewitz avoue que Blùcher aurait été contraint de le tourner par Couture. C'était bien du temps de gagné pour l'empereur! Au cas même où Lobau aurait hésité à se porter si loin en flèche (une lieue de la Belle-Alliance), au moins aurait-il dû occuper le bois de Paris.

Dans les péripéties de la bataille, on suit le développement du plan de l'empereur tel qu'il l'avait exposé le matin au prince Jérôme : Préparation par l'artillerie, attaque des corps de d'Erlon et de Rcille, charges de la cavalerie, assaut final par le corps de Lobau et la garde à pied. Mais la présence des Prussiens sur sa droite obligea l'empereur à employer pour les contenir le 6e corps et la jeune garde et à conserver trop longtemps la vieille garde en réserve. D'autre part, au lieu d'opérer contre les Anglais avec méthode et avec ensemble, on agit par à-coups, d'abord maladroitement, ensuite intempestivement, enfin désespérément.

Pour juger avec équité le commandant en chef, qui était le plus grand des capitaines, il faut se rappeler comment ses ordres furent compris et exécutés, quand ils ne furent pas méconnus. Le maréchal de Saxe a dit dans ses Rêveries sur l'Art de la Guerre : « La disposition d'un général d'armée doit être correcte et simple, comme qui dirait : Tel corps attaquera et tel corps soutiendra. Il faut que les généraux qui sont sous lui soient gens bien bornés s'ils ne savent pas exécuter cet ordre

et faire la manœuvre qui convient. Ainsi le général d'armée ne doit pas s'en occuper ni s'en embarrasser. Il en verra mieux et se conservera le jugement plus sain, et sera plus en état de profiter des situations. Il ne doit pas être partout et faire le sergent de bataille. »

De tant de fautes commises à Waterloo, Gharras, York de Wartenbourg, le maréchal Wolseley ont conclu que l'empereur, terrassé par le mal, s'abandonna, resta inerte et aveuglé loin du champ de bataille et laissa le combat sans direction. Sur l'état physique et moral de Napoléon le 18 juin, les témoignages sont contradictoires. Le colonel Baudus rapporte que l'empereur « était plongé dans une espèce d'apathie1 ». Selon des traditions orales citées par le maréchal Canrobert et par le général du Barail, Napoléon dormit pendant la bataille de Waterloo. (Il dormit aussi à Iéna et à Wagram et n'en dirigea pas moins victorieusement le combat.) Mais le maréchal Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui fit la campagne de 1815 dans l'état-major impérial, racontait que, loin de sommeiller, l'empereur était nerveux et impatient, et frappait sans cesse sa botte de sa houssine. (C'est ainsi que Goignet peint Bonaparte à Marengo avant l'arrivée de la division Desaix.) Dans son journal manuscrit, le général Foy écrit qu'il voyait l'empereur se promener en

1. « Apathie absolument semblable à celle qu'il avait eue à la Moskowa, » spécifie Baudus, qui, par parenthèses, était à l'armée d'Espagne pendant la campagne de Russie. S'il est certain, d'ailleurs, que le jour de la Moskowa l'empereur souffrit d'une crise d'ischurie, il n'est point du tout démontré qu'il se tint loin du champ de bataille et qu'il était abattu au point de se désintéresser de ce qui s'y passait. Les témoignages de Gourgaud et du général Pelet, les rapports du prince Eugène, de Ney et de Murât, ne concordent point avec le récit de l'éloquent général de Ségur. Clausewitz a dit : «Les circonstances expliquent et justifient complètement, à mes yeux, la manière dont Napoléon procéda à la Moskowa. »

long et en large, les mains derrière le dos. Je n'ai lu nulle part que le guide Decoster, si loquace et si prodigue de détails, ait jamais parlé de la prostration de Napoléon. Walter Scott, qui avait questionné ce cabaretier quelques mois après la bataille, tenait de lui que l'empereur resta pendant tout l'après-midi non loin de la Belle-Alliance, à cheval la plupart du temps, et très attentif à toutes les péripéties de l'action. D'après un propos de Ney, recueilli à Mézières, où il passa le 19 juin, l'empereur s'était montré très brave. Au reste, il y a les faits qui témoignent plus sûrement que tous les propos : A onze heures, l'empereur dicte sa disposition d'attaque. A onze heures un quart, il prescrit la démonstration contre Hougoumont. A une heure, il fait écrire à Grouchy. A une heure et demie, il donne l'ordre à Lobau de prendre position pour arrêter les Prussiens et enjoint à Ney de commencer l'attaque de Mont-Saint-Jean. Dans l'intervalle, il a fait bombarder Hougoumont par une batterie d'obusiers. A trois heures, il lance une brigade de cuirassiers contre la cavalerie de lord Uxbridge qui assaille la grande batterie. A trois heures et demie, il ordonne à Ney de s'emparer de la Haye-Sainte. A quatre heures et demie, il fait avancer la garde près de la Belle- Alliance. A cinq heures, il porte la jeune garde au secours de Lobau. A cinq heures et demie, il prescrit à Kcllermann de seconder les charges de Milhaud. A six heures, il renouvelle l'ordre de prendre la Haye-Sainte. Peu après, il détache deux bataillons de la vieille garde pour chasser les Prussiens de Plancenoit. A sept heures, il mène sa garde dans les fonds de la Haye-Sainte pour l'assaut final.

Chemin faisant, il harangue les soldats de Durutte qui lâchent pied et les renvoie au feu, et il prescrit à tous ses officiers de parcourir la ligne de bataille en annonçant l'approche du maréchal Grouchy. Le soir, il forme en carrés, dans la vallée, le second échelon de la garde, court à Rossomme, y résiste encore avec les grenadiers de Petit et fait tirer sur la cavalerie anglaise la dernière volée de mitraille.

Jamais Napoléon n'exerça plus effectivement le commandement, jamais son action ne fut plus directe. Mais obligé précisément à ce rôle de « sergent de bataille » que condamne Maurice de Saxe, il s'employa tout entier à parer aux méprises, aux oublis, aux fautes de ses lieutenants. Et, voyant toutes ses combinaisons avorter, toutes les attaques échouer, ses généraux gaspiller ses belles troupes, sa dernière armée fondre entre leurs mains, l'ennemi lui faire la loi, il perdit la résolution avec la confiance, hésita, se borna à pourvoir aux périls les plus pressants, attendit l'heure, la laissa passer et n'osa pas à temps risquer tout pour tout sauver.

Paris, 1894-1898.

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