‹ 1815 (volume 2)Chapitre 34 sur 271 · Heymès, Relation · texte numérisé non relu

Heymès, Relation

Le 11 juin, quand l'empereur fit avertir Ney, tous les officiers généraux étaient depuis plusieurs semaines pourvus de leur commandement. Il y a donc bien des présomptions que Napoléon n'avait point voulu d'abord en donner un au prince de la Moskowa.

française à un Français qui avait combattu contre elle un an auparavant. Puis il en voulait à son beau-frère d'avoir commencé trop tôt, au mépris de ses instructions, la guerre contre les Autrichiens; il lui en voulait surtout de s'être fait battre ^. Plus tard, dans les rêveries de Sainte-Hélène, Napoléon regretta sa décision envers ce grand meneur de chevauchées. « A Waterloo, disait-il, Murât nous eût valu peut-être la victoire. Que fallait-il? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais. Murât était précisément l'homme de la chose2. » Peut-être, en effet, Murât, qui avait le double don d'imprimer à ses cavaliers un élan furieux et de méduser l'ennemi, eût-il passé sur le ventre aux Anglais?

La mémoire de Grouchy est liée désormais au souvenir maudit de Waterloo, si bien qu'on a oublié les beaux services et les actions d'éclat de ce valeureux capitaine. S'il n'avait pas l'élan entraînant de Murât, il savait comme lui faire manœuvrer les masses de cavalerie. Commandant en second de l'expédition d'Irlande en l'an V, gouverneur de Madrid en 1808, colonel-général des chasseurs et chevau-légers en 1809, chef de l'Escadron sacré pendant la retraite de Russie, il avait contribué aux victoires de Hohenlinden, d'Eylau, de Friedland, de Wagram et de la Moskowa. Après Vauchamps, dit-on, l'empereur avait pensé à le nommer maréchal d'Empire. En disgrâce sous Louis XVIII, Grouchy fut envoyé à Lyon, le 31 mars, pour combattre le duc d'Angoulême. Promu maréchal à la suite de cette courte et facile

1. 1815, I, 468-469. —Cf. Las Cases. Mémorial, IV, 424-425 : « ... Murât, disait l'empereur, est une des grandes causes des malheurs de 1814... 11 est difficile de concevoir plus de turpitude, de courir avec plus d'impudeur et de bassesse au-devant d'une fortune nouvelle. »

2. Las Cases, Mémor., II, 276. Cf. Montholon, Récits, II, 90.

campagne, il fut mis à la tête de l'armée des Alpes, puis rappelé à Paris le 8 mai. L'empereur comptait lui donner les quatre corps de cavalerie de l'armée du Nord. C'est comme commandant en chef de la cavalerie que Grouchy entra en Belgique le 15 juin ; pour son malheur, il allait, dès le lendemain, être chargé d'un commandement plus important encore.

Le choix d'un major-général préoccupait gravement Napoléon. Par qui pourrait-il remplacer Berthier? Le prince de Wagram n'était ni un capitaine, ni un organisateur, ni un esprit élevé ; mais il possédait des connaissances techniques étendues, et il avait porté à la centième puissance les qualités d'un bon expéditionnaire. Infatigable, consciencieux, diligent, prompt à saisir les ordres les plus compliqués, habile à les traduire dans tous leurs détails avec une exactitude, une précision et une clarté admirables, ponctuel enfin à les transmettre au moment déterminé, il avait été pour Napoléon un instrument parfaite Avec lui, l'empereur était tranquille ; les ordres étaient rédigés de telle sorte que ceux qui les recevaient n'avaient aucun doute ni aucune hésitation sur la façon de les exécuter. Et ces ordres arrivaient toujours, Berthier dût-il faire porter cha-

1. Il va sans dire qu'un major-général, en certains cas véritable chef des armées, doit avoir les qualités de conception et de commandement direct qui manquaient complètement à Berthier, mais dont, lui, n'avait pas besoin. Autre chose est d'être chef d'état-major de Guillaume, comme Moltke, et chef d'état-major de Napoléon.

cun, s'il le croyait prudent, par huit officiers prenant hait routes différentes *. On disait Berthier affaibli de corps et d'esprit. En 1814, cependant, sa correspondance témoigne que sa plume avait gardé son activité et sa lumineuse précision. L'empereur, qui se souvenait des services du prince de Wagram pendant la dernière campagne, le regrettait et ne désespérait pas de le voir rentrer en France. « — Cette brute de Berthier ! disait-il à Rapp, il reviendra. Je lui pardonne tout, mais à la condition qu'il mettra son habit de garde du corps pour paraître devant moi2. »

Berthier, en effet, chercha à rentrer en France où il avait laissé la princesse de Wagram avec son fils et ses deux filles. Resté fort peu de temps à Gand, il était venu au château de Bamberg, propriété de son oncle par alliance, le roi de Bavière. Au commencement de mai, il se mit en route pour gagner par Bâle la frontière française ; mais il ne put dépasser Stockach, où se trouvait le quartiergénéral du prince de Hohenzollern3. Les Alliés aimaient mieux sans doate tenir Berthier à demiprisonnier en Bavière que de le savoir dans l'étatmajor de Napoléon. Il revint fort tristement à

1. La veille de la bataille d'Eylau, un seul de ces huit officiers arriva au quartier-général deBernadotte. — Ce fait est rapporté par l'intendant-général Denniée. (Cité par Pierron, Méthodes de Guerre, II, 1551.)

2. Rapp, Mém., 345. Cf. Mollien. Mém., IV, 199 : « L'empereur regreltait de ne plus avoir Berthier. « C'était, disait-il, le meilleur des majors-généraux. Il saisissait mieux que tout autre toutes les pensées, tous les plans, et les faisait mieux comprendre aux chefs de corps. » Il en parlait sans amertume et disait seulement: « Je voudrais le voir en capitaine de garde du corps. »

L'empereur ordonna le 10 avril seulement (Corresp., 21790), c'est-à-dire quand il n'était plus probable que Berthier revint en France, de le rayer de la liste des maréchaux. Son premier ordre, du 20 mars, sur les radiations ne concerne que Marmont, Augereau, Victor, Gouvion Saint-Cyr et Oudinot. (Lettre à Davout, 27 mars. Arch. nat. AF. IV, 907.)

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