LE MAJOR-GÉNÉP. AL
qu'une crise politique pouvait se produire, il était de toute nécessité de laisser Davout au ministère de la Guerre et au gouvernement de Paris *. Mais il y avait le maréchal Suchet, ancien chef d'état-major de Jouhert et de Masséna. Il semble que, au moins au point de vue de l'effet moral, l'empereur eût été bien inspiré de le préférer à Soult, car Suchet, lui, ne pouvait éveiller aucune suspicion, provoquer aucune défiance. Soult eût remplacé sans désavantage le duc d'Albuféra dans le commandement de l'armée des Alpes, et ce poste moins en vue eût moins attiré l'attention sur lui. Ainsi aurait été évité ce grand scandale, que le premier de l'armée, après l'empereur et le ministre de la Guerre, fût de tous les ofliciers généraux celui qui s'était rendu le plus haïssable à l'armée sous le gouvernement royal2.
Soult avant adressé un ordre à Vandamme avant que sa nomination eût été rendue officielle, le fougueux général écrivit à Davout cette lettre qui est
1. Napoléon à Davout, 30 avril (Corresp., 2185G) : « ... Si nous avons la guerre, mon intention est de vous laisser à Paris, ministre de la Guerre, gouverneur de Paris et commandant en chef des gardes nationales, des levées en masse et des troupes de ligne qui se trouveraient dans la ville... » — Ordre de service du 11 juin (cité dans les souvenirs manuscrits de Davout) : « Notre cousin le prince d'Eckmùhl est nommé gouverneur de Paris. » — D'après les souvenirs manuscrits de Davout et J. de Chénier {Hist. de Davout, 540-541), Davout demanda à plusieurs reprises un commandement à l'armée ; mais l'empereur lui répondit invariablement : « Je ne puis confier Paris qu'à vous. »
2. Soult, qui ne se dissimulait pas les sentiments de l'armée, tenta de ramener à lui l'opinion par un ordre du jour. Il le soumit à l'empereur qui lui écrivit : « Je pense, pour que l'armée ne fasse pas d'observations, que vous pouvez, sans être inconséquent, dire que la fuite des Bourbons du territoire français, l'appel qu'ils font aux étrangers pour remonter sur leur trône, ainsi que le vœu de toute la nation détruisent les engagements qu'on aurait pu contracter avec eux. Sans cette phrase, je pense que cet ordre du jour vous ferait du mal aux yeux des hommes ombrageux. » Napoléon à Soult, 3 juin. (Arch. nat. AF. IV, 907.) — Soult ajouta le paragraphe indiqué, en l'enjolivant d'injures contre les Bourbons et leurs partisans, que Napoléon ne lui demandait pas. L'ordre du jour parut le 4 juin dans le Moniteur.
vraiment d'une belle ironie : « J'ai reçu une lettre par laquelle le duc de Dalmatie s'annonce comme major-général. Je crois devoir l'envoyer à Votre Excellence avant d'y répondre. Gomme le duc de Raguse pourrait me donner le même avis, je dois regarder celui-ci comme non avenu jusqu'à ce que je sois prévenu de cette nomination par Votre Excellence ou par un décret impérial \ »
Avant de s'occuper des maréchaux, l'empereur avait nommé aux principaux commandements les généraux qui pouvaient ambitionner le maréchalat et qu'il y avait déjà promus dans son esprit. Il comptait trouver parmi ces hommes « ayant leur chemin à faire », comme il disait, plus d'ardeur et de dévouement que chez ses anciens camarades tout chargés de gloire et d'honneurs. Il donna le 1er corps d'armée à Drouet d'Eiion, divisionnaire de 1805, combattant d'Iéna et de Friedland et l'un des meilleurs lieutenants de Masséna et de Soult dans les guerres d'Espagne. Reille, vétéran des campagnes d'Italie, divisionnaire de 1807, commandant une division de la garde à Wagram et chargé à la fin de 1812 du commandement en chef de l'armée de Portugal, eut le 2e corps. Gérard, colonel à Austerlitz, brigadier à Iéna, divisionnaire à la Moskowa, un des héros, avec Ney, des combats soutenus à l'arrière-garde pendant la retraite de
i. Vandamme à Davout, Mézières, 12 mai. (Arch. Guerre, Armée du Nord.) — La nomination de Soult, signée le 9 mai (décret impérial, 9 mai; Arch. Guerre, lettres de Napoléon), ne fut mise à l'ordre du jour que le 14 mai. (Circulaire de Davout, 13 mai. Arch. Guerre, Armée du Nord.)
Russie, et le seul officier de son grade qui eût commandé un corps d'armée durant la campagne de France, reçut le 4e corps. Le 5e corps (plus tard armée du Rhin) fut confié à Rapp, l'homme aux vingt-deux blessures, l'admirable défenseur de Dantzig, divisionnaire de 1805, aide de camp de Napoléon pendant douze ans. Mouton, comte de Lobau, un des plus habiles manœuvriers de l'armée, divisionnaire de 1807, eut le commandement du 6e corps en formation à Paris. Charles Lebrun, fils du duc de Plaisance et vaillant général de cavalerie, fut mis provisoirement à la tête du 3e corps. L'empereur comptait l'y remplacer, quand il en serait temps, « par un général plus habile1 ». Au milieu d'avril, il donna ce corps d'armée à Vandamme. Il n'aimait point ce rude soldat, mauvais coucheur s'il en fût ; mais les grandes qualités militaires de Vandamme et son ancienneté de grade (il avait été nommé divisionnaire à vingtsept ans, en 1799) le désignaient entre tous pour un commandement. Il l'exerça, du moins tant qu'il ne releva que de soi-même, avec une conscience, une fermeté, un zèle incomparables, soigneux de tous les détails d'organisation, d'habillement, d'instruction militaire, prompt à sévir contre les embaucheurs et les alarmistes, ardent à enflammer l'esprit des soldats, des mobilisés et des habitants des Ardennes et de la Meuse. Vandamme mérita cet éloge de Davout : « Vous avez communiqué tout votre feu dans le pays où vous êtes 2. » Envoyé à Rordeaux pour y faire reconnaître le
1. Napoléon, Corresp., 21723. Cf. Davout à Lebrun, 31 mars. (Arch. Guerre, Armée du Nord.) Davout à Napoléon, 19 avril. (Arch. nat. AF. IV, 1939.) — Lebrun reprit ses fonctions d'aide de camp de l'empereur.
2. Vandamme à Davout, Mézières, 20 et 30 avril, 9 et 14 mai. Ordres de Vandamme, Mézières, 2 mai, 7 mai. Rapport a Clarke du lieutenant
gouvernement impérial, Clausel, qui s'était particulièrement distingué en Italie et en Espagne, resta dans cette ville comme gouverneur de la 11e division militaire ; il reçut en outre le commandement du corps des Pyrénées Occidentales. Le général Decaen, vétéran des campagnes du Rhin et de la Vendée, et six ans gouverneur de l'île de France et de File Bourbon, avait sincèrement voulu conserver Bordeaux au roi ; mais, comme la duchesse d'Angoulôme elle-même, il avait dû céder aux événements. Il revint à Paris, d'où il repartit pour Toulouse à la fin de mai. L'empereur lui avait confié le commandement des 8e et 10e divisions militaires et du corps des Pyrénées Orientales. Decaen aurait mieux fait de demander un corps ou une division à l'armée du Nord que d'accepter ce poste à la fois politique et militaire. En raison de sa conduite à Bordeaux, il allait se trouver à Toulouse dans l'alternative de devenir suspect à l'empereur, s'il montrait peu de zèle, ou de se rendre doublement odieux aux royalistes, s'il agissait avec la fermeté rigoureuse qu'exigeaient les circonstances. Decaen prit ce dernier parti, comme il le devait, et se fit exécrer dans tout le Languedoc '.
Rayé des cadres en 1804, pour avoir manifesté en pleine audience l'indignation que lui causait le procès de son camarade Moreau, Lecourbe avait été
Jallot, du 11e chasseurs, aeserteur, Gand, 12 juin. Davout à Vandamme, 7 et 29 mai. (Arch. Guerre, Armée du Nord.)
Avant de recevoir le commandement du 3e corps (le 20 avril), Vandamme avait été chargé de l'inspection militaire et politique des places situées au nord de Lille ; il avait rempli cette mission avec le plus grand zèle. (Vandamme à Davout, 28 mars et 30 avril. Arch. Guerre.)
1. Correspondance de Decaen, juin. (Arch. Guerre, Armée des Pyrénées Orientales.) Cf. Villèle, Mém., 1,296-297. — Sur Clausel et Decaen, voir aussi 1815, I, 398-416, 620.
réintégré dans son grade par Louis XVIII. A Lonsle-Saunier, il avait tenté d'empêcher la défection du maréchal Ney, et, sur te rapport de celui-ci, Napoléon avait prescrit de l'arrêter. Mais il vint aux Tuileries protester de son dévouement. Heureux de s'attacher cet officier éprouvé qui passait pour républicain et dont le nom était resté cher aux anciens des armées de Sambre-et-Meuse, du Rhin et d'Helvétie, l'empereur lui donna le commandement du corps du Jura'.
Lamarque s'était improvisé, le 20 mars, commandant de la place de Paris. Remplacé deux jours plus tard par le général Hullin, qui avait occupé ce poste de 1807 à 1814, il reçut une division du corps de Reille; puis il fut envoyé en Vendée comme général en chef de l'armée de l'Ouest. Il avait combattu jadis les bandes des Abruzzes et les guerrillas des sierras d'Aragon. Son expérience de la guerre de partisans le désignait pour commander contre les Vendéens2.
Le général Durosnel, ancien aide de camp de l'empereur, eut le commandement en second de la garde nationale de Paris, Napoléon étant nominalement commandant en chef. Durosnel comptait de beaux services dans la cavalerie ; mais, tandis que Moncey, Ornano, Hullin, d'Hériot, Lespinasse s'étaient trouvés à Paris pendant la campagne de 1814, lui, fait prisonnier à Dresde, n'était rentré en France qu'après la paix. Ignorant ainsi ce qu'avait fait la garde nationale, et surtout ce qu'elle aurait pu faire, il se trouvait mal préparé à la commander.
1. Napoléon, Corresp., 2173?. Davout à Rapp, 16 avril. (Arch. Guerre.) Cf. sur l'arrestation : Procès de Ney, et 1815, I, 303, 310-312, et la note 3 de la page 314.
2. Lamarque à Gouvion Saint-Cyr, Tours, 27 juillet. (Arch. Guerre, Armée de la Loire.) Cf. Napoléon, Corresp., 21948.
Avec du zèle et de l'énergie il aurait pu suppléera cette inexpérience; mais il se laissa circonvenir par son état-major, tout rempli de royalistes secrets et de libéraux aveuglés1. Loin d'insuffler l'esprit de patriotisme et d'abnégation dans toute la garde nationale, il ne tarda pas à prendre les sentiments de prudence égoïste qui guidaient l'élite de cette milice censitaire. Chargé de la revision du personne!^, il fit ce travail à tort et à travers, comme s'il voulait seulement paraître donner satisfaction à l'empereur. Il lui fallut bien rayer des contrôles des officiers à la fois trop compromis et trop connus, comme Decazes et Rémusat, mais il y maintint des hommes tels que le major Billing, ami intime de Comte, rédacteur du Censeur, et le chef de légion Acloque, qui défendait à la musique de jouer Veillons au salut de l'Empire, sous prétexte que c'était « un air incendiaire ». De très chauds partisans de l'empereur furent destitués, nommément le commandant Bcck, le seul des officiers supérieurs de la 6e légion qui eût combattu aux Buttcs-Chaumont en 1814, le capitaine Albert, qui avait fait le voyage de l'île d'Elbe, le capitaine Ollivier, qui avait équipé à ses frais la moitié de sa compagnie3. En outre, Durosnel mit tout en œuvre pour empêcher la création des tirailleurs fédérés, puis pour en retarder l'organisation. « Armer pareilles gens,
1. Napoléon à Durosnel, 30 avril. (Arch. nat. AF. IV, 907.) Voir aussi sur Durosnel le satisfecit que lui décerna Dessolles en reprenant, au nom du roi, le commandement de la garde nationale. Ordre du jour supplémenlaire du 8 juillet. {Moniteur, 10 juillet.)
2. D'après une lettre de l'empereur. (Napoléon, Corresp., 218G8.) Carnot, Real, Dubois, Regnaud, devaient seconder Durosnel dans ce travail, mais la correspondance de Durosnel en avril et mai (Arch. nat. F. 9, 76G) prouve que lui seul ou à peu près seul s'en occupa.
3. Rapp. de Durosnel à Napoléon, 30 mai et 6 juin. Perregaux à Napoléon, 3 juin. Lettres diverses et notes de police, 28 et 31 mai, 1er juin, 2 juin. (Arch. nat. AF. IV, 1935 et F. 7, 3774.)
disait-il, ce serait provoquer l'inquiétude et le mécontentement dans la garde nationale. » Or, commandés exclusivement par des officiers à la demisolde, et ayant pour chef le général Darricau, qui avait gagné ses grades au siège de Toulon, en Egypte, à la Grande Armée et en Espagne, et qui, au contraire de Durosnel, avait la foi et l'ardeur, les tirailleurs fédérés eussent contribué efficacement à la défense de Paris. Gomme le disaient Carnot et Davout, la création de ces bataillons d'ouvriers ne pouvait mal impressionner que les esprits hostiles ou pusillanimes1.
Les nominations dans l'armée étaient faites par l'empereur motu proprio ou sur la proposition de Davout; quelquefois môme le ministre de la Guerre nommait directement aux emplois2. Pas plus que Napoléon, Davout n'était infaillible. 11 y eut des choix maladroits, il y en eut de pitoyables. Bcrckheim et Millet, qui n'avaient jamais servi que clans la cavalerie, et Molitor, divisionnaire de 1802 (à trente-deux ans), qui, en raison de ses grandes qualités militaires, aurait dû être employé aux armées d'opérations, furent appelés à commander des gardes nationales, tandis que Marcognet, médiocre officier, et Donzelot, qui avait perdu l'habitude de la guerre dans ses sept années de gouvernement à Gorfou, eurent l'un et l'autre une division au 1er corps de l'armée du Nord. Peu de jours après avoir été relevé de son commandement, le colonel
1. Mathieu Dumas à Napoléon, s. d. (mai). Davout à Napoléon, 7 juin. (Arcïi. nat. AF. IV, 1925 et AF. IV, 1930.) — Sur les fédérés parisiens, voir 1815, I, 623-G25.
2. Napoléon, Corresp., 21203, 21 900, 2 1926.— Davout {Corresp., 1740) assure, il est vrai, n'avoir nommé Chambaiihac à Dijon que sur la désignation verbale de Napoléon. Mais d'autres officiers furent pourvus d'emplois par lui sans la ratification de l'empereur. Il n'y a point de doute sur ce point.
du 14e chasseurs, un des plus fidèles officiers du duc d'Angoulême pendant la campagne du Midi, fut proposé pour un régiment de mobilisés. Un autre colonel, que sa lâcheté au feu avait jadis fait mettre en nonactivité, fut aussi l'objet d'une proposition pour un régiment de ligne1. Enfin le général Moreau, le pusillanime commandant de Soissons en 1814, qui n'avait évité une condamnation capitale que grâce à la chute de Napoléon, fut désigné pour commander une brigade active2. L'empereur pouvait dire avec raison : « Il me semble que, parmi les officiers généraux, il y a un grand nombre de jeunes gens plus habiles que ceux qu'on me propose3. »
Surchargé de travail et absorbé par les plus graves soucis, l'empereur ratifiait souvent les propositions de Davout sans les examiner. Il s'en prenait ensuite à ce ministre, qui, paraît-il, était peu aimé aux Tuileries à cause de sa raideur et de sa sévérité dans le service. Aussi ne manquait-on point dans l'entourage impérial d'incriminer tous ses actes susceptibles de quelque critique4. Afin d'avoir une garantie de plus pour le personnel militaire, l'empereur chargea son aide de camp Flahaut de reviser les propositions du ministre de la Guerre. « Recueillez, lui écrivit-il, tous les renseignements qu'il vous sera possible sur les généraux et officiers, car, si je fais de mauvais choix,
1. Napoléon à Davout, 2 irai et 16 mai. (Arch. nat. AF. IV, 907, et M'" de Blocqueville, le Maréchal a vaut IV, 137.) Lettre de Flahaut à Thiers, 1er octobre 1861 (cilée par F. Mas&on, le Général Flahaut, 20-21.)
2. Moreau à Clarke, Chàteauroux, 19 nov. 1815, et états des services de Moreau. (Dossier de Moreau. Arch. Guerre.)