LA PRISE DE CHARLEROI
surlendemain de la conférence de Tirlemont, Blùcher, toujours zélé pour la cause commune, avait prescrit à ses troupes, afin de les rapprocher de l'armée anglaise, un mouvement général sur leur droite. Le Ier corps se concentra à Fleurus, le IIe à Namur; le IIIe corps marcha de Trêves sur Arlon, puis sur Dinant et Huy ; le I Ve vint de Coblentz à Malmédy et, un peu plus tard, à Liège. Blùcher porta son quartier-général de Liège à Namur1. Zieten, commandant le Ier corps d'armée, le plus proche des cantonnements anglais, reçut l'ordre de se tenir en étroit contact avec l'armée de Wellington. «En cas d'attaque, lui fit écrireBlùcher dès le 5 mai, vous attendrez à Fleurus le développement des manœuvres de l'ennemi, et vous donnerez au duc de Wellington ainsi qu'à moi des nouvelles au plus vite2.» Sinon Wellington, qui sur la promesse de Blùcher, à Tirlemont, de couvrir le flanc gauche de l'armée anglaise, avait échelonné ses forces de façon à protéger surtout les routes d'Ath, de Mons et de Nivelles3, du moins Blùcher était donc préparé à subir une attaque du côté de
lettres de Wellington du 30 avril au prince d'Orange, à lord Uxbridge et à lord Hill (Dispatches, XII, 337) témoignent que le duc pensait alors à se prémunir contre une attaque et que, comme le dit Mùffling (Aus meinem Leben, 190), il désirait qu'au cas échéant l'armée prussienne vînt prolonger sa gauche. De là, le but de l'entrevue de Tirlemont. Les ordres de Blùcher du 5 mai, en vertu desquels les Prussiens commencèrent à se rassembler sur leur droite, indiquent que, le 3 mai, des mesures défensives avaient été concertées entre les deux généraux. « J'ai été très satisfait de mon entrevue avec Blùcher », écrivait, le 4 mai au soir, Wellington au prince d'Orange. {Dispatches, XII, 345.)
1. Ordres de Blùcher, Liège, 5 mai (cités par vonOllech, 45-46). Hardinge à Wellington, 5 mai. (Supplementary Dispatches, X, 239.) — Blùcher vint à Namur du 10 au 15 mai.
2. Blùcher à Zieten, Liège, 5 mai (cité par von Ollech, Geschichte des Feldzuges von 1815, 45).
3. Wellington au prince d'Orange, Bruxelles, 9 et 12 mai. (Dispatches, XII, 365, 367.) Prince d'Orange à Wellington, Braine-le-Comte, 10 et 12 mai. {Suppl. Dispatches, X, 271, 281.)
Charleroi. Le 14 juin avant midi, le feld-maréchal, renseigné par les rapports de Pirch II et de Dôrnberg, commença à prendre des dispositions pour une concentration de toute son armée à Fleuras ^.
Les avant-postes de Pirch II, qui couvraient le front du corps de Zieten, s'attendaient, dans la nuit du 14 juin, à être attaqués au point du jour. Ils reçurent les tirailleurs français à coups de fusil, puis, en danger d'être débordés, ils se retirèrent pied à pied, de position en position, jusqu'à la Sambre. Dans ces divers engagements, à Thuin, à Ham, au bois de Montigny, à la ferme de la Tombe, les Prussiens perdirent environ 500 hommes, tués, blessés ou prisonniers2. Toujours poussant l'ennemi, les têtes de colonnes françaises arrivèrent entre neuf et dix heures au bord de la Sambre : la division Bachelu, du corps de Reille, devant Marchienne ; la cavalerie de Pajol, devant Charleroi. Les ponts, barricadés, étaient défendus par de l'infanterie et du canon. L'attaque de Marchienne, trop longuement préparée, prit deux heures. Ce fut seulement un peu avant midi que le 2e léger enleva le pont à la baïonnette. Reille fit aussitôt déboucher le 2e corps, mais le pont étant étroit, les quatre divisions et la cavalerie n'eurent achevé leur mouvement qu'au milieu de l'après-midi. Le lor corps, qui suivait le corps de Reille, ne commença de traverser la Sambre qu'à quatre heures et demie 3.
Pajol fut aussi retenu longtemps devant le pont
1. Ordres de Blûcher et de Gneisenau, Namur, 14 juin. Blûcher à Mùffling, Namur, 15 juin, 9 heures du matin (cités par von OUech, 90-91, 90).
2. Reille à Soult, Gosselies, 15 juin, 9 heures du soir. Notes de Pajol, 15 juin. (Arch. Guerre.) Damitz, I, 62-03. Wagner, IV, 11-12.
3. Reille à Soult, Gosselies, 11 juin, 9 heures du soir. Relation de Reille. D'Erlon à Soult, Marchienne, 15 juin, 4 heures et demie du soir. Notes de Pajol. (Arch. Guerre.) Damitz, I, 64. Wagner, IV, 12.
LA PRISE DE GHARLEROI illf
de Gharleroi. Entre neuf et dix heures, le lep hussards tenta un hurrah qui échoua sous le feu nourri des tirailleurs embusqués dans lés maisons et derrière la barricade. Pour forcer cette position, il fallait de l'infanterie. Pajol se résigna à attendre le corps de Vandamme, dont il se croyait suivi à courte distance. Gomme on sait, ce corps d'armée avait levé ses bivouacs quatre heures trop tard. Vers onze heures, Pajol vit arriver non point Vandamme, mais l'empereur lui-même avec les marins et les sapeurs de la garde et la jeune garde de Duhesme. Informé du retard de Vandamme, Napoléon avait envoyé l'ordre à la division Duhesme de quitter son rang dans la colonne centrale pour se porter à vive allure vers Gharleroi par un chemin de traverse. Sapeurs et marins s'élancèrent sur le pont et déblayèrent la barricade, ouvrant le passage aux escadrons de Pajol. Les Prussiens s'étaient déjà retirés. Les cavaliers, gravissant au grand trot la rue escarpée et sinueuse qui traverse Gharleroi du sud au nord, les poursuivirent jusqu'à la bifurcation des deux routes. Pajol détacha le 1er hussards sur la route de Bruxelles pour éclairer la gauche et s'engagea avec le gros de sa cavalerie sur la route de Fleurus par laquelle les Prussiens débusqués de Gharleroi opéraient leur retraite*.
Il était un peu plus de midi 2. L'empereur, acclamé
1. Notes de Pajol sur la journée du 15 juin. (Arch. Guerre.) Gourgaud, 44. Napoléon, Mém., ~,Ç). Damitz, I, 63-16. Journal manuscrit de Gourgaud. (Papiers du général G.)
2. Les notes de Pajol et le Bulletin de l'armée {Moniteur, 18 juin) concordent sur l'heure où Pajol, que l'empereur suivait de près, traversa Charleroi : midi. Les documents allemands disent : 11 heures et demie.
par les habitants4, traversa Charleroi. Il s'arrêta au pied des glacis éboulés, à quelque cent mètres en deçà de l'embranchement des routes de Bruxelles et de Fleurus, près d'une petite guinguette appelée la Belle-Vue. De là, on dominait toute la vallée de la Sambre. Il descendit de cheval, se fit apporter une chaise de la Belle- Vue et s'assit au bord de la route. Les troupes défilaient. En l'apercevant, cavaliers et fantassins poussaient des vivats qui couvraient les roulements des tambours et les éclats des trompettes. L'enthousiasme tenait de la frénésie ; des soldats sortaient des rangs « pour embrasser le cheval de leur empereur2 ». Selon un témoin, Napoléon s'assoupit bientôt, et le bruit des acclamations ne put le tirer de son sommeil 3. Le fait ne paraît pas invraisemblable si l'on se rappelle qu'à Paris, aux mois d'avril et de mai 1815, l'empereur était pris souvent de ces somnolences subites4, et si l'on réfléchit que ce jour-là, à midi, il était resté déjà sept ou huit heures à cheval.
Gourgaud, qui avait accompagné le 1er hussards sur la route de Bruxelles, revint, vers deux heures, annoncer que les Prussiens se montraient en forces à Gosselies. L'empereur le dépêcha aussitôt à Marchienne, avec l'ocdre pour le général Beille de marcher sur Gosselies. Inquiet néanmoins pour
1. Napoléon, Corresp., 22055. Récit de YAmbigû, de Londres, LU, 422. Traditions locales. — A Charleroi, les Prussiens s'étaient rendus odieux.
2. Merode-Westerloo, Mém., I, 348. Notes manuscrites du colonel Baudus (comm. par M. de Montenon). Traditions locales.
La Belle-Vue a été démolie il y a une quinzaine d'années. Elle se trouvait à la gauche de la route, à environ 150 mètres au sud du point où est aujourd'hui le passage à niveau du Grand-Central-Belge.
3. Notes précitées du colonel Baudus. — Baudus était alors commandant, attaché à l'état-major de Soult.
l'entrevue de napoléon et de NEY 119
sa gauche, jusqu'à l'exécution de ce mouvement, il fit établir sur la route de Bruxelles, à deux kilomètres de Charleroi, un des régiments de jeune garde de Duhesme et une batterie à cheval. Peu après, il donna l'ordre à Lefebvre-Desnoëttes de se porter au soutien du 1er hussards avec la cavalerie légère de la garde (lanciers et chasseurs), et il dicta à Soult une lettre pour d'Erlon, enjoignant à celui-ci de marcher sur Gosselies pour seconder Reille ^. Cette lettre venait d'être expédiée, — il était un peu plus de trois heures, — quand survint le maréchal Ney2.
Arrivé le 13 juin à Avesnes, en poste, sans ses chevaux et avec un seul aide de camp, Ney n'avait
1. Journal manuscrit de Gourgaud. Notes de Pajol. (Arch. Guerre.) Soult à d'Erlon, en avant de Charleroi, 15 juin, 3 heures. (Registre du majorgénéral.) Cf. Napoléon, Mém., 80-81. Gourgaud, Camp, de 1815, 45-46.
2. La question, très importante, de l'heure où Ney rejoignit l'empereur, a suscité des discussions innombrables. Heymès (Iielation,H) dit : 7 heures. Pajol (Notes sur la journée du 15 juin, Arch. Guerre) dit : midi. Gainot (lettre rectificative, Annales militaires, octobre 1818) dit : dans l'après-midi. Tous les historiens disent : de 4 à 5 heures.
De l'ensemble et de la concordance des témoignages cités ci-après, il est hors de doute que l'entrevue de Ney et de l'empereur eut lieu entre 3 heures et 3 heures et quart au plus tard :
1° Gourgaud (Journal manuscrit) dit que Ney prit le commandement avant l'attaque de Gosselies ;
2° Gourgaud (Camp, de 1815, 4G) dit que Ney arriva au moment où Reille se portait de Marchienne sur Gosselies ;
3° Reille (Relation, Arch. Guerre) dit que Ney vint prendre le commandement du 2e corps quand ce corps d'armée marchait sur Gosselies;
4° Ney lui-même (lettre au duc d'Otrante, 26 juin, Journal de l'Empire, du 29 juin) dit qu'il arriva à Charleroi au moment où l'ennemi se repliait sur Gosselies et que bientôt après il poussa l'ennemi et l'obligea d'évacuer Gosselies.
Or, de la guinguette de la Belle- Vue, point où Ney rencontra l'empereur, jusqu'à Gosselies, il y a 6 kilomètres ; et, d'après le témoignage des auteurs allemands et hollandais (Damitz, 67, Reiche, II, 416, von Ollech, 101, Treuënfeld, 103 et 128, van Lôben, 123. Cf. Clausewitz, 30, Plolho, 30, Wagner, IV, 14, etc.), les Français attaquèrent Gosselies à 4 heures au plus tard.
Un mot encore pour prouver le peu de véracité d'Heymès. A l'entendre, Ney dut quitter Beaumont vers 11 heures. Si donc il n'était arrivé à Charleroi qu'à 7, il aurait mis huit heures pour faire 26 kilomètres! lui, un cavalier, avec un cheval tout frais, lui Ney, quand le canon grondait!
trouvé, le lendemain, qu'une carriole de paysans pour aller à Bcaumont. Là, dans la matinée du 15, il avait acheté deux chevaux au maréchal Mortier, rendu impotent par une sciatique soudaine, et avait piqué sur Charleroi en longeant les colonnes. Les soldats le reconnaissaient ; ils paraissaient heureux de le revoir. « Ça va marcher! criaient-ils, voilà le rougeaud1. »
L'empereur, qui voulait aussi que « ça marchât », dit au maréchal : « — Bonjour, Ney. Je suis bien aise de vous voir. Vous allez prendre le commandement des 1er et 2e corps d'armée. Je vous donne aussi la cavalerie légère de ma garde, mais ne vous en servez pas. Demain vous serez rejoint par les cuirassiers de Kellermann. Allez, poussez l'ennemi sur la route de Bruxelles et prenez position aux Quatre-Bras2. »
Sur le terrain, en présence de l'ennemi, le beau plan stratégique conçu à Paris par Napoléon se précise et se développe. 11 comptait seulement, dans
1. Lettre de Ney au duc d'Otrante, 26 juin. Heymès, Relation, 6). — On a vu (1815, II, [>. 54) que Ney fut appelé à l'armée seulement le 11 juin, l'empereur ne s étant déterminé qu'au dernier moment à lui donner un commandement.
2. Ce sont les paroles mêmes d'Uey mes {Relation, 6-7), —sauf les derniers mol? iflatifs aux Quatre-Bras que l'aide de camp de Ney, dans une brochure écrite uniquement pour la justification du maréchal, a naturellement oublié de mentionner. Mais Gourgaud {Camp, de i8f5, 46) et Napoléon {Mém., 81) disent positivement que Ney reçut le 15 juin l'ordre de marcher aux Quatre-Bras. Et il y a, pour confirmer les dictées de Sainte-Hélène sur ce point, deux témoignages décisifs:
1° Grouchy {Observations sur la camp, de 1815, édition de Philadelphie, 1818, p. 32) dit que l'empereur, en sa présence, blâma la conduite de Ney « qui avait suspendu le mouvement de ses troupes au lieu d'exécuter les ordres qui lui prescrivaient de se porter aux Quatre-Bras ».
2° Le Bulletin de l'Armée, rédigé à Charleroi dans la soirée du 15 {Moniteur du 18 juin), porte :
« L empereur a donné le commandement de la gauche au prince de la Moskowa, qui a eu ce soir son quartier général aux Quatre-Chemins (Quatre-Bras), sur la route de Bruxelles. »
Ce dernier document, qui est péremploire, clôt toute discussion.