LES CONFLITS D INTÉRÊTS
il lui répugnait do s'allier à une nation qui avait fait la Révolution, perturbé et ensanglanté l'Europe. Il repoussait comme monstrueuse l'idée que mémo les intérêts allemands pussent l'engager à rappeler en Allemagne une armée qui y avait laissé de si terribles souvenirs. Il doutait en outre de l'avantage d'uneallianee avec la France au point de vue militaire. D'après les lettres écrites de Paris par Wellington et le baron de Vincent, non seulement le gouvernement n avait ni force ni prestige, mais l'armée était désorganisée, sans matériel et réduite au plus faible effectif. Un diplomate autrichien disait au duc de Halberg : « — Vous nous paraissez des chiens qui aboient fort, mais qui ne mordront point ». Le roi de Bavière ayant parlé à Metternich d'une alliance éventuelle avec la France, celui-ci répondit: « — La France n'a pas d'armée. » Talleyrand, qui n'ignorait pas ces propos, lit sentir dans ses lettres à Louis XVIII la nécessité de prendre une attitude militaire. (> fut alors (pie le roi ordonna la levée de (iu.000 hommes qui provoqua tant de mécontentement chez les rappelés et de si vives inquiétudes de guerre dans la population
Cependant le congrès s'était ouvert le 3 novembre ou plutôt, à dater de ce jour, il avait été censé ouvert. Tout se faisait en dehors du congrès qui ne fut assemblé que pour signer l'acte final. C'était dans
l T.ilkyrnnd à Louis XVIII, 17. 19. 31 oct., i.ï nov. Louis XVIII à Tal'«->rand, il. i7 oct. {Cormp. m yf Louis A 17//.) Lettre d. s plenipotenii.ures français au département, 1* oct. [ittid., Wellington à Castler^nrh. Fans, s* oct. i /h$/,<itchs, Supplément, IX. j Mémoire «le GenU. Vit- II. rni. h. M*-.»., II. \<\ Gentz. f v.jv#/».. î. l.V>. 1 iT. Mémoire de l,a
f Vit- 10 Besna
diére sur la mi>s.uu à Vienne. .Arch. Ail*, etr., f.7i.)
les comités et les commissions, dans les visites «le souverain à souverain, dans les audiences privées, «lau* !«•> entretiens intimes des ministres que les questions M débattaient. Les choses n'en allaient pas plus vite, car outre qu'une entente était difficile, le congrès se doublait d'un décaméron. On n'avait point encore vu — même à Krfurt — et vraisemblablement on ne reverra jamais pareille réunion de souverains et de grands personnages. Il y avait à Vienne la très nombreuse famille impériale d'Autriche, l'empereur et l'impératrice de Hussie, le roi de Prusse, le roi et la reine de Bavière, les rois de Danemark et de Wur temberg, les princes héréditaires de l'Allemagne, tous les diplomates île l'Europe, puis le prince Eugène ( Beauharnais \ le prince Radziwill, le prince Schwarzenberg. le prince «le Ligne, le prince «le Lambesc, les plus illustres représentants de la noblesse autrichienne et hongroise, et une foule «h* curieux et «le visiteurs, titiv>. gradés, chamarrés, portant couronne OU t«»rtis, grosses épaulettes et grands cordons. Il fallait amuser cette cohue d'altesses, et la cour d'Autriche n«» faillissait pas à cette obligation. Metternich, que les plénipotentiaires avaient désigné comme président «lu congrès el «ju«' L'empereur François avait prié de lui servir «le maître «h» cérémonies, n'était pas moins occupé par le programme «h's fêtes que par l'ordre «!«'> délibérations.
Chaque jour, c'était une revue, une chasse, un
carrousel, une course en traîneau, un grand dîner, une représentation de gala, un raout, des tableaux vivants, un bal ou une redoute masquée. « Nous sommes sur les dents, écrivait au comte «le Mun une grande dame de Vienne. d«»s fatigues «le notre congres et des peines «juc nous nous donnons pour amuser uns hùt, .s royaux. Ils <onl aimable*, mai*» ils nous font
LE CONCHÊS DANSANT
passer la vit» la plus excédante de corps et d'esprit. » <« Les empereurs dansent, écrivait-on encore, les rois dansent, Metlernich danse, Castlereagh danse, tout le monde danse. Seul le prince de Talleyrand ne danse pas. mais il joue au whist. » Dans Vienne en têtes, devenue une nouvelle Capoue, on menait de front les plaisirs et les affaires, la diplomatie politique et la diplomatie galante. Les commérages n'intéressaient pas moins que les protocoles. Avec qui le czar avait-il dansé? Quelle était sa divinité du jour, quelle serait celle du lendemain? Quel nom lord Castlereagh avaitil encore inscrit sur sa liste des mille e tre? Quelle grande dame, travestie en griselte, avait si longuement causé avec le roi de Wurtemberg? Quelle autre, vêtue d'un domino noir, avait si bien intrigué le roi de Prusse ? On s'occupait autant de ces graves questions que du sort de la Saxe
Cette communauté de plaisirs, qui semblait devoir disposer chacun à la conciliation, n'amenait pourtant pas l'entente. Selon le mot du prince de Ligne, le congrès dansait et ne marchait pas. Le lendemain d'un bal à l'Augarten où l'on s'était fait vis-à-vis dans un quadrille, d une réception au palais impérial où l'on s'était trouvé partner au whist, d'une fête chez Metternieh où l'on avait soupé cote à côte à l'une de ces tables rondes que traversait au centre un très gros oranger, formant surtout et velarium, on reprenait les discussions avec autant de roideur et d'Apreté que la veille. Aucun des intéressés ne croyant à la possibilité d'une guerre, car l'Europe n'avait pas fait l'effort immense de détrôner Napoléon pour recommencer à combattre, on se montrait intraitable. Tout le monde
! I.fttrrs de Vienne : Sahnon h la mnitesxe <|p I.rt \!<>tl<\ ti.iv V il
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parlait do recourir aux armes, mais personne ne le voulait. Dans les doux partis, on cherchait sans y réussir à s'effrayer mutuellement. Des deux côtés, on faisait hlanc de son épéodans la quasi certitude que Ton n'aurait pas à s'en servir L
L'union intime de la Russie et de la Prusse, leur attitude de plus on plus arrogante, les mouvements de leurs armées, ne laissaient pas cependant d'inquiéter Melternich et Castlercairh. Vers la lin de novemhre. ils commencèrent à songer sérieusement 5 à l'alliance française qu'ils avaient jusque-là repoussée avec tant de déliance. de révolte et de mépris. Le plan d'une campagne à laquelle devaient coopérer cent mille Français fut mémo préparé par Schwar/.enherj; sans que l'on en instruisit Tallevrand. On était certain de son concours. Ses avances aux cahinets de Vienne et de Londres avaient été telles qu'elles équivalaient à un hlanc-seinjjr. Peu de temps après, la Prusse avant déclaré qu'elle regardait comme une insulte la Note de Metfernich. du 10 décembre, les ministres d'Autriche et d'Angleterre se décidèrent à entrer franchement en pourparlers avec Tallevrand. L'entente fut facile puisque — Tallevrand s'en vante dans ses lettres à Louis XVIII la France ne demandait rien que la permission de verser son sanjr pour le roi... de Saxe Mais dès ce moment, la France reluit son ranj; parmi les puissances, et le prince de
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LE TKAITK SEC K ET Dl 3 J AN VIE H 135
Talleyrand se retrouva respecté et écouté comme au temps où il représentait Napoléon, vainqueur de l'Europe
C'était le double but que s'était proposé le plénipotentiaire de Louis XVIII. 11 triomphait, et, abusé, aveuglé, parce triomphe tout relatif, il ne vit pas les vrais intérêts de la France quand, le 30 décembre, la Prusse offrit de dédommager le roi de Saxe de la perte de son royaume en lui abandonnant le tiers des territoires qu'en vertu du traité de Paris elle occupait sur la rive gauche du Khin. Ce nouvel Etat devait être formé du Luxembourg et d une partie des provinces Rhénanes, avec Trêves et Bonn *.
Les instructions que Talleyrand s'était fait dicter lui prescrivaient de ne laisseraequérir par la Prusse ni Luxembourg ni Mayence. Or la proposition du cabinet prussien — proposition qui avait d'ailleurs été suggérée par lec/ardans une dernière pensée bienveillante pour la France * le mettait à même d'obtenir bien davantage : l'éloignenient de la Prusse de notre frontière de l'Est et la constitution à cette frontière d'un Etat de sept cent mille anciens sujets français, la plupart catholiques, sous le sceptre d'un roi également catholique, allié de la France et cousin germain de Louis XVIII. Mais cet arrangement étant contraire au droit historique et aux principes de la légitimité. Talleyrand repoussa d'un cteur léger la proposition
I CnUnv.tirh à W«'!!iHkM"n. il nm / W/<v-f and Ih*pntch*.\\ ('.aMlen-airh h «TJhioI. IT, I* et i> it.>i- /h<;>al<hi of Wrllinyton Supplément. IX. Tall»>\ rnnrf a l.onn XVIII. i» n-v.. 7. I.s, iH i|er., i janv. ,( nrmf>. a*>r U,.,< A Mil > Im-iiI/. Car,;-iP.. |. i.'.i-lik. tu. | t: Mémoire «le «..-ut/ -ur Je n.niMv* .te N'j. une i \|.«tl.-i iu. |i. M> m., II. 471. *<p Mémoire île La Itesnaniere *ur la ini-*i'»n n Vienne. iAr<h AIT. « tr.. ».7i.
i No'.e il»» !|jinl»nl»ru' n MoU«Tm«-h. ï> <lêr. l'miet «le eniiventh-n propose parles |»U-nt(M«l»*riti.'iir»*~ «le Hu>m<», hi pn-nn-oie .le la n.ii|.Tvtt< <■ .lu ilO .]. .• <,1 Afic- I^rir. 1v, i -1*7 1 i;t. lall. v r.nt t a XV III. t. janv.
/Torr^i/i ave n Wltf . Ca^tlenvi u'h a Li\erp-"«l. •! et ."' janv. ' /'««/Vl/f A* of W'flimtituH, Supplément, IX .
s. Talleyrand a Louis XVIII. o janv. (< q> >■• %}> ave brut A VI il
de la Prusse \ comme il avait repoussé deux mois au paravant les ouvertures de la Russie *.
lie! arrangement était surtout contraire aux intérêts de l'Autriche, qui redoutait le contact de la Prusse au nord de la Bohême, et aux vues hostiles de l'Angleterre qui voulait tourner la pointe de l'épée prussienne contre la frontière de France*. De crainte sans doute que Talleyrand ne rélléchit mieux et ne donnai son assentiment à la proposition de Hardenberg4, Castlcreagh et Metternich s'empressèrent, le 3 janvier, de lui faire signer un traité d'alliance. Il y était expressément stipulé que les trois puissances ne pensant point à un agrandissement et entendant seulement « compléter les dispositions du traité de Paris », ce traité, si la guerre éclatait, « aurait force pour régler, à la paix, la nature, l'étendue et les frontières de leurs possessions respectives5 ». Ainsi, l'Autriche et l'Angleterre qui, en vertu du traité de Paris, auraient recouvré toutes leurs possessions, agrandi leur empire et refait à leur convenance la carte de l'Europe, daigneraient ne rien demander de plus. Et la France qui, par ce même traité, aurait perdu tout ce. qu'elle pouvait perdre devrait aussi se déclarer satisfaite. La France était seulement admise à l'honneur de combattre pour la sécurité de l'Autriche et le triomphe de la politique anglaise. En vérité, le prince de Talleyrand avait-il tant à se glorifier d'avoir signé cette convention ?
I Talleyrand à Louis XVIII, G janv. Cf. Louis X VIII a Talleyrand,
1» janv. (Corrr*p. précitée. ï
2. Talleyrand a Louis XVIII, 4 et i.s oet., 17 nov. f('ormp. précitée.)
:\. • Je nuis toujours porte à reprendre la p<'liti'|u<- « 1 1 ■ *- M. l'ilt avait fortement à co'ur et i\\xï c-oioisle à in. Ure la l'ru».- ••(> ontaei avec la France sur la rive fraurhe du Htun. • Ciistl. n a^h ;» W.-îUiicI-mi, Wiuie, 1" oct. (l.rtl'i* and Dupatchi, II.
A. C.titpnrez les k-ltr.s de CaMlenairli ii Li\.'rp'*.l du i > d. < ombre, avec <-t lli-* <1i > i, .1 et !>janv. //<i//<»frAi of \Y> !l<ngtoj>, mij.jiIi -ment. IX.)
f>. Traite secret d'alliant'»-. J janv. I*reatnl<ulf. Ai ti- te X.