Napoléon, Mévi., 97. Gourgaud
d'appeler sur le champ de bataille. Si sa présence d'esprit habituelle ne lui eût fait défaut, le mouveme-nt manqué était encore exécutable. Il suffisait d'envoyer par l'aide de camp, chargé de reconnaître la colonne, l'ordre pressant à d'Erlon de manœuvrer pour tourner la droite prussienne. En vérité, il est surprenant que Napoléon n'y ait point songé. Il y pensa bien quand l'aide de camp revint près de lui. Il semble même qu'il le renvoya aussitôt avec l'ordre à d'Erlon non plus de se porter en arrière de la droite ennemie, comme il l'avait prescrit à trois heures et demie (le temps manquait dès lors pour opérer ce mouvement ') mais d'attaquer tête baissée les Prussiens vers Wagnelée^ Sans doute cette manœuvre n'aurait point pour résultat l'enveloppement de toute la droite prussienne, selon le plan primitif de l'empereur, mais elle compléterait néanmoins la victoire. D'ailleurs, pas plus que l'ordre de trois heures et demie, celui-ci ne devait être exécuté.
L'empereur, au reste, ne se troubla pas en apprenant que son beau plan tactique avait avorté. Il prit vite son parti. Si par suite d'ordres mal compris ou
1. Le t" corps aurait dû remonter jusqu'à la Voie romaine et suivre ensuite cette route pour se rabattre sur Brye. Ce trajet de 6 kilomètres environ demandait au moins une heure et demie ; il fallait en outre une demi-heure pour que l'ordre d'opérer le mouvement parvînt de Fleurus au point où se trouvait le comte d'Erlon. 11 était six heures et demie ; d'Erlon n'aurait donc pu attaquer Brye avant huit heures et demie. — Clausewilz, plus judicieux et plus juste que Charras, estime qu'il était alors trop tard pour ordonner une marche tournante sur Brye. (Der Krieg von ISI5, 84.)
2. Napoléon n'en a rien dit (il a laissé dans le mystère tout ce qui concerne les mouvements de d'Erlon) ; mais il y a sur ce point dans la Sentinelle de l'Armée du 24 février 1838 et dans le Journal des sciences militaires, de 1863 (1" semestre, p. 390 et 2= semestre, p. 87), deux témoignages concordants de deux officiers du !«'' corps dont il est difficile de ne pas tenir compte. L'un est du général Brue, brigadier de Durutte; l'autre du capitaine Chapuis, du 85" de ligne, régiment qui faisait tôte de colonne pendant la marche sur Saint-Amand. On trouvera ces documents plus loin, à la page 221, où je reviens sur cette question de l'envoi par l'empeicur, vers six heures et d.emi^ d'un ordre au général d'Erlon.
mal exécutés, il n'avait plus à espérer du l^"" corps qu'une aide accessoire au lieu de la manœuvre décisive qu'il en attendait, du moins il était délivré de l'inquiétude où l'avait mis la présence sur son tlanc de la colonne prétendue ennemie. Il redevenait libre d'agir. La destruction presque totale de l'armée prussienne qu'il avait conçue et préparée pendant la bataille, il devait y renoncer; mais il pouvait tout de même avoir la victoire et rejeter Blucher loin de Wellington. Il donna ses ordres pour le dernier assaut \
Les batteries de réserve ouvrent le feu contre les coteaux qui dominent Ligny, la vieille garde se ploie en colonnes par division, les escadrons de service, la 2® division de cavalerie de la garde et les cuirassiers de Milhaud se forment pour l'attaque, le corps de Lobau débouche de Fleurus. La canonnade s'arrête, la charge bat, toute celte masse s'ébranle sous la chaude pluie d'orage aux cris de Vive l'Empereur! La première colonne de la garde (2% 3" et 4* grenadiers) pénètre à l'ouest de Ligny ; la deuxième (l^"" chasseurs et 1®'" grenadiers) aborde ce village à l'est. Entraînés par Gérard, les soldats de Pécheux et de Vichery franchissent le ruisseau de la Ligne et arrachent enfin aux Prussiens la ferme d'En-Bas et toutes les maisons de la rive gauche. Les débris des divisions Jagow et Kraft et les bataillons de Langen tentent de se reformer sur les premières pentes, au-dessus du ravin. Mais Pécheux s'élance du milieu de Ligny, suivi par Vichery et la première colonne de la garde ; de la droite du village, débouchent le l'^'" grenadiers et le 1*" chas-
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seurs, suivis par les cuirassiers de Milhaud ; de la gauche, avec l'empereur, s'avancent les escadrons de service et la grosse cavalerie de la garde. Les Prussiens lâchent pied sur tous les points. Pour marquer la rapidité et l'impression de cette irrésistible attaque, Soult écrivit à Davout : « Gela a été comme un effet de théâtre \ »
Blûcher arrive de La Haye au grand galop. La pluie a cessé, le vent chasse le reste des nuages ^. Aux derniers rayons du soleil qui reparaît un instant au-dessus des coteaux de Brye, il voit ses troupes en pleine retraite, et, sur la large brèche faite à son front de bataille, les bonnets à poils de la vieille garde, les grenadiers à cheval hauts comme des tours, les dragons évoluant pour charger et, dans un élincellement, les trois mille cuirassiers de Milhaud.
Le vieux Blûcher, selon le mot du major de Groleman, « ne se regarde jamais comme vaincu tant qu'il peut continuer le combat », Pour arrêter les Français, il compte sur la cavalerie de Rôder, en réserve entre Brye et Sombreffe, sur les débris de la division Henckel qui, à six heures, a été relevée dans Ligny, et sur les divisions Stûlpnagel et Borcke que Thielmann a reçu l'ordre de détacher de son corps d'armée pour renforcer la droite prussienne. Mais, en raison d'ordres mal interprétés, Henckel
1. Lettre du quartier-impérial de Fleurus, 17 juin. (Arch. A£f. étrangères, 1802.) Relation précitée du général Petit. Relation du commandant Duuring, du l"'' régiment de chasseurs. (Comni. par M. de Stuers.) Rapport de Gneisenau au roi de Prusse, Wavre, 17 juin. (Cité par von Ollech, 102-105.) Rapport de Gneisenau. (Cité par Gourgaud, Camp de 1815, Annexe IX.) Wagner. IV, 39-40, 43. Soult à Joseph, en avant de Fleurus, IG juin, 8 heures et demie du soir, et à Davout, Fleurus, 17 juin. {Registre du major-général.)
2. Damilz parle à deux reprises (I, 132-133) do la clarté succédant pour quelques infants à l'obscurité quasi complète causée par l'orage.
-(■ trouve déjà près de Sombreffe, et Stulpnagel est ciicore loin de Ligny. Quant aux troupes de Borcke, Tliielmann ne peut se dégarnir de cette dernière réserve; il est trop vivement pressé sur son front par Grouchy : la division Hulot a enlevé Potriaux et menace Sombreffe, les dragons d'Exelmans (brigade Burthe) ont culbuté la cavalerie de Lottum, lui ont pris ses canons et s'avancent vers la route de Namur ^ 11 ne reste plus de disponibles que les 32 escadrons de Rôder. Bliicher court à eux et commande de charger. Lutzow, le célèbre chef de partisans de la guerre de 1813, fonce avec le 6" uhlans sur un carré qu'il croit formé de gardes nationaux mobilisés, à cause de la disparité des uniformes ^ C'est le 4^ grenadiers de la garde. Les luhlans reçoivent un feu de file à petite porlée qui [Couche par terre 83 hommes. Lutzow, renversé iavec son cheval, est fait prisonnier. Une charge Idu 1" dragons et du 2" landwehr de la Courmache, lune autre des uhlans de Brandebourg et des dragons |de la Reine, une quatrième de tous les escadrons ensemble, ne réussissent pas mieux. Les unes sont repoussées par la vieille garde qui a relevé en première ligne les divisions de Gérard, les autres sont sévèrement ramenées par les dragons de la garde et les cuirassiers de Milhaud^. Jusqu'à la nuit close, escadrons prussiens et escadrons
1. Damilz, 1, 128-129, 133-134. Rapport du général Hulot à Gérard (Communiqué par le baron Hulot.) Wagner, IV, 42.
2. Relation précitée du commandant Duuring. — Le 4« grenadiers, de nouvelle formation, avait été habillé tant bien que mal. Beaucoup d'hommes avaient des shakos au lieu de bonnets à poils.
3. Rapport de Gneisenau au roi, Wavre, 17 juin (cité par von OUech, 163-164). Relations du général Pelit et de Duuring. Damitz, I, 133-13.J. Rapport de Kimann, capitaine aux dragons de la garde, 17 juin. (Papiers de Gourgaud, Arch. de la famille.) Wagner, IV, 44.
français tourbillonnent et s'entre choquent sur les pentes des coteaux, devant les carrés de la garde qui avancent lentement mais sûrement vers le moulin de Bussy.
Atteint d'un coup de feu, le cheval de Blûcher s'abat sur son cavalier. L'aide de camp Nostiz, qui charge aux côtés du feld-maréchal, le voit tomber et met pied à terre pour le secourir. Ils se trouvent au milieu des cuirassiers du 9^ régiment qui culbutent les Prussiens et qui, dans l'obscurité, passent sans distinguer ces deux officiers. Peu d'instants après, les cuirassiers ramenés à leur tour repassent près d'eux, presque sur eux, sans les apercevoir davantage. Nostiz hèle des dragons prussiens. On dégage Blûcher, tout meurtri et à demi évanoui, de dessous son cheval, on le place sur un cheval de sous-officier, on l'emmène loin du champ de bataille dans le torrent des fuyards». Ils sont innombrables. Le lendemain, on arrêta 8 000 d'entre eux à Liège et à Aix-la-Chapelle ^
Le centre prussien était enfoncé et rompu. Hormis quelques bataillons qui se replièrent en ordre
1. Bliiclicr à sa femme. Vf àvre, il iaia. {Blûcher in Brie/en, 146.) Rapport de Gneisenau sur les opérations de l'armée prussienne. (Cité par Gourgaud, Camp, de 1815, Annexe IX.) Damilz, I, 134-135. Wagner, IV, 44. Relation du général Delort. (Arch. d'Arbois) Cf. von OUech, l.'ia, 157.
2. Damitz, II, 211. — Cet aveu de Damitz dément l'assertion du rapport officiel de Gneisenau et les récits de la plupart des historiens allemands, de Damitz luimême, que la retraite s'opéra sur tous les points dans un ordre parfait. H ÛUQ ou 10 OUI) fuyards sur un champ de bataille indiquent, il me semble, une certaine confusion. L'oflicicr émigré, Rillet de Constant, dont la Bibliothèque universelle de Genève a. publié, en juillel-aoùt 1857, les Souvenirs de iSI5, témoigne aussi que la majeure partie des Prussiens étaient en très grand désordre, et qu'il y avait partou des masses de fuyards. Cf. général von Lettow-Vorbeck, Napoléons Untergang 338, 343, 344.
La vérité, c'est qu'il y eut sauvc-qui-peut au centre, grande confusion à la gauche et très lière retraite à l'aile droite. Gneisenau, d'ailleurs, dans son rapport' secret au roi, du 17 .juin, et von OUech (157) ne cachent pas qu'il se produisit uu grand désordre à la fin de la bataille.
t résistèrent intrépidement aux cuirassiers de Delort, non soutenus malheureusement par la ieuxième division du corps de Milhaud \ toute l'inanterie fuyait en débandade. C'est grâce aux charges désespérées de la cavalerie de Rôder, qui ralentirent la marche des Français, que Krafft, Lançon et Jagow sauvèrent presque toute leur artillerie^ ît purent rallier les débris de leurs divisions entre îombreffe et la Voie romaine. Mais, s'il y avait Touée au centre, l'ennemi conservait ses positions lux deux ailes. Zieten et Thielmann ne commencè- ■ent à battre en retraite que lorsqu'ils eurent appris 'abandon de Ligny. Les Prussiens, massés autour le la Haye, gagnèrent à pas comptés les derniers jommets des coteaux, arrêtant par des retours )ffensifs l'infanterie de Vandamme quand elle les verrait de trop près. Leur arrière-garde se maintint à 3rye jusqu'au lever du jour. Thielmann replia son îorps en arrière de Sombrefîe qu'il continua d'occu- )er pendant la nuit par un fort détachement. A neuf leures et demie, on tiraillait encore sur la ligne 3rye-Sombreffe ^.
L'empereur rentra vers onze heures à Fleurus où es 2% 3® et 4* chasseurs de la garde furent rappelés
1. Relation du général Delort. précitée. — L'assertion de Delort est conGrmée ar une lettre adressée du quartier-impérial de Fleurus, 17 juin, 9 heures du matin \rch. Aff. étrangères, 1802) : «... Si Delort avait été un peu soutenu, il prenait n un quart d'heure 50 pièces de canon. »
2. Selon Soult (lettre à Davout, 17 juin. Registre du major-général), les Franais prirent 40 canons et firent plusieurs milliers de prisonniers. D'après Gneiseuau rapport du 17 juin, cité par von OUech), l'armée prussienne perdit seulement 6 pièces et, sauf les blessés, laissa très peu de prisonniers. Grouchy [Relat. sucincte, 17) dit de même ; une quinzaine de canons, quelques drapeaux et un petit lorabrede prisonniers. Wagner (IV, 44) avoue il canons perdus, ce qui parait le hiffre exact.
3. Ka|)port de Gneisenau, au roi de Prusse, Wavre, 17 juin. (Cité par von lUech, 163-101.) Rapport de Gneisenau sur les opérations de l'armée prussienne
de Saint-Amand ^ Sauf ces trois régiments et les batteries de réserve, toute l'armée bivouaqua sur la rive gauche du ruisseau : le corps de Lobau, qui n'avait pas pris part à l'action, en première ligne, près du moulin de Bussy ; le corps de Vandamme en avant de La Haye; le corps de Gérard, la vieille garde et la cavalerie de la garde devant Ligny ; les cuirassiers de Milhaud à la droite de ce village ; la division Hulot et la cavalerie de Grouchy entre Tongrinne, Potriaux et Sombreffe. Face à Brye et face à Sombreffe, les grand'gardes françaises se trouvaient à petite portée de fusil des grand'gardes
(cité par Gourgaud, Camp., de ISI5, Annexe, IX). Damilz, I, 139-142,146. Wagner, IV, 35, 47.
Voici comment, d'après la comparaison des documents allemands et français, peut être fixé l'Iiorairc delà bataille:
De 1 heure à 3 heures : concentration, mouvements préparatoires, combats d"avant-postes.
De 3 heures à 4 heures : Prise de Saint-Amand par la division Lefol. — Attaques infructueuses de la division Péclieux sur Ligny. — Démonstrations de Grouchy sur Tongrinelle et Boignée.
De 4 à 5 heures : La division Girard s'empare du Hameau et de La Haye. — Contre-attaque des Prussiens sur ces positions. — Girard est tué en reprenant La Haye. — Attaque de Tippelskirch rcpous?;ée par llabert. — La division Péchenx, soutenue par deux régiments de Vicliery, occupe la partie haute de Ligny.
De 0 heures à G heures : Reprise de La Haye par Pirch il. — Napoléon prépare l'assaut final. — La colonne prétendue ennemie (corps de d'Erlon) est signalée. — Napoléon arrête son mouvement et envoie la jeune garde avec trois régiments de chasseurs de la vieille garde pour renforcer Vandamme. — Gérard jette sa dernière réserve dans Ligny.
De 6 heures a 7 heures et demie ; Reprise du Hameau par l'ennemj. — Recul des troupes de Vandamme. — Entrée en ligne de la jeune garde. — Reprise du Hameau par les débris de la division Girard, — Grouchy occupe Tongrinelle el attaque Potriaui. Dernière contre-attaque de Bliicher sur Saint- Arnaud. — Les Prussiens sont repoussés par les chasseurs à pied de la garde et les troupes d« Vandamme. — Le combat continue dans Ligny en flammes. — Grouchy s'empare d( Potriaux et refoule la cavalerie de Lottum. — Napoléon prépare de nouveau l'a* saut du centre ennemi.
De 7 heures et demie à 9 heures et demie : Prise de Ligny. — Combats au norc de Ligny. — Retraite des Prussiens.
1. Soult à Davout, Fleurus, 17 juin. (Registre du major-général). Notes du capitaine de Stuers du 2= chasseurs à pied (comm. par M. de Stuers). — Le quartier impérial fut établi au château du baron de Zualart, tout près du moulin qui aval' servi d'observatoire à l'empereur.
)russiennes. On se sentait si près de l'ennemi que, )ien qu'en seconde ligne, les grenadiers de la ^arde bivouaquèrent sans feu, par bataillons en ;arrés^
Pendant la nuit, on commença de relever les )lessés, mais les ambulances, trop peu nombreuses 't mal organisées, ne pouvaient suffire à la lâche ". [2 000 Prussiens^ et 8 500 Français' gisaient bles- ;és ou morts dans la plaine et dans les villages ransformés en charniers ^
1. Relation du général Petit. (Collection Morrisou, de Londres.) Lettre précitée le Kiniann, des dragons de la garde. Lefol, Souveni7's, 66-67. Rapport de Hulot.
2. Soult à Davout, Fleurus, 17 juin. (Registre du maJor-généraL) Lefol, Sou: tenv's, 69.
3. Wagner. IV, 47 : 11,706 soldats et 372 officiers. — Gneisenau dans son rap- )ort au roi de Prusse; Wavre, 17 juin (cité par von OUech 163-164) dit : 5 000 hommes, mais il doit compter les prisonniers.
4. Gourgaud (170) donne par corps d'armée le chiffre des tués et blessés, et le otal ne s'en élève qu'à 6 800. iMais il y a manifestement des inexactitudes dans ce ableau. Ainsi, les pertes pour le corps de Gérard ne sont portées qu'à 2 170 homues, l'I un état cité par Gérard dans- une lettre a Sinion-Lorière (23 février 1820, irch. Guerre) les élève à 3 686. C'est déjà une différence de 1 516 hommes. La ;arde et la jeune garde, qui furent engagées sérieusement toutes deux, n'auraient ■u, selon Gourgaud, que 100 hommes hors de combat. 11 faut évaluer leurs pertes lU moins au triple.
5. Lefol iSouv. OS) rapporte qu'il y avait tant de morts que son ciieval, au pas ivitait difficilemeut de marcher sur les cadavres.