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Souvenirs manuscrits de Davout, précités

Chez ces hommes qui avaient mené si souvent les Français à la victoire, la foi dans le succès n'égalait malheureusement plus la vigueur physique et les talents militaires. Ils étaient trop bien renseignés sur les formidables armements de l'Europe et sur les faibles ressources de la France, en soldats et en matériel, pour ne pas voir que, à moins d'une suite de coups de fortune toujours possibles à la guerre, l'empereur ne pourrait lutter longtemps avec sa petite armée contre les masses de la coalition. Le 10 juin, en passant à la Fère, le général Ruty, commandant en chef l'artillerie, dit au colonel Pion des Loches : « — Bonaparte est perdu sans ressources. Le roi rentrera sous peu. Qu'allons-nous devenir? Misérable armée qui n'a pas voulu tirer un coup de fusil il y a trois mois ! » Dans une réunion d'officiers, la veille du passage de la Sambre, un autre général tint des propos si décourageants qu'au mépris de toute discipline le commandant de Négrier les releva vivement : « — Ce n'est pas à vous, s'écria-t-il, de faire de pareilles réflexions. Le vin est tiré, il faut le boire et ne pas jeter la démoralisation parmi nous. » La confiance manquait même aux officiers généraux que leurs sentiments ou la force des circonstances avaient entraînés à se déclarer les premiers pour Napoléon et qui, compromis comme ils l'étaient, auraient eu si grand intérêt à relever le moral de leurs camarades. Mais ils étaient d'autant plus inquiets qu'ils sentaient que leur tête serait un des enjeux de cette suprême partie ^

1. Pion des Loches, Mes Campagnes, 465. Notes du colonel Baudus (comm. par

La division régnait dans les états-majors. Les généraux qui, sans être de bien fervents royalistes, n'auraient pas cependant demandé mieux que d'achever tranquillement leur carrière sous les Bourbons, en voulaient aux complices du 20 mars d'avoir jeté le pays dans une crise et provoqué une guerre aventureuse. Ces derniers suspectaient les autres et les dénonçaient comme officiers sans énergie, patriotes tièdes et royalistes honteux. Il y avait enfin, plus ardentes que jamais, les compétitions, les rivalités, les jalousies pour les commandements. Si ménager de récompenses qu'ait été l'empereur à l'égard de ses vrais partisans, les autres généraux n'en craignaient pas moins qu'après la première bataille il n'y eût l'avancement que pour ceux-là. Et, de leur côté, les ralliés de la première heure s'étonnaient de voir sncore dans l'armée impériale des hommes comme Soult, Durutte, Bruny, Bourmont, Dumonceau. Le Général Pire réclama contre l'insuffisance de l'indemnité d'entrée en campagne. « C'est l'oubli des ntérèts privés, dit-il, qui perd souvent la cause Générale. » Le général Maurice Mathieu exigea sa mise à la retraite pour ne pas devenir le subordonné le son cadet Clauzel. Duhesme, d'abord placé au V corps, fut envoyé dans la jeune garde. « Il ne peut, écrivait Davout, être mis sous les ordres de Van-, damme. » Le général Bonnet accusa le général Ornano de l'avoir desservi auprès de l'empereur, le provoqua et lui logea une balle dans la poitrine.

tf. de Monlenon). Ameil à Grundler, 24 avril. Sucliet à Davout, 21, "22, 25 mai. recourbe à Davout, 12, IG, 20 juin. Rapport de l'adjudaut-commandant Gordon, Jûjuin. (Arcli. Guerre.) Gourgaud, Camp, de 1815, 07-68, Napoléon, Mém., 180. ■Rapport à Wellington. [Suppl. Dispatches, X, 55.) Cf. Soull à l'empereur, 22 juin. Arch. Guerre.)

Vandamme, qui avait un corps de 18 000 liommes, se plaignit au ministre de la Guerre que des généraux plus jeunes que lui eussent des commandements plus importants. Gressot écrivit à Soult que les généraux de Farmée du Rhin étaient unanimes à regretter d'être sous les ordres de Rapp, « homme d'une nullité complète ». Si l'on n'eût été au jour même de l'entrée en campagne, plus d'un général eût refusé de servir sous le prince de la Moskowa, et Vandamme, et même Gérard, passèrent avec humeur sous le commandement de Grouchy. Un officier de l'étatmajor de l'empereur écrivait à Davout : « On se regarde comme des Croisés qui suivent la même aventure, mais sans aucun devoir les uns à l'égard des autres ' . »

La camaraderie et la solidarité des généraux de 1815 ! il y a pour en témoigner ces belles paroles de Gambronne devant le conseil de guerre : « J'ai refusé le grade de lieutenant-général parce qu'il y a tant

1. Cf. Ney à Napoléon, Avesnes, l^'' avril. Davout à Napoléon, 13 avril, l."), tl et 26 mai, 1er," 3 et 8 juin. (Arch. nat, AF. IV, 1936, 1939, 1940 et 1949.) Ameil à Grundler, Mézicres, 20 avril. Grundler à Davout, Amiens, 24 avril. Rapp à Davout, Strasbourg, 15 mai. (Arch. Guerre.) D'Erlon à Davout, Lille, 11 et 25 avril. Vandamme à Davout, MéEières, 24 avril, 6 et 12 mai. Pire à Davout, 3 juin. Gressot a Soult, 8 jnin. Note confidentielle pour Davout d'un ofûcier de l'état-major de l'empereur, 20 juin. (Arch. Guerre, Armée du Nord.) Relation de Kellermann. Relation du général Delorl. Notes manuscrites de Rousselin. Du Casse, les Trois Maréchaux d'Ornano, 105-106. Grouchy, Fragm. hist., 10 (GT. 9), et Relation succincte, 23. Gérard. Dernières Observations, 53. Rapport de d'Artez {Suppl. Dispatches of Wellhujton, X, 250.)

Il va sans dire que, comme à toute généralisation, on pourrait opposer à celle-ci un certain nombre de témoignagnes contradictoires. Gérard, Pajol, Exelmans, Vandamme, Allix, Gilly, Brayer, Michel, restèrent jusqu'au dernier jour pleins d'ardeur. Foy écrivait le 13 juin dans ses notes journalières : " Nul ne pense à mettre en doule le triomphe de la France. » Dessaix, désigné d'abord pour le commandement de l'armée des Alpes, passa, sans réclamer, simple divisionnaire dans celle armée. Travol, qui avait fait presque toute sa carrière en Vendée, ne réclama pas non plus, quand il lui fallut servir, en Vendée même, sous les ordres de Lamarque, plus jeune que lui, moins ancien de grade et sans expérience des guerres de l'Ouest.

de jaloux 1 Vous l'avez vu à Waterloo : nous avions un capitaine très renommé. Eh bien ! il n'a pas pu parvenir à mettre tout en ordre. On aurait dit que ma nomination était un passe-droit, que j'étais trop jeune. On m'aurait laissé dans l'embarras, et je ne voulais pas risquer de compromettre le salut de l'armée ^ »

Au contraire des états-majors, les soldats et presque tous les officiers de troupe ont l'ardeur et la confiance. Tandis que les généraux voient la réalité, les soldats recommencen-t le rêve de gloire que l'invasion a interrompu mais qu'ils ne peuvent croire achevé. L'empereur dont les refrains des casernes et les chansons de marche ont, depuis un an, prédit le retour, n'est-il pas revenu ? Aux yeux des soldats, Napoléon est invincible. S'il a été vaincu en 1812, c'est par le froid; en 1814, c'est par la trahison. Cette croyance, si propre à fortifier le moral de l'armée et que l'empereur, au reste, s'est toujours efforcé d'inspirer, a malheureusement pour contre-partie la suspicion de tout ce qui n'est pas Napoléon. On ne peut être vaincu que par la trahison, mais le soldat soupçonne la trahison partout. « N'employez pas les maréchaux pendant la campagne », écrit-on à l'empereur. Les plaintes et les dénonciations contre les officiers qui, sous l'autre règne, ont montré quelque sentiment bourbonien ou orléaniste, ou qui seulement portent la particule, affluent chez les commandants de corps d'armée, aux Tuileries, dans les bureaux de la Guerre \

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