‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 104 sur 272 · LA HALTE A CANNES · texte numérisé non relu

LA HALTE A CANNES

consigna jusqu'à nouvel ordre à l'Hôtel de la Poste *f Les troupes, qui n'arrivèrent que passé une heure du matin, firent halte à une demi-portée de fusil des premières maisons, non loin de l'embranchement de la route de Grasse2. Cette belle nuit était glaciale. L'empereur ordonna d'allumer un feu de sarments en attendant les distributions. Malgré l'heure avancée, toute la population accourut pour voir Napoléon, On fit cercle autour de lui. Il dut même pour se dégager, car on le touchait presque, appeler des grenadiers auxquels il recommanda d'agir avec douceur. « — N'inquiétez pas le peuple, dit-il. » Et il continua à se chauffer, attisant le feu du bout de se botte3.

« Le peuple de Cannes, lit-on dans la relation du Moniteur, reçut l'empereur avec des sentiments qui furent le premier présage du succès de l'expédi tion. » D'après d'autres témoignages, il y avait dans la foule moins d'enthousiasme que de curiosité et d'inquiétude. On prétend même qu'un boucher du nom de Bertrand, embusqué à sa fenêtre, coucha l'empereur en joue, et qu'il aurait tiré si un voisin, épouvanté des représailles terribles qui suivraient cet assassinat, ne lui eût arraché l'arme des mains. Vraisemblablement, le seul encouragement que Napoléon reçut à Cannes lui fut donné par le courrier du duc de Valentinois. Cet homme assura que la Provence une fois traversée, tout le monde serait pour l'empereur. Le prince fut aussi amené au bivouac. « — Venez-vous avec nous, Monaco?» demanda l'empereur en riant. « — Mais, sire, je vais chez moi. » « — Et moi aussi, » répondit Napoléon. Après une

1. Interrogatoire de Cambronne (Procès, 31). Lettre du marquis de Rivière,

1. ri. d. (Marseille, 4 ou 5 mars «815.) (Arch. Aff. etr., 680.)

2. La rue du Bivouac s'ouvre aujourd'hui a l'endroit où fut établi ce bivouac.

3. Lettre précitée au marquis de Kiviere (Arch. Aff. étr., 680).

halte d'environ deux heures, la colonne se remit en marche et prit la route de Grasse sans entrer dans Cannes1 .

A Grasse, distant de cinq lieues, le bruit d'une descente de corsaires s'était répandu comme à Cannes, mais le maire, le marquis de Gourdon, avait été bientôt plus exactement renseigné. En l'absence du sous-préfet, il réunit dans la nuit le conseil municipal et manda le général Gazan qui depuis peu de temps à la demi-solde s'était retiré dans sa ville natale. A la mairie, on parlait d'armer la population et de s'opposer au passage de l'usurpateur s'il voulait marcher par Grasse. Gazan, qui n'était pas suspect, car dès dix heures du soir il avait envoyé une dépêche au maréchal Soult pour lui apprendre cette grave nouvelle, commença par s'enquérir de l'état de l'armement. Sur la réponse du maire, que l'on avait trente fusils dont cinq seulement pouvaient faire feu et pas une cartouche, Gazan conseilla à ce foudre de guerre de se tenir tranquille2.

D'ailleurs, on ignorait encore si Napoléon prendrait laToute de Grasse ou la route d'Aix. Un homme envoyé aux nouvelles à Cannes rencontra l'avant-garde à mi-chemin. Cambronne, devinant un espion, l'interpella: « — Vous m'avez l'air bien fatigué, mon ami. N'allez pas plus loin. Je vais vous dire tout ce que vous cherchez à savoir. » Cela fait, le général pressa le pas et devançant son peloton entra tout seul à Grasse. On se mit aux fenêtres ; quinze cents personnes —

1. Cf. Lettre précitée du marquis de Rivière. Peyrusse, 281. Laborde, 77. Monier,106. Montholon, II, 39. Traditions locales rapportées par M. Stéphen Liégeard, La côte d'Azur, 162.

2. Gazan au maire de Grasse, 15 août; au ministre de la guerre, 19 août. (Dossier de Gazan, Arch. Guerre.) Cf. Bouthillier au ministre de la guerre, 15 déc. {ibid).— La lettre de Gazan à Soult, Grasse, 30 février {sic), 10 heures du soir, existe également au dossier de Gazan. Tel était le trouble du général qu'il l'a datée : 30 février au lieu de : 1er mars.

Page 1