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LA HALTE A GRASSE

« beaucoup de vieilles têtes et de rubans blancs », dit pittoresquement Gambronne — furent bientôt réunies sur le cours et sur la place du Clavecin. Le maire demanda à Gambronne au nom de quel souverain il faisait des réquisitions ; et celui-ci ayant répondu que c'était au nom de Napoléon, il répliqua : — « Nous avons notre souverain et nous l'aimons. » — « Monsieur le maire, reprit Cambronne, je ne viens pas pour faire de la politique avec vous, mais pour demander des rations parce que ma colonne sera ici dans un instant. » Bon gré mal gré, le maire s'exécuta. « Rien pourtant, dit plus tard Gambronne devant le conseil de guerre, n'était si facile que de me tuer, seul au milieu de toute la population. Il ne suffit pas de dire : j'aime le roi. Il fallait le montrer. » Apprenant que le général Gazan se trouvait à Grasse, Gambronne demanda à le voir ; mais Gazan avait fui comme à l'approche d'une bande de pestiférés !.

Napoléon s'avançait fort lentement,inquiet de ce qui pouvait se passer dans cette ville de douze mille habitants. Près du village de Mouan, il s'arrêta en entendant des cloches et ne reprit sa marche qu'après avoir interrogé un roulier qui lui répondit que l'on sonnait pour un enterrement. Arrivé en vue de Grasse et instruit de l'agitation qui y régnait, il contourna la ville au lieu de la traverser et fit la grand' halte à environ une demi-lieue plus loin, sur le plateau de Roccavignon 3. D'ailleurs, il n'y avait pas que des royalistes à Grasse. Nombre de gens gravirent le plateau, apportant du vin pour les soldats et des fleurs pour l'empereur. La floraison des violettes était venue à propos. Un vieil officier aveugle se fit conduire par sa femme et de-

1. Interrogatoire de Cambronne (Procès, 35-36, 39). Lettre précitée da Gazan (Dossier ae Gazan. Arch. Guerre)

2. a la côte 544. — Dans le pays on appelle aujourd'hui ce plateau : le plateau Napoléon.

manda à l'empereur la permission de lui baiser la main.Napoléonl'embrassa. C'est au bivouac de Grasse qu'il réentendit pour la première fois des Vive l'empereur ! criés par des Français.1

De Cannes à Grasse, la colonne avait pris un chemin carrossable, d'ailleurs en fort mauvais état, qui servait à la poste. A Grasse, ce chemin s'arrêtait. Sur une étendue de vingt-cinq lieues, jusqu'à Digne où aboutissait la route de Grenoble, on n'allait plus trouver qu'un sentier de montagne2. Napoléon réfléchit que le transport des canons, à supposer qu'on pût l'effectuer, retarderait infiniment sa marche. Il se décida à abandonner son artillerie avec d'autant moins de regret qu'il l'avait amenée pour imposer et non pour s'en servir. Il savait bien que s'il en était réduit à subir le feu de l'armée française, ce ne seraient pas quelques boulets qui le sauveraient. Les quatre pièces furent laissées à la garde de la municipalité de Grasse qui les envoya à Antibes comme un trophée. On laissa de même la berline réquisitionnée pour le trésor pendant la halte au golfe Jouan ; Peyrusse chargea sur des mulets les sacs d'or et les papiers de la trésorerie3.

La seconde moitié de l'étape fut très pénible. On marchait au bord de précipices, par des sentiers escarpés et couverts de neige où un seul homme pouvait passer de front. « Notre petite colonne, dit Laborde, tenait l'espace qu'auraient occupé vingt mille hommes sur une route. » Les lanciers démontés avan-

i. Peyrusse, 281-282. Laborde, 79. Préfet dés Basses-Alpes à Soult, Digne, 7 mars (Arch. Guerre). Cf. Rapport du préfet maritime de Toulon, du 5 mars {Journal des Débats, 10 mars).

2. Dès 1802, Bonaparte avait ordonné que l'on rendit carrossable la route de Grasse à Digne, marquée sur la carte de Cassini. Mais ses instructions n'avaient pa3 été exécutées. Pendant l'empire et toute la restauration, Castellane ne figure pas comme relai dans les Livres de Poste et Itinéraires.

3. Rapport précité du préfet maritime de Toulon, 5 mars. Peyrusse, 279- Î80, 2S2. Laborde, 80.

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