‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 106 sur 272 · LA ROUTE DES ALPES · texte numérisé non relu

LA ROUTE DES ALPES

çaient avec une peine et une fatigue extrêmes, embarrassés par leurs pantalons basanés, leurs éperons, leurs grands sabres, leurs lances, et portant en outre selle et brides sur les épaules. Le petit nombre des cavaliers que l'on avait pu remonter à Cannes avec des chevaux réquisitionnés, et à Grasse avec les attelages de l'artillerie n'étaient guère plus enviables, car pendant ce périlleux trajet ils devaient marcher à côté de leurs chevaux. L'empereur cheminait aussi à pied, un bâton à la main. Il tomba plusieurs fois. Un grenadier dit : « — Il ne faut pas que Jean de l'Epée (c'était un des sobriquets du Petit Caporal) se donne une entorse ; il faut qu'auparavant il soit redevenu Jean de Paris. » Après avoir repris haleine à Saint- Vallier, on atteignit, vers huit heures du soir, le petit village de Sernon, à 1373 mètres d'altitude. La colonne avait fait un peu plus de cinquante kilomètres en vingt heures. En pays de montagne, une telle marche tenait du prodige. Mais Napoléon, qui voulait toujours frapper les imaginations, écrivit dans la relation du Moniteur qu'il avait fait vingt lieues dans la première journée *.

Le 3 mars, entre dix heures et midi, l'empereur arriva à Castellane. Les autorités avaient été prévenues le matin par une lettre du maire de Sernon, qui annonçait la présence dans sa commune « de l'empereur Bonaparte avec une armée » , et par ce laconique billet de Cambronne au sous-préfet : « Monsieur, je vous prie de donner des ordres pour fournir de suite 5,000 rations de pain, 5,000 de viande, 5,000 de vin, 40 charrettes à quatre colliers ou 200 mulets de bât. S. M. sera à dix heures à Castellane. — Baron Cambronne, général de brigade, major de la garde

i. Laborde, 80-81. Peyrusse, 282-283. Monier, 108-109. Cf. Moniteur, 23 mars.

impériale1. » Quelque peu troublés, car c'était la première nouvelle qu'ils eussent du débarquement de l'empereur, le sous-préfet et le maire crurent devoir satisfaire à cette réquisition. Ils se mirent en mesure de fournir les cinq mille rations et le plus grand nombre possible de mulets et de charrettes2. L'empereur les remercia, obtint des passeports en blanc qu'il fit remplir aux noms du chirurgien Emery, qui partit pour Grenoble, et de Pons, qui partit pour Marseille, puis il annonça au sous-préfet qu'il le nommerait préfet dès son retour à Paris. On se remit en route et l'on prit gîte à Barrème fort avant dans la nuit. Cette nouvelle étape de 46 kilomètres à travers les Alpes ne fut ni moins pénible ni moins périlleuse que celle de la veille. Il neigeait à gros flocons. Un des mulets du trésorier Peyrusse tomba dans un précipice et se tua. Il portait 300.000 francs en or. On ne put retrouver que 263.000 francs. Les caisses s'étaient brisées, et près de deux mille napoléons avaient roulé au torrent ou se trouvaient éparpillés dans des creux de rocher3 .

La première nouvelle du débarquement au golfe Jouan avait été apportée dans la nuit du 1er* mars au maire de Fréjus par le brigadier de gendarmerie

1. Maire de Sernon à maire de Castellane, 2 mars. Cambronne au souspréfet de Castellane, 2 mars. (Arch. Guerre.)

2. Il est fort peu probable qu'on ait fourni la totalité des mulets demandés, car nous savons par le Livre de caisse de Peyrusse (Annexes 308) qu'on n'acheta pendant tout le voyage que vingt mulets. Peyrusse, il est vrai, porte dans ses comptes des frais de transport. Sans doute un certain nombre de mulets furent seulement loués pour chaque étape et renvoyés ensuite avec leurs conducteurs.

3. Préfet des Basses-Alpes à préfet de l'Isère, 4 mars; à Soult, 7 mars (Arch. Guerre). Peyrusse, 283-284. Interrogatoire d'Émery. (Dossier de Marchand, Arch. Guerre.)

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