‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 114 sur 272 · LE DÉFILÉ DE LAFFRAY 2W · texte numérisé non relu

LE DÉFILÉ DE LAFFRAY 2W

Cependant, les lanciers polonais s'ébranlèrent, et à cent mètres derrière le peloton des cavaliers, on aperçut les longues capotes bleues et les bonnets à poil de la vieille garde. Un flottement se produisit dans les rangs du 5e de ligne. Le commandant regarda ses hommes : l'épouvante était sur leur vi-

« — Bataillon! demi-tour à droite... Marche! » se hâta-t-il de commander, car si depuis une minute la résistance lui semblait impossible, il espérait encore éviter la défection. 11 dit à F aide de camp de Marchand : « — Gomment engager le combat avec des hommes qui tremblent de tous leurs membres et qui sont pâles comme la mort ! » Les Polonais approchaient. Il fit presser le pas, mais déjà les chevaux soufflaient au dos des voltigeurs. Delessart ne voulant pas du moins que son bataillon fût entamé par derrière, commanda :

« — Halte ! Face en tête. » Et faisant croiser la baïonnette, il reporta en avant sa troupe qui obéit machinalement. Les lanciers sachant bien qu'ils ne devaient charger à aucun prix tournèrent bride et se replièrent à la droite de la vieille garde.

Alors l'empereur ordonna au colonel Mallet de faire mettre à ses hommes l'arme sous le bras gauche. Le colonel ayant objecté qu'il y aurait danger à aborder pour ainsi dire désarmé une troupe dont les dispositions étaient suspectes et dont la première décharge serait meurtrière, l'empereur reprit :

« — Mallet, faites ce que je vous dis. »

Et seul à la tête de ses vieux chasseurs, portant l'arme basse, il marcha vers le 5e de ligne.

« — Le voilà !... Feu ! » s'écria hors de lui le capitaine Randon.

Les malheureux soldats étaient livides. Leurs jam-

bes vacillaient, les fusils tremblaient dans leurs mains crispées.

A portée de pistolet, Napoléon s'arrêta. « — Soldats du 5e, dit-il d'une voix forte et calme, reconnaissez-moi. » Puis avançant encore de deux ou trois pas et entr'ouvrant sa redingote : « — S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, il peut le faire. Me voilà ! »

L'épreuve est trop dure pour des soldats. Un grand cri de: Vive l'empereur! si longtemps comprimé, jaillit de toutes les poitrines. Les rangs sont rompus, les cocardes blanches jonchent la route, les shakos sont agités à la pointe des baïonnettes, les soldats se précipitent vers leur empereur, l'entourent, l'acclament, s'agenouillent à ses pieds, et touchent en idolâtres ses bottes, son épée et les pans de sa redingote. Grâce au tumulte, le capitaine Randon, que son ordre de faire feu a désigné à la colère des troupes, éperonne son cheval et s'enfuit. Le commandant Delessart, humilié, désespéré, et cependant profondément ému, remet en fondant en larmes son épée à l'empereur qui l'embrasse pour le consoler \

I. Relation du général Marchand d'après le récit de son aide de camp Randon. Interrogatoires de Marchand. Dépositions de Delessart, de Clémen, de Dausse et de Relia. Acte d'accusation. (Dossier de Marchand, Arch. Guerre.)

Cf. Laborde, 92-93. Peyrusse, 286. Moniteur, 23 mars. Napoléon, L'île d'Elbe et les Cent Jours. (Corresp , XXXI, 51-52.) Montholon, II, 42-43. — D'apièsLas Cases (VI, 192-193), l'empereur s'approcha sans mot dire du bataillon et « saisissant rudement par la moustache » un vieux soldat lui dit: « — Auras-tu bien le cœur de tuer ton empereur? » Celui-ci, faisant sonner la baguette dans son fusil pour montrer qu'il n'était pas chargé, répondit: € — Tiens, regarde si j'aurais pu te faire beaucoup de mal; tous les autres sont de même. » Mais Napoléon et Montholon rapportent que ce mot fut dit un peu plus tard, quand les soldats ayant rompu les rangs entourèrent Napoléon. En effet^ l'empereur ne se serait pas hasardé, avant de prononcer la moindre parole, à porter rudement la main au visage d'uo vieux soldat. — Dans ses Mémoires (I, 10-14) le maréchal Randon rapporte l'affaire de Laffray à peu près comme il l'avait contée au général Marchand, mais son récit, écrit trente et un ans après l'événement, est plus arrangé, plus long, moins vif et moins frappant que celui fait le jour même de vive

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