LE DÉFILÉ DE LAFFRAT
Les soldats ayant repris leurs rangs, l'empereur se plaça face au bataillon et dit : « — Soldats, je viens à vous avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime puisqu'il n'a pas été élevé par la nation. Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges et des droits féodaux... N'est-il pas vrai, citoyens ?» « — Oui ! Oui ! » crièrent les paysans de La Mure, de Laffray et des villages voisins, que la curiosité et leurs sympathies pour Napoléon avaient amenés sur le terrain de la rencontre ; et les acclamations du peuple se mêlèrent à celles de la troupe '. A ce moment, un cavalier en tenue de capitaine de la garde nationale, avec une énorme cocarde tricolore, arriva au galop, et mettant pied à terre, il dit à l'empereur : « — Sire, je suis le gantier Jean Dumoulin. Je viens apporter à Votre Majesté cent mille francs et mon bras ». « — Remontez à cheval, dit l'empereur en souriant. J'accepte vos services 2. »
La colonne renforcée du bataillon du 5e de ligne, qui demanda à former l'avant- garde, et des sapeurs du génie, se remit en marche. L'adjudant-major Labor de la précédait avec un peloton de lanciers et les fourriers de la garde. Il ne doutait plus de rien et comptait faire le logement à Grenoble avant l'arrivée de l'empereur. Dans les villages que l'on traversait, les paysans criaient : Vive l'empereur ! et nombre d'en-
voix. Il reconnaît avec quelque embarras, non point avoir ordonné de tirer, mais avoir excité Delessart (qu'il appelle Desessarts) à commander le feu. Nous suivons dans ce récit sa première version au général Marchand, confirmée par les dépositions de Dausse, de Bella, de Laborde et tenue pour exacte par le rapporteur au conseil de guerre. — Rastoul, le maréchal Bandon (13-14), cite d'ailleurs cette parole du comte de Chambord : « Le capitaine Randon est le seul qui ait fait pleinement son devoir. » Et nous savons aussi que pendant le second empire, le prince Napoléon, qui gardait rancune au maréchal Randon de sa conduite à Laffray, le traitait avec une extrême froideur.
11. Laborde, 94. Cf. Relation du Moniteur, 23 mars. 2. Laborde, 96. Berriat-Saint-Prix, 81.
tre eux accompagnaient les soldats. Les habitants de Vizille se montrèrent particulièrement enthousiu « C'est ici qu'est née la révolution, disaient-ils ; c'est nous qui les premiers avons osé réclamer les droits des hommes. C'est encore ici que ressuscite la liberté et que la France recouvre son honneur \ »
La plus grande agitation régnait à Grenoble. Dans la matinée, le peuple chantait victoire. On se passait des copies des proclamations de l'empereur ; on disait que dix mille hommes de troupes royales s'étaient réunies à lui ; qu'il avait l'appui de l'Autriche ; que le bataillon du 5e, envoyé à La Mure, avait pris la cocarde tricolore. Sans faire encore acte d'insubordination, les soldats de la garnison ne cachaient pas leurs sentiments dès que les officiers s'éloignaient. La nuit précédente, les sapeurs du génie avaient illuminé leur caserne. Les royalistes, si ardents la veille, si empressés auprès du général et du préfet pour les exciter à la résistance, étaient atterrés. Ils avaient presque tous quitté la cocarde blanche et le ruban du Lys, et « montraient, dit Berriat-Saint-Prix, une urbanité bien opposée à leur morgue ordinaire » . Mais le préfet ayant fait afficher une dépêche de Lyon qui annonçait l'arrivée du comte d'Artois avec une armée de 40,000 hommes, et le général ayant communiqué aux troupes la lettre où le commandant Delessart louait l'attitude ferme de son bataillon, un revirement se produisit. En vain les soldats incrédules dirent que cette lettre avait été fabriquée à Grenoble, les royalistes triomphèrent. L'inspecteur
i. Laborde, 97. Berriat-Saint-Prix, 82. Relation du Moniteur, 23 mars.
aux revues Rostang, qui sortait de chez Marchand, dit à un ami : « — Le général est un homme d'honneur. Tout va bien. Le b de Corse sera fusillé
ce soir. » Les cocardes blanches reparurent comme par enchantement. Une patrouille de la garde nationale à cheval — corps qui avait été formé, en septembre 1814, pour servir d'escorte d'honneur au comte d'Artois — parada dans les rues. On porta, au poste de la place Grenette, des fusils destinés à armer les volontaires royaux de la cohorte urbaine. Cette milice n'existait plus que sur les contrôles ; les gardes paraissaient si hostiles au gouvernement des Bourbons qu'on leur avait fait rendre leurs armes, sous prétexte de réparations1.
Vers midi, l'escadron du 4e de hussards venant de Vienne et la brigade d'infanterie de Chambéry entrèrent dans Grenoble. Le général Marchand suspectait un peu les hussards qui ' l'année précédente avaient crié : Vive l'empereur ! à une revue du comte d'Artois. Mais il comptait sur les deux régiments de ligne, et principalement sur le 7e que commandait le comte Charles de La Bédoyère. Sorti des gendarmes d'ordonnance, devenu aide de camp de Lannes, puis du prince Eugène, nommé colonel du 112° de ligne en 1813, et malgré ses vingt-huit ans, proposé deux fois pour le grade de général pendant la campagne de France2, La Bédoyère était un des plus brillants officiers de l'armée. Il avait épousé à la fin de 1813
1. Interrogatoires de Marchand. Dépositions de Gérin et de Vallier. (Dossier de Marchand. Arch. Guerre.) Berriat-Saint-Prix, 21, 35-36, 39, 40, 47.
2. Dossier de La Bédoyère (Arch. Guerre). — Ces deux propositions, du 22 janvier et du 21 février 1814, sont rédigées en ces termes par le général Gérard : € Le colonel de La Bédoyère est l'un des plus dignes d'être promu au grade de général. Il a toutes les qualités nécessaires pour commander une brigade avec distinction et communiquer à sa troupe l'élan et la bravoure dont il est lui-même animé. C'est pour le bien du service seul que je demande ce grade, car je n'ai connu le colonel de La Bédoyère que sur le champ de bataille. »
Mlle de Ghastellux, petite-fille du marquis de Durfort-Civrac, alliance qui lui valut au mois d'octobre 4814, après la suppression du 112e de ligne, le commandement du 7e. Il avait demandé spécialement ce régiment parce que les 1er et 4 e bataillons de l'ancien 112e y étaient versés. Mais les trois blessures et les beaux états de services de La Bédoyère lui permettaient de ne point considérer ce commandement comme une faveur. D'abord rallié sincèrement aux Bourbons, il avait senti bientôt son royalisme décroître. La politique gauche et vexatoire du ministère l'avait rangé parmi les mécontents \ Quand le général de Villiers lui apprit à Ghambéry le débarquement de l'usurpateur, il en fut si troublé qu'il n'hésita pas à dire au général que l'on devrait différer d'un jour ou deux le départ de la brigade, afin de ne pas se trouver dans une situation embarrassante. Villiers n'ayant pas tenu compte de cet avis, il obéit et conduisit son régiment à Grenoble 2. La brigade s'arrêta sur la place d'Armes. Après avoir passé en revue les deux régiments, Marchand leur fit distribuer des cartouches et les posta lui-même sur les remparts du front sud-est, face à la route de La Mure 3.
Quelques heures passèrent. L'agitation du peuple, l'attitude des troupes de la garnison et de son propre régiment et les propos des canonniers avaient achevé de déterminer La Bédoyère dont la fidélité était déjà fort ébranlée *. Soudain, il tire son épée et s'écrie :
i. Interrogatoire de La Bédoyère. (Procès de La Bédoyère, 36-37.)
2. Déposition du général de Villiers. (Dossier de La Bédoyère. Arch Guerre.)
3. Belation de Marchand. Déposition du colonel Serin (Dossier de Marchand). Déposition d'Andru, avocat à Grenoble. (Dossier de La Bédoyère.)
4. Marchand assure dans sa relation précitée que ayant harangué les officiers après la revue, il reçut de La Bédoyère l'assurance que « son régiment serait fidèle à l'honneur ». Si ce propos, qui n'a pas été confirmé devant le conseil de guerre par le général de Villiers (celui-ci dit au contraire que La Bédoyère lui fit remarquer à son arrivée à Grenoble que les
« — A moi ! soldats du 7e. A moi ! mes braves camarades. Je vais vous montrer notre chemin. En avant! Qui m'aime me suive ! » Les tambours battent la charge, les compagnies s'assemblent tumultueusement aux cris : « Le 7e à la porte de Bonne ! » Tout le régiment vociférant : Vive l'empereur ! s'engouffre sous la voûte comme un torrent et traverse le faubourg au pas accéléré. A deux ou trois cents mètres des dernières maisons, La Bédoyère commande : Halte ! Il fait former le carré et présenter les armes. Puis, tirant de sa poche l'ancienne aigle du régiment, sacrée par les victoires, il la montre à la troupe. Les soldats acclament l'aigle, le colonel, l'empereur, et reprennent leur marche furieuse, l'aigle portée sur une branche de saule brillant au soleil '.
Averti par un adjudant de place, Marchand à
mesures de défense ne lui paraissaient pas sérieuses), fut en effet tenu c'est que le jeune colonel déguisait sa pensée ou épiloguait bien mal à propos sur les mots, car, dès Chambéry, il semble qu'il était très ébranlé.
Berriat-Saint-Prix (51) dit qu'après la revue, un repas eut lieu entre les officiers, où La Bédoyère déclara qu'il fallait se réunir à l'empereur. Peutêtre y a-t-il confusion entre ce repas de Grenoble et un repas de corps à Chambéry, le 5 mars, où La Bédoyère porta dans les termes hs plus équivoques un toast au roi. (Déposition de Bandon de Saint-Marul. Dossier de La Bédoyère.)
l. Interrogatoire de La Bédoyère. Dépositions des généraux d'Agoult et de Villiers. d'Audru, deDecroix, de Randon de Saint-Marul (Dossier de L Bédoyère). Interrogatoires de Marchand. Dépositions de Boussille et de Gérin (Dossier de Marchand. Arch. Guerre).
Devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur Viotti se fonda sur ce que celte aigle avait été apportée de Chambéry pour établir la préméditation de La Bédoyère. « Cette aigle, repondit l'accusé, était conservée au régiment comme une relique. Au départ de Chambéry, je la fis mettre dans une caisse et placer dans ma voiture. Quand je quittai Grenoble, le 7 mars, je fis chercher ma voiture et y trouvant l'aigle je la présentai aux troupes. »
La défense est embarrassée. Il est peu vraisemblable que La Bédoyère, troublé au point de partir sans son cheval, ait pensé dans ce moment-là à se faire suivre par sa voiture. Bien plutôt, le colonel passa à son logement avant d'aller au rempart et déjà déterminé à rejoindre l'empereur, il ôta l'aigle de la caisse et la mit dans la poche de sa capote. — C'est sans doute la synonymie de caisse (coffre) et de caisse (tambour) qui a créé la légende que La Bédoyère creva un tambour et en tira une aigle. Dans un autre tambour, il y aurait eu « trois boisseaux de cocardes tricolores ». Ce fait, qui tient de la prestidigitation, a été nié par La Bédoyère.
couru à la porte de Bonne. Il y trouve le colonel Roussille, du 5e de ligne, qui lui confirme la défection de La Bédoyère. « — Ce coquin-là, ajoute-t-il, avait séduit mes grenadiers ; si je n'avais pas été ici, il les aurait emmenés. » Marchand s'informe du général de Villiers. On lui apprend qu'il s'est mis à la poursuite de La Bédoyère. Le général, en effet, galope vers Vizille, monté sur le propre cheval de La Bédoyère, qu'une ordonnance amenait à celui-ci et qu'il a pris d'autorité. Il rencontre d'abord une arrière-garde d'une soixantaine d'hommes et réussit à leur faire faire demi-tour en disant qu'il va donner conlre-ordre à la colonne. Deux kilomètres plus loin, il rejoint La Bédoyère. Il commence par lui parler en camarade, le gronde amicalement, le supplie, puis le somme de revenir sur ses pas. La Bédoyère reste inébranlable et répond par les mots : Patrie et Empereur, aux mois : Patrie et Roi qu'invoque son général. Villiers tente de haranguer les troupes; sa voix est couverte par les Vive l'empereur I Le régiment continue sa marche à la rencontre de la vieille garde, tandis que le général retourne désespéré à Grenoble 1.
Le départ tumultueux du 7e de ligne y a exalté la garnison. Marchand a beau faire fermer les portes de la ville, nombre de soldats profitent d'une dégradation à l'une des courtines du front est pour s'échapper avec armes et bagages ; on les voit courir par petits pelotons sur la route de Vizille. En passant devant les troupes, Marchand entend murmurer des Vive l'empereur ! Il s'arrête et regarde sévèrement
1. Déposition du général de Villiers. (Dossier de La Bédoyère.) Interrogatoires de Marchand. Dépositions de Roussille et de Dausse (Dossier de Marchand. Arch. Guerre).
Le 7e de ligne se joignit à la colonne impériale entre Tavernolles et Brié, à deux lieues de Grenoble.
les soldats qui se mettent à rire. Des royalistes essaient de gagner les canonniers en leur portant sur les remparts du vin et de la viande. Ils en sont pour leurs frais d-; saucissons. Les canonniers acceptent les vivres de bonne grâce et mangent et boivent en criant : Vive l'empereur ' ! Au milieu de ce grand désarroi, l'aide de camp Randon arrive, son cheval blanc d'écume, et apprend à Marchand ce qui s'est passé à Laffray. Le général pense à sacrifier la place pour sauver la garnison et le matériel. Il se résigne à évacuer Grenoble, et espérant que Napoléon n'y arrivera que le lendemain, il fixe le départ à deux heures du matin2. C'est attendre bien longtemps, mais de toute façon il est trop tard. Le général se résolût-il à faire partir ses troupes dans l'instant qu'il ne le pourrait plus. La nuit est venue et Napoléon approche.
Un peu avant sept heures, le général Marchand entend « de véritables hurlements ». D'une fenêtre de son hôtel qui domine les remparts, il voit ce spectacle inouï : face à la porte de Bonne, plus de deux mille paysans armés de fourches et de vieux fusils, et portant des torches qui flamboient dans la nuit, s'avancent à droite et à gauche des soldats de Napoléon. Arrêtée par les palanques du chemin couvert, cette foule tumultueuse se masse sur les glacis et
ans le vaste terrain de la zone militaire, vociférant à pleine gorge : Vive l'empereur ! Vive l'empereur ! Des bastions et des courtines, canonniers et fantassins répondent par les mêmes cris que répète avec fureur le peuple de Grenoble qui se presse dans la rue militaire, la rue des Halles, la rue
1. Relation et Interrogatoires de Marchand. Déposition de Gaignat. (Dossier de Marchand. Arch. Guerre.) Berriat-Saint-Prix, 53.
5. Relation et interrogatoires de Marchand. Dépositions de Gérin et de Dausse (Dossier de Marchand Arch. Guerre),
Derrière-Saint- André. Au delà et en deçà des remparts, toutes les voix se confondent dans une seule clameur, retentissante et continue '.
L'officier d'ordonnance Raoul, avec deux lanciers, s'approche de la barrière qui ferme la palissade du chemin couvert, laissé sans défenseurs de peur de désertions, et crie: « — Ouvrez! au nom de l'empereur. » Le colonel Roussille, auquel est confié le commandement de la porte de Bonne, fait avertir Marchand. « — Dites au colonel de répondre par des coups de fusil », s'écrie celui-ci ; et il accourt sur les remparts. Il y a là deux mille hommes dont les gibernes regorgent de cartouches ; il y a vingt bouches à feu et des gargousses à mitraille. Il suffit peut-être d'un seul coup de fusil pour disperser les assaillants, il suffit d'une seule canonnade pour les foudroyer. Mais le général Marchand a beau haranguer les soldats, les conjurer de défendre la ville et d'apprêter leurs armes, à toutes ses paroles ils répondent: Vive l'empereur ! Il comprend qu'ils n'obéiront pas ; et soit crainte pour sa personne au milieu de cette soldatesque et de cette populace, « qui manifestent à l'envï l'esprit de rébellion avec la plus féroce énergie 2 » , soit, comme il le prétend, « parce que c'est une faute de donner un ordre quand on est sûr qu'il ne sera pas exécuté », il n'ose pas donner positivement l'ordre de faire feu. Un seul espoir lui reste. Il s'adresse à un lieutenant d'artillerie qu'il connaît comme un royaliste éprouvé, M. de Saint-Genis: « — Si les hommes ne veulent point tirer, les officiers ne tirerontils pas ? « — Mon général, répond le lieutenant,
i. Relation et interrogatoires de Marchand. Dépositions de Roussille, de Dausse, de Gérin, de Gaignat (Dossier de Marchand. Arch. Guerre).
2. Expressions du colonel Gérin du 48 d'artillerie. Il ajoute dans sa déposition (Dossier de Marchand) : « Nous étions environnés de traîtres et 4'une populace en délire, »
nous serions hachés sur les pièces. Nos canonniers nous ont prévenus !. »
Depuis tantôt une heure, la foule qui s'est grossie des habitants du faubourg Saint-Joseph et du faubourg de Très-Cloîtres, attend toute frémissante la soumission de Marchand. On n'y tient plus. Paysans, ouvriers, soldats se ruent contre la palissade de l'avancée, renversent ou arrachent les palanques et atteignent la porte de ville. L'obstacle est plus sérieux. Cette vieille porte massive, garnie de fer, défie les haches et les pics. Les cris : Ouvrez ! Ouvrez ! se mêlent à ceux de Vive l'empereur ! On s'interpelle du bord du fossé à la crête du parapet. « — Sont-elles bonnes, vos prunes, dit un chasseur aux canonniers? » — « Oui, mais il n'y a pas de risque que nous vous en envoyons. » Une cantinière chante :
Bon! Bon!
Napoléon Va rentrer dans sa maison !
Les soldats entonnent sur les bastions la chanson des casernes :
Nous allons voir le grand Napoléon, Le vainqueur de toutes les nations I
Des enragés descendent avec des cordes le long du rempart, au risque de se rompre les os, et courent embrasser leurs camarades de la garde *.
L'empereur irrité de cette résistance, toute passive mais trop longue, se fraie passage à travers la foule
1. Relation et interrogatoires de Marchand. Dépositions de Roussille, de Dausse, de Gaignat, de Gérin (Dossier de Marchand. Arch. Guerre).
2. Relation et interrogatoires de Marchand. Déposition de Roussille. (Dossier de Marchand.) Peyrusse, 291. Berriat-Saint-Prix, 39.
et accompagné du bouillant LaBédoyère, il s'avance jusqu'au guichet. « — Je vous donne l'ordre d'ouvrir, dit-il avec autorité ». « — Je ne reçois d'ordres que du général, riposta Roussille ». « — Je le destitue ». « — Je connais mon devoir, je n'obéirai qu'au général. » Exaspéré, fou décolère, LaBédoyère crie aux soldats de Roussille : « — Arrachez-lui ses épaulettes ! » Le tumulte est à son comble. Les soldats enfermés dans la place vocifèrent, tentent de briser la porte à coups de crosses, mais n'osent pas pourtant toucher leurs officiers. D'ailleurs cette violence serait inutile: les clefs sont aux mains du général Marchand qui rentré dans son hôtel se prépare à quitter Grenoble. Les charrons du faubourg Saint-Joseph vont accélérer sa fuite. Ils apportent un énorme madrier et, sous les coups de ce bélier manœuvré en mesure par vingt bras vigoureux, le bois éclate, les poutres se disjoignent. Marchand avertit en hâte les chefs de corps qui parviennent à rassembler deux ou trois cents hommes de toute arme, et à la tête de cette petite troupe, il s'échappe par la porte Saint-Laurent, tandis que le commandant de place Bourgade arrive avec les clefs à la porte de Bonne *.
La résistance a duré deux heures. Le colonel Roussille se décide à ouvrir la porte, qui est d'ailleurs au moment de céder. C'est une nouvelle explosion de cris. Les soldats sont dans le délire. A ses premiers pas dans Grenoble, l'empereur manque d'être étouffé entre le double flot de soldats et de peuple qui se précipite à sa rencontre et qui se rue à sa suite. Napoléon est porté en triomphe à travers la ville soudain illuminée. Les habitants veulent le.
1. Relation et interrogatoires de Marchand. Dépositions de Roussille et de Gérin (Dossier de Marchand). Procès-verbal d'évacuation du commissaire ordonnateur, Grenoble, 7 mars, 9 h. 1/2 soir(Arch. Guerrej. Peyrusse, 891. Laborde, 102. Déposition deMaximi (Dossier de La Bédoyère).
mener à la préfecture ; ce n'est que sur ses ordres réitérés qu'ils le conduisent à l'hôtel des Trois-Dauphins, tenu par un de ses anciens guides de l'armée d'Italie. A peine y est-il entré qu'une grande clameur accompagnée d'applaudissements furieux retentit dans la rue Montorge. Un groupe d'ouvriers vient déposer sous le balcon des débris de la porte de Bonne. « — A défaut des clefs de ta bonne ville de Grenoble, disent-ils à l'empereur, nous t'en apportons la porte '. »
L'empereur resta trente-six heures à Grenoble. Après avoir fait quatre-vingts lieues en six jours, lui et sa garde avaient besoin d'un peu de repos. D'ailleurs, il n'était plus nécessaire de tant se presser. Une grande ville et cinq régiments s'étant déclarés, la partie était pour ainsi dire gagnée. « Jusqu'à Grenoble, disait Napoléon à Sainte-Hélène, j'étais aventurier ; à Grenoble, j'étais prince2. » Le 8 mars, Napoléon reçut le conseil municipal, la Cour, les tribunaux, le clergé, l'académie. Il retint longtemps les professeurs de la faculté de droit, mettant de la coquetterie à discuter avec eux de questions juridiques et les laissant étonnés de sa justesse d'esprit 3. A ces diverses députations, il fit la môme profession de foi : « Mes droits ne sont que ceux du peuple. — Nous devons oublier que nous avons été les maîtres de l'Europe. — Tout ce que des individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je l'ignorerai toujours 4. » Ces audiences terminées, il passa en revue la garnison de Grenoble dont les régiments venaient de
i. Procès-verbal du commissaire ordonnateur, Grenoble, 7 mars. Déposition de Roussille (Dossier de Marchand). Récit de Mlie Badin, Grenoble, 8 mars (Arch. Aff. êtr., 676). Journal de l'Isère, 9 mars. Peyrusse, 291. Laborde. 103. Fabry, 62-63. Relation du Moniteur, 23 mars.