LE COMTE. D ARTOIS A LYON
autre que Napoléon eut hésité à faire marcher à l' avant-garde, de préférence aux fidèles grognards, des soldats qui avaient changé de drapeau la veille. Mais Naporeon connaissait trop l'esprit de l'armée pour en avoir la défiance. La grâce même qu'il faisait à ses nouvelles recrues en les plaçant en première ligne était le meilleur moyen d'affermir leur dévouement et d'exalter leur enthousiasme. En outre, au point de vue de l'effet moral, l'empereur avait grand avantage à montrer d'ahord aux populations et aux troupes envoyées pour le combattre, non point les grenadiers de l'île d'Elbe mais les soldats qui venaient de se ralliera lui. Ceux-ci étaient les preuves vivantes de son récent triomphe.
Sur la route de Lyon, l'empereur et la vieille garde furent sans cesse escortés par une foule de paysans. Les habitants de chaque village accompagnaient la colonne jusqu'au village suivant où les remplaçait un nouveau flot de peuple. En entrant à Bourgoin, dans la nuit du 9 murs, on apprit que le comte d'Artois avait concentré une armée à Lyon et qu'on avait fait sauter les ponts Morand et de la Guillotière. L'empereur, qui doutait peu des sentiments des Lyonnais, doutait moins encore des dispositions de l'armée. Il accueillit ces nouvelles avec incrédulité. Cependant il donna l'ordre à Bertrand de réunir des bateaux à Miribel afin de passer le Rhône en amont de Lyon, si contre toute prévision on voulait lui en disputer le passage dans cette ville1.
Le comte d'Artois était en effet arrivé à Lyon, espérant bien que les canons de Grenoble auraient raison de Bonaparte et déterminé, en toutcas, à l'arrêter sur la rive gauche du Rhône. Le malheur, c'est que Grenoble avait ouvert ses portes et que le prince ne
1. Peyrusse, 294. Laborde, 112. Fabry, 69. Relation du Moniteur, 23 mars.
pouvait pas défendre Lyon à lui tout seul. Or, les 30,000 hommes qui, d'après les ordres de Soult, devaient s'y concentrer n'y étaient pas arrivés1, et la garnison, formée des 20e et 24e de ligne et du 13e de dragons, paraissait peu disposée à combattre. Pour la garde nationale, d'un effectif de 6,000 hommes sur le papier, elle ne comptait que 1,500 fusils dans le rang, et sauf les gardes à cheval, les miliciens étaient d'opinion partagée. Enfin, le matériel d'artillerie consistait endeux pièces hors de service. Le comte d'Artois persista néanmoins dans ses projets de résistance. Une barricade fut ébauchée à la tête du pont de la Guillotière. On avait pensé à faire sauter ce pont, mais outre que la poudre manquait pour établir une fougasse, on craignait que le peuple, dont plusieurs rapports signalaient la sourde hostilité, ne s'opposât par la force à cette destruction*. Le 8 mars, la garde nationale et les troupes prirent les armes pour une revue. « — Mes amis, dit le comte d'Artois aux miliciens, il me faut seulement mille hommes de bonne volonté, et, je réponds de la ville. » Un certain nombre de volontaires s'inscrivirent sur un registre. Le comte d'Artois passa alors devant le front de l'infanterie. Il avait pris soin de faire distribuer le matin un écu à chaque soldat3. Quelques vivats partirent des rangs, détonnant pour ainsi dire dans le morne silence qui régnait parmi les troupes et la foule. Le gouverneur de Lyon, le comte Roger de Damas, dont le royalisme n'était pas suspect, se hâta de dire au prince : « — Ces cris isolés ne me persuadent pas. Voyez donc, Monsieur, la