Duc d'Orléans, Extrait de mùn Journal
pour l'empereur ». Le convoi se met en marche, mais à cinq cents mètres de Chalon, la foule furieuse le rejoint et force les conducteurs à rentrer dans la ville où elle dételle les chevaux et détache les avanttrains. En même temps, le drapeau blanc de l'hôpital est abattu et remplacé par le drapeau tricolore, aux cris : Les royalistes à la lanterne ! « Je n'ai eu qu'à me sauver, » dit le général Rouelle en terminant son rapport1. Le 13 mars, Villefranche, Bourg, Autun, Tournus, Roanne, Dijon sont en pleine insurrection 2.
Soit que l'opposition ardente du peuple des pro vinces influât sur les troupes, soit parce que les officiers et les soldats, qui se sentent isolés, sans cohésion et sans force dans les grandes cités, parlent en maîtres et prennent le haut du pavé dans les petites villes, les garnisons des départements donnaient beaucoup plus d'inquiétude que celle de Paris. En dépit des premiers rapports des généraux et des chefs de corps, dont l'optimisme alla bientôt diminuant, l'esprit des troupes était moins que douteux. Dans les casernes de Besançon, de Mézières, de Sarreguemines, d'Amiens, du Havre, de Saint- Brieuc, de Brest, de Fontainebleau, d'Auch, la nouvelle du débarquement est saluée par des Vive l'empereur ! On arrache et on foule aux pieds les cocardes blanches3. « La masse des régiments est calme, écrit de Rouen le maréchal Jourdan, mais je ne sais trop quelle conduite tiendraient les soldats si leur
1. Kouelle a Heudelet, commandant à Dijon, Chalon, 12 mars, et Dijoi 13 -,nàrs. Heudelet à Clarke, 13 mars. (Arch. Guerre.)
2. Général Rouelle à Heudelet, Chalon, 12 mars. Général de Coëtlos quet à Clarke, Nevers, 14 mars. Général Heudelet à Clarke, Dijon, 13 mars (Arch. Guerre). Lettre de Ney, i2mars. Dépositions du préfet de l'Ain et de Heudelet. (Procès de Ney, II, 146, 150, 189, 245.)
*. Correspondance des préfets, du 8 au 13 mars. (Arch. nat. F 7, 3147, F 7,
fidélité était mise à une épreuve sérieuse l. » A Metz, les grenadiers de l'ex-garde, persévérant à donner l'exemple de la discipline, se défendent de toute manifestation, mais leur visage de plus en plus maussade et farouche, les grosses larmes qui roulent sur les moustaches grises à la nouvelle que Napoléon a été tué font trembler le préfet, M. de Vaublanc. « Il est de toute nécessité, écrit-il, le 10 mars, que le duc de Reggio reste ici. Autrement, malgré l'éloge qu'il a fait du bon esprit des grenadiers royaux, il y aurait de grandes craintes. Il faut la présence du maréchal pour ks maintenir 2. » A Versailles, on redoute une sédition militaire ; àPérigueux, les soldats désertent ; à Nantes, un officier quitte son corps, en disant: « — Il faut que j 'arrive à temps pour avoir un morceau des Bourbons3. » Du lOau 13 mars, les 23e, 36% 39°, 72e et 76e de ligne et le 3e de hussards se rebellent entre Moulins et Bourg et vont grossir l'armée impériale 4. « Il n'y a point à espérer la moindre résistance, écrit le 11 mars M. de Maupeou au préfet de Rouen, Stanislas de Girardin. Les chefs qui agiraient autrement seraient victimes. » De son côté, le chargé d'affaires des Provinces-Unies mande le 12 mars à son gouvernement : « Il paraît certain que les régi-
3044*, et F. 7, 3773.) Blacas à Clarke, 17 mars (les faits cités se rapportent au 12).(Arch. Aff. étrang.,646.) Sous-préfet de Fontainebleau à général Borrel, 9 mars. (Arch. Guerre.)
t. Jourdanà Soult, 11 mars (Arch. Guerre).
±. Préfet de la Moselle à Dandré, Metz, 10 mars (Arch. Guerre); à Montesquiou, 13 mars (Arch. nat. F. 7, 3147).
3. Général commandant la subdivision de Versailles à Maison, 10 mars. Colonel du 41e à Soult, Périgueux, il mars (Arch. Guerre). Préfet de Nantes à Montesquiou, 10 mars (Arch. nat. F. 7, 3147).
4. Ordre de marche de Napoléon, Lyon, 12 mars (Correspondance de Napoléon, Arch. Guerre). Commandant des dépôts de la Nièvre à Clarke, 13 mars. Général Vialanes au même, 19 mars. Ney à Davout, 24 mars Colonefdu 30e au même, 27 mars (Arch. Guerre). Déposition de Capelle, Préfet de Bourg (Procès de Neij, II, 146) (Les faits cités se rapportent aux 10, 11, 12 et 13 mars). Le colonel du 3e hussards, fils du maréchal Moncey, fut abandonné par son régiment ainsi que le colonel du 39\
monts ne résisteront pas à la vue de Napoléon et fjifà cet égard on a été dans de grandes illu-
sions !. »
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Le roi et la cour persistaient dans ces illusions. Un incident qui venait de se produire dans le nord de la France avait atténué en une certaine mesure l'impression des événements de Grenoble et de Lyon.
On a vu que vers la fin de février, Fouché, Thibaudeau et plusieurs généraux avaient concerté un mouvement militaire sur Paris, conspiration qui, du moins dans ridée de Fouché, n'était nullement destinée à rendre l'empire à Napoléon 2. Le débarquement au golfe Jouan dont le duc d'Otrante, qui avait des intelligences partout, apprit la nouvelle le dimanche 5 mars, quelques heures après Louis XVIII lui-même, le dépita au plus haut point. Mais il n'était pas homme à voir s'accomplir les événements sans chercher à en tirer parti. De Cannes à Paris, la distance est longue; Fouché crut avoir le temps d'agir. En précipitant le mouvement, en établissant un gouvernement provisoire, en convoquant la Chambre des députés (mesure que le duc d'Otrante ignorait que Louis XV III allait avoir l'à-propos de prendre) , en faisant appel aux gardes nationales et à tout le pays, il espérait pouvoir s'opposer à la rentrée de l'empereur dans Paris.
1. Maupeou à Glrardin, 11 mars.Fagell à NageJt, 13 mars. (Arcn. Alï. étr., 679.) — Dans une autre lettre (14 mars), Fagell écrivait encore : • Les maréchaux et presque tous les généraux sont fidèles au roi, mais non les soldats qui aiment Bonaparte et dont les serments de fidélité s'évanouissent devant son prestige.... Les troupes manifestent le meilleur esprit jusqu'au moment où elles se trouvent en position d'agir, et alors ellea refusent ».
Si, au contraire, l'opinion bonapartiste entraînant l'armée et le peuple, le complot tournait en faveur de Napoléon, Fouché paraîtrait avoir travaillé pour lui. Quoiqu'il arrivât, le duc d'Otrante serait avec les vainqueurs et profiterait de la situation \
Le S mars, dans la soirée, Fouché fit donc venir le général Lallemand qui se trouvait à Paris sans permission régulière 2, et tout en ne lui révélant rien du retour de l'empereur, il le persuada que la cour avait des soupçons et qu'il fallait exécuter le mouvement sur-le-champ afin de prévenir des mesures répressives. Lallemand partit dans la nuit même pour Lille, où l'un des principaux conjurés, Drouetd'Erlon, commandait les troupes sous les ordres supérieurs de Mortier, gouverneur de la 16e division militaire 3. Le 7 mars, Drouet profitant de l'absence de Mortier expédia aux différents régiments stationnés dans la région l'ordre de se rendre incontinent à Paris4. Ces instructions étaient rédigées de façon à laisser croire aux chefs de corps non affiliés à la conspiration que le mouvement s'opérait en vertu d'un ordre régulier du ministre de la guerre. C'était seulement pendant les étapes que l'on devait les désabuser et entraîner
1 No'.es de Rnigo, citées dans le supplément de la Correspondance de Wellington, IX, 632-838. LaFavette, Mém., V, 354-355, 360. Thibaudeau, X, 235-236. Montholon, Récits, II, 187, 202, 368. Cf. Pasquier, III, 130, 154, 155.
2. Colonel Rapatelà Maison, Laon, 11 mars (Arch. Guerre). — Lallemand avait quitté Laon, siège de son commandement, le i,r mars.
3. Rovigo, Mém., VII, 371. Cf. Montholon, Récita, II, 187, 368, et Pion des Loches, Mes Campagnes, 425, 440.
4. Clarke au roi, 13 mars (Arch. Guerre). Chef du bureau de la justice militaire à Clarke, 19 avril 1816. Rapporteur au 1er Conseil de guerre à Clarke, 4 juillet 1816. D'Espinoisà Clarke, 10 avril 1816 (Dossier de Drouet, Arch. Guerre)
Nous savons que ces ordres furent envoyés le 7 mars, puisque le 8 mars Soult était informé de la trahison de Drouet et écrivait à Mortier : « Je suis informé que le comte Drouet cherche à embaucher les soldats du roi au nom de l'infâme usurpateur Buonaparte. Je vous ordonne de prendre des mesures pour l'arrestation de Drouet. Dès que ce misérable sera arrêté, vous le ferez traduire devant un conseil de guerre et vous veillerez à ce qu'il soit fusillé dans les vingt-quatre heures. » Paris, 8 mars. (Arch. Guerre.)
les soldats à la rébellion 1. Plusieurs régiments se mirent en marche le 8 et le 9 mars. Mais le retour soudain de Mortier déconcerta Drouet qui s'empressa, le 8 mars, de révoquer ses ordres de la veille et du matin. Les troupes qui n'avaient pas encore commencé leur mouvement restèrent dans les garnisons ; celles qui étaient déjà en route rétrogradèrent. On vit ainsi rentrer à Arras les cuirassiers royaux (ex-grenadiers à cheval) trois jours après leur départ 2.
Seuls les chasseurs royaux (ex-chasseurs à cheval de la garde) n'eurent pas avis du contre-ordre, leur
1. Rapport du général Lion, Ham, 12 mars, lu le 13 mars à la Chambre des députés. Sous-préfet de Saint-Quentin à Clarke, 14 mars (Arch. Guerre). Préfet de l'Aisne à Montesquiou, 12 mars (Arch. nat. F. 7, 3146). — D'Erlon avait même donné les ordres au nom de Mortier.
2. Rovigo, Mém., VII, 371. Cf. Duc d'Orléans, Mon Journal, 28-30. Pion des Loches, Mes Campagnes, 440. Benoist à Barante, Paris 12 mars (Barante, Souv., II, 104).
Le duc d'Orléans croit que Drouet n'était pas coupable et avait voulu envoyer à Paris des troupes au secours du roi (dès le 7 mars !), mais il ne donne à l'appui de cette opinion que des conjectures qui sont en contradiction avec les faits et avec tous les témoignages. Drouet, lors de son arrestation, prétendit aussi n'avoir agi que dans l'intérêt du roi et persuada même de son innocence le bon maréchal Mortier, (Clarke au roi, 13 mars. Arch. Guerre). Après les Cent Jours, il protesta encore contre les soupçons* qui avaient motivé son arrestation (Drouet à Gouvion Saint-Cyr, 48 juillet. Dossier de Drouet). Il prétextait de l'ordre postérieur du ministre (ordre envoyé le 9 mars et reçu le 10) de diriger sur Paris un certain nombre de régiments, pour dire qu'il n'avait fait que devancer les instructions du gouvernement. Cette mauvaise défense ne saurait être prise au sérieux.
En 1816, Drouet fut condamné à mort par contumace « pour avoir, de sa propre autorité, fait mouvoir des troupes hors de son commandement et avoir trahi le roi et attaqué la France à main armée ». Mais aucune pièce ne fut produite à ce procès, non plus d'ailleurs qu'aux procès des frères Lallemand et de Lefebvre-Desnoëttes (sauf à celui-ci deux dépositions écrites que le général d'Aboville et le major Laine donnèrent seulement en 1816). Une lettre du chef du bureau de la justice militaire à Clarke, du 19 avril 1816 (Arch. Guerre, dossier de Drouet) nous apprend que toutes les pièces relatives au complot de ces généraux, que l'on avait réunies avant le 20 mars pour leur procès, furent brûlées pendant les Cent Jours.
Si l'on réfléchit que Fouché avait été l'instigateur de cette tentative, qu'il fut ministre de la police au retour de Napoléon et qu'il pensait dès lors à être ministre de Louis XVIII, on s'explique la destruction de ces pièces.
ardent général Lefebvre-Desnoëttes n'ayant vraisemblablement pas voulu en tenir compte. Les chasseurs quittèrent Cambrai le 9 mars avec un détachement du 21e de ligne et vinrent couchera La Fère1. Le plan était de s'emparer de l'arsenal. Dans la matinée du 10, Lefebvre-Desnoëttes, Lallemand, arrivé de Laon, et son frère, le général d'artillerie Dominique Lallemand, employé à La Fère à rendre les comptes de l'artillerie de la garde dont il avait été chef d'étatmajor pendant la campagne de France 2, tentèrent de gagner à leur projet le général d'Aboville, le major Pion des Loches et les officiers du 2e d'artillerie à pied. Ces ouvertures ayant été mal accueillies, ils voulurent du moins entraîner une partie des soldats et haranguèrent les quatre compagnies que le major avait postées à la Porte de Laon. Au commandement de Dominique Lallemand, les canonniers avaient déjà fait par le flanc droit, lorsque les représentations énergiques du chef de bataillon Bosquette les rappela au devoir. Un seul homme se joignit à la colonne qui s'éloigna en criant : Vive l'empereur ! et en jetant sur la route cocardes blanches et décorations du Lys. A quelque distance de la ville, les chasseurs rencontrèrent un convoi de dix bouches à feu qui se rendait de Vincennes à La Fère. Ils décidèrent sans peine ce détachement à marcher avec eux. Arrivés à Ghauny dans l'après-midi, les soldats brisèrent les enseignes portant les armes royales et contraignirent les habitants de crier : Vive l'empereur ! mais les généraux ne parvinrent pas à ébranler la fidélité du 2e escadron des dragons royaux, en garnison dans cette
1. Rapport du général LK,n, Ham, 12 mars, lu !e 13 Mars à la Chambre des députés. Rapport des sous-préfets de St-Quentin et de Senlis, 11, t2 et 13 mars. (Arch. nat. F. 7, 3147.)
2. Dossiers des généraux Lallemand (Arch. Guerre). Laine, qui avait fait sa carrière dans la cavalerie, s'appelait François-Antoine.
ville. La colonne coucha le 10 mars àNoyon et en repartit le lendemain de grand matin1.
Compiègne allait être le terme de cette aventureuse promenade militaire. Prévenu de l'approche des rebelles, le major Laine, du 7e de chasseurs, lit sonner la générale. Gomme les hommes bridaient leurs chevaux, plusieurs officiers envoyés en parlementaires par Lefebvre-Desnoëttes se présentèrent à l'entrée du quartier. Laine les somma de se retirer, et l'un d'eux ayant voulu passer par la grille entr'ouverte, le major le repoussa en le frappant du poing et ferma la grille. « — Le général Desnoèttes vous fera pendre ! » s'écria l'officier furieux. « — Dites à votre général, riposta Laine, que s'il méfait son prisonnier je lui demande l'honneur d'être fusillé, car je le traiterai de môme s'il tombe entre mes mains. » Les officiers s'éloignèrent ; mais bien que pendant cette scène, les chasseurs du 7e n'eussent manifesté aucune disposition hostile, le colonel, M. de Talhouet, jugea prudent ne point attendre la troupe révoltée. Il emmena incontinent son régiment à Senlis 2. Les chasseurs royaux entrèrent dans Gompiègne sans résistance, et comme à Ghauny, à Guise et à Noyon, ils brisèrent les enseignes décorées de fleurs de lys, maltraitèrent les habitants qui refusaient d'acclamer Napoléon et dirent qu'ils allaient coucher au Louvre 3
L'attitude des canonniers de La Fère et des dragons de Ghauny et le brusque départ des chasseurs de
1. Déposition écrite du général d'Aboville (Procès de Lefebvre-Desnoëttes, 8-12, Pion des Loches, Mes Campagnes, 421-436). Rapport précité du général Lion. Rapport de Moncey, Il mars. Chef d'escadrons Lepage à colonel Guichard,Chauny,tO mars. Colonel Guichard à général de Saint-Alphonse, Soissons, il et 12 mars (Arch. Guerre).
2. Déposition écrite du major Laine (Procès de Lefebvre-Desnoëttes, 6-8. Rapport de Moncey, 11 mars (Arch. Guerre).
3. Rapport de Moncey, il mars. Sous-préfet deCompiègneàSoult,ll mars (Arch. Guerre).
Compiègne commençaient cependant à faire réfléchir les officiers. Au lieu d'agir de concert avec douze ou quinze mille hommes qui devaient rallier chemin faisant, comme l'avait annoncé Lefebvre-Desnoëttes, le régiment continuait à courir les grandes routes seul avec un escadron de dragons, un bataillon de ligne et une batterie d'artillerie. Le général Lion, major, etles chefs d'escadrons déclarèrent à Lefebvre-Desnoëttes qu'ils se refusaient désormais à le suivre et qu'ils n'avaient plus qu'à implorer la clémence du roi. Besnoëttes, désespérant aussi du mouvement sur Paris, proposa de se jeter en partisans vers Lyon. Sa proposition ayant été repoussée, il prit des vêtements civils et sortit de Compiègne dans la nuit ainsi que les frères Lallemand, le colonel Marin, ex-chef d'escadrons de l'artillerie de la garde, et quelques officiers. Le lendemain, les différents corps se mirent en route séparément pour regagner leurs garnisons1. Le général Lion, que Napoléon avait appelé jadis : « Mon lion du 2e chasseurs2 », adressa de Ham un rapport au ministre ; il y présentait les choses sous l'aspect le moins défavorable pour lui et ses officiers et soldats, affirmant qu'ils avaient été abusés et protestant de leur fidélité au roi 3.
On était dans un moment à accepter sans y regarder de trop près les actes de repentir, fussent-ils tardifs ou suspects. Le général Lion fut nommé au commandement des chasseurs royaux en remplace-
1. Rapport du général Lion, Ham, 12 mars, lu à la Chambre des députés le 13 mars. Sous-préfet de Compiègne à Maison, 12 mars. Colonel Guichard à Maison, Soissons, 12 mars. Sous-préfet de Saint-Quentin à Clarke, 14 mars (Arch. Guerre).