NAPOLÉON EMPEREUR A LYON
départ, le 13 mars, au delà du faubourg de Vaise jusqu'où raccompagne la foule des Lyonnais. A Villefranche des arbres de la liberté s'élèvent sur les places, les maisons sont pavoisées aux conteurs de la nation et décorées d'aigles en papier doré. Dans cette petite ville qui ne comptait pas, en 1815, plus de quatre mille habitants, il y avait soixante mille paysans venus des environs pour voir l'empereur. A dix lieues à la ronde tous les villages étaient désertés. L'écrivain royaliste Fabry conte que deux paysans achetèrent à l'aubergiste, pour les garder comme reliques, les os du poulet mangé par l'empereur à son déjeuner *. De Villefranche, Napoléon alla coucher à Mâcon. Le préfet Germain et le maire en étaient partis dès l'avant-veille, au milieu des huées de la populace. La réception enthousiaste des Maçonnais n'empêcha pas l'empereur de leur reprocher d'avoir, l'année précédente, rendu la ville à un peloton d'Autrichiens. « — Vous n'avez point soutenu l'honneur des Bourguignons. »« — Sire, réponditun conseiller municipal, nous étions mal dirigés ; vous nous aviez donné un mauvais maire. » « — C'est bien possible, répliqua l'empereur : nous avons tous fait des sottises. Il faut les oublier et ne plus nous occuper que du salut et du bonheur de la France 4. »
En arrivant, le lendemain 14 mars, à Tournus et àChalon,où flottaient depuis le 12 les drapeaux tricolores3, les premiers mots de l'empereur furent pour féliciter les habitants de leur vaillante conduite pendant l'invasion. « — Je n'ai point oublié, dit-il,
1. Fabry, Itinéraire de Buonap., 88-89. Laborde, Relation de Vile d'Ecbe, 115. Peyrusse, Mémorial de Vile d'Elbe, 296.
2. Flcury de Chaboulon, II, 227-228. Fabry, 89-91. Relation du Moniteur, 13 mars.
3. Rapports du général Rouelle, 12 et 13 mars. Rapprt du vicomte de Saillan, 14 mars. (Arch. Guerre ">
que vous avez quarante jours résisté à l'ennemi, etbravement défendu le passage de la Saône. » Sur son désir de connaître celui d'entre eux qui dans ces circonstances s'était particulièrement distingué, la foule nomma le maire de Saint-Jean-de-Losne. « — Je le décore, dit l'empereur. C'est pour des braves comme lui et comme vous que j'ai institué la Légion d'honneur et non pour les émigrés pensionnés par vos ennemis. » Il décida en outre que les villes de Tournus, de Ghalon et de Saint-Jean-de-Losne porteraient désormais dans leurs armes l'aigle de la Légion ' .
L'empereur avait su à Lyon l'arrivée du maréchal Ney en Franche-Comté. Selon Rovigo, c'était de tous les maréchaux celui que Napoléon craignait le plus. L'empereur, assure au contraire Fleury de Chaboulon, apprit avec plaisir que le commandement des troupes destinées à agir les premières contre lui avait été confié à Ney. Ces deux sentiments opposés ne sont pas inconciliables. Napoléon connaissant l'extrême violence du maréchal pouvait redouter de lui quelque coup de tête, mais il avait plus à espérer de sa nature impressionnable et spontanée que de la fermeté d'un Macdonald ou d'un Suchet. Quoi qu'il en soit, l'empereur dépêcha avant son départ de Lyon plusieurs émissaires au maréchal Ney, ainsi d'ailleurs qu'à différents généraux*. La fascination qu'il avait exercée sur le bataillon de Laffray, la conduite de la garnison de Grenoble, l'élan de la garnison de Lyon ne laissaient plus de doute à l'empereur sur les sentiments des troupes. Il savait que les chefs les plus aimés n'entraîneraient au pis-aller contre lui qu'un très petit nombre de leurs soldats. Lui-même, sans compter le
i. F. de Chaboulon, II, 230-231. Fabry, 91. Relation du Moniteur, 23 mars. Bulletin des Lois, 25 mai.
2. Interrogatoire de Ney. {Procès, II, 101-102.) F. de Chaboulon, II, 224. Kovigo, VII, 369. Las Cases, VI, 199.
peuple de Lyon et des milliers de paysans, avait déjà un vrai corps d'armée: les troupes de l'île d'Elbe, un fort bataillon d'officiers à la demi-solde, dix régiments de ligne, trois de cavalerie, un du génie et deux d'artillerie, avec trente pièces de campagne 1. Rien ne semblait pouvoir désormais arrêter son triomphe, mais une tentative désespérée du maréchal Ney pouvait l'ensanglanter.
Ney était arrivé le 10 mars à Besançon, siège de son commandement, sous l'impression de ses paroles au roi qu'il ramènerait Bonaparte dans une cage de fer. Cette expression lui paraissait même si heureuse qu'il la répéta au sous-préfet de Poligny, et celui-ci ayant objecté que mieux vaudrait le ramener mort dans un tombereau, le maréchal reprit : « — Non, vous ne connaissez pas Paris. Il faut que les Parisiens voient2. » Il disait encore: « — C'est bien heureux que l'homme de l'île d'Elbe ait tenté sa folle entreprise, car ce sera le dernier acte de sa tragédie, le dénouement de la Napoléonade. » Toutes ses paroles respiraient l'exaltation et même la haine : « — Je fais mon affaire de Bonaparte, répétait-il. Nous allons attaquer la bête fauve 3. »
La difficulté était d'avoir une meute. La garnison
«. 5*, 7* et il" de ligne, 4e de hussards, 3* du génie, 4e d'artillerie (garniion de Grenoble) ; 20» et 24e de ligne et 13e de dragons (garnison de Lyon) ; 23e, 36», 39e, 72e et 76e de ligne, 3e de hussards, 4e d'artillerie à cheval (ces troupes, dirigées primitivement sur Lyon pour y former l'armée du comte d'Artois, puis rappelées en arrière, rejoignirent l'empereur du 11 au 13 mars, les unes à Lyon, les autres entre cette ville et Màcon. Voir 1815, I, 281).
2. Dépositions du sous-préfet de Poligny. (Procès de Ney, 11, 180.)
3. Dépositions du colonel de Saint-Amour, du général Durand, du marquis de Saurans, du comte de Scey, de Grivel, de Bourcier, de Cayrol. [Procès de Ney, II, 115, 151, 157, 172-173, 180, 183, et dossier de Ney, Arch. Guerre.)
de Besançon, dont le général de Bourmont avait fait filer tous les disponibles vers Lyon, par Lons-le- Saunier, ne comptait plus que quatre à cinq cents hommes des dépôts, la plupart d'une fidélité suspecte. Les officiers disaient qu'ils pourraient maintenir leurs hommes si on laissait la troupe dans les casernes, mais qu'une fois mise en route et en contact avec la population ils ne répondaient plus de rien ' . En outre, Ney se trouvait sans instructions précises. Il avait dû d'abord être le lieutenant du duc de Berry, mais le duc de Berry était resté à Paris. Maintenant, il devait prendre les ordres du comte d'Artois. Il lui écrivit que, jugeant sa présence inutile à Besançon, il le priait de l'appeler à Lyon pour l'employer à l'avant-garde de son armée i. Cette lettre demeura naturellement sans réponse, le comte d'Artois n'étant plus à Lyon et n'ayant plus d'armée.
Au manque de nouvelles allaient succéder les mauvaises nouvelles. Le duc de Maillé, premier gentilhomme de Monsieur, arriva le soir du 10 mars à Besançon où il croyait trouver le duc de Berri. Il avait quitté Lyon la veille, et il n'apportait aucun ordre au maréchal. Il lui apprit seulement la défection de Grenoble et la retraite projetée du comte d'Artois vers Roanne. Ney pensa d'abord à partir pour Roanne afin d'y rejoindre Monsieur, mais il s'arrêta à une résolution plus militaire qui consistait à réunir ses troupes à Lons-le-Saunier. Là, il serait au centre des opérations et pourrait déboucher par Bourg, selon les circonstances, sur le flanc ou sur les derrières de Napoléon. Après avoir conjuré le duc de Maillé, à qui il exposa son nou-
i. Déposition de radjudant-commandantPréciiamp.(Proeèsrf<? Ney. II, 178.)
2. Ney au comte d'Artois, Besançon, 10 mars. {Procès de Ney, U, 138-284.)
— Ce môme jour, Ney fit part au ministre de la Guerre de ses incertitudes
et des difficultés de sa situation (Ney à Soult. Besançon, 10 mars, 4 h.
après-midi. Dossier de Ney, Arch. Guerre).
veau plan, de lui faire envoyer néanmoins des instructions du comte d'Artois, il donna des ordres pour le départ des dépôts de Besançon, instruisit Soult de ses dispositions et quitta la ville le 11 mars en compagnie de Bourmont '. Ce général, ancien vendéen, était le meilleur lieutenant que Ney pût avoir pour cette campagne. Il allait s'en adjoindre un second, moins bourbonien mais plus anti-bonapartiste encore, le général Lecourbe, qui malgré ses beaux services avait été rayé des cadres après le procès de Moreau. Lecourbe, réintégré dans son grade par Louis XVIII et chargé d'une inspection générale, habitait le Jura. De sa propre autorité, Ney le nomma au commandement de la subdivision*. Dès son arrivée à Lons-le-Saunier, dans la nuit du 11 au 12, le maréchal fit appeler le préfet, le marquis de Vaulchier, et se concerta avec lui. Dans la matinée, il vit les chefs de corps et les chefs de services, dépêcha des estafettes pour hâter la concentration de ses troupes et écrivit une nouvelle lettre à Soult, l'informant que dès qu'il aurait de l'artillerie, il se porterait à Bourg afin de manœuvrer vers Mâcon 3.
Ney savait que le comte d'Artois avait quitté Lyon, mais il ignorait encore si Napoléon y était entré. Dans la soirée, il l'apprit d'un négociant nommé Boulouze, qui avait fui, le 11 au matin, le tumulte de Lyon. Boulouze lui dépeignit l'enthousiasme furieux des soldats et du peuple en voyant la redingote grise. « — Quand Bonaparte a passé les troupes en revue sur la place Bellecotir, ajouta-t-il, il a dit '
1. Dépositions du duc de Maillé, du marquis de Saurans et du colonel de Prechamp. {Procès, II, 1G8-169, 170-171, 17 .) Ney à Soult, Besançon H mar*. 9 h. matin. (Dossier de Ney, Arch. Guerre.)