‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 170 sur 272 · LE ROI À LILLE · texte numérisé non relu

LE ROI À LILLE

Le roi dîna à six heures. Le prince de Condé était arrivé. Il demanda gravement si le roi ferait le lendemain, Jeudi-Saint, la cérémonie du lavement des pieds1. Au sortir de table, on rouvrit la délibération. Le duc d'Orléans prit la parole, et après avoir résumé tout ce qui avait été dit dans la journée, il conclut que vu le mauvais esprit des troupes et l'impossibilité de faire entrer dans la place la Maison militaire, le roi ne pouvait pas restera Lille. Il devait, à son avis, se rendre à Dunkerque. Dans cette place, « petite mais très forte », la population n'était pas moins royaliste qu'à Lille, les quatre cents hommes formant toute la garnison seraient contenus facilement par la Maison militaire; enfin, grâce à la mer, on resterait toujours en communication avec l'Angleterre et les Pays-Bas. Blacas et les maréchaux approuvèrent ce conseil, le roi parut persuadé : le départ fut fixé à minuit. Mais une demi-heure après qu'on s'était séparé, Louis XVIII fit prévenir le duc d'Orléans qu'il avait changé d'avis et préférait rester à Lille. Il persista dans cette résolution toute la matinée du lendemain malgré de nouvelles instances du duc d'Orléans. Celui-ci commençait à désespérer quand, vers midi, le roi le fit appeler et lui annonça que décidément il partirait à trois heures, mais qu'au lieu d'aller à Dunkerque il irait à Ostende d'où il pourrait, selon les circonstances, s'embarquer pour Douvres ou revenir à Dunkerque par mer2. Le roi pensait qu'il ne serait guère plus en sûreté à Dun-

frontières de mes États, mais j'espère qu'elles n'entreront pas en France. » {Dispatcha of Wellington, Supplément, IX, 620.) — Cette lettre est assez inexplicable, étant donnée celle que le roi écrivit quelques jours plus tard à l'empereur d'Autriche : « C'est avec la plus entière confiance que je sollicite votre appui pour moi et mon peuple opprimé. » Ostende, 27 mars (Arch. Aff. étr., 646;.

\. Macdonald, Souvenirs, 376

î. Duc d'Orléans, Mon Journal, 95, 97-105. Cf. Macdonald, Souv., 37|.

kerque qu'à Lille ; c'est pourquoi il avait contremandé son départ, la nuit précédente. Son désir secret était de se réfugier en Angleterre pour y attendre les événements en toute sécurité. Il n'osait pas l'avouer franchement. Delà, ses tergiversations incessantes qui étaient feintes et ses continuels changements d'idée qui n'étaient qu'apparents. C'est ainsi qu'aux Tuileries, il avait semblé hésiter pendant huit jours entre tous les partis, alors qu'il était absolument déterminé à quitter Paris si Napoléon s'en approchait. Après que le roi eut annoncé sa résolution d'émigrer, Macdonald lui dit : « — Sire, j'ai fait loyalement tout ce qui a dépendu de moi pour maintenir l'autorité de Votre Majesté et pour la retenir dans ses Etats. Elle veut les abandonner. Je la conduirai en sûreté jusqu'à la frontière, mais je n'irai p<^ plus loin. Je ne lui serais plus qu'un être à charge . Il peut survenir tel événement à l'intérieur, en son absence, qui ne peut durer que quelques mois, et je pourrai lui être en France beaucoup plus utile qu'ailleurs l. » Mortier exprima à Louis XVIII la même détermination de rester en France, sans toutefois invoquer les mêmes motifs ; il ajouta qu'il priait le roi de lui indiquer quelle conduite il devrait suivre, après son départ, comme gouverneur de la 16e division militaire. « — Faites ce que les circonstances vous indiqueront, dit le roi. Si elles vous obligent à mettre une autre cocarde à votre chapeau, faites-le. Vous conserverez toujours la mienne dans votre cœur, et je suis sûr que vous la reprendrez dans l'occasion. » « — Je conserverai toujours dans mon cœur le souvenir des bontés de Votre Majesté,» se contenta

1. Macdonald, 5oww.,378. — Le duc d'Orléans (Mon Journal, 106) prête au maréchal des paroles d'un caractère tout autrement élevé, mais il faut bien •uivre la version du duc de Tarent» lui-mêm«.

de répondre Mortier. Le duc d'Orléans demanda à son tour les ordres du roi. « — Ma foi, vous pouvez faire tout ce que vous voudrez. » « — Eh bien, repartit le prince, puisque Votre Majesté me laisse cette latitude, je resterai dans la place aussi longtemps que je conserverai quelque espoir de pouvoir y soutenir sa cause. Je crains que ce ne soit pas bien long. Puis je me rendrai en Angleterre pour y rejoindre ma femme et mes enfants 1. »

A trois heures, le roi monta en voiture. Les acclamations du peuple le saluèrent une dernière fois, mais à la sortie de la ville un incident se produisit. Les soldats de garde ne voulaient pas ouvrir la porte. Mortier dut rappeler sévèrement l'officier à l'obéissance et menacer les hommes. Le maréchal et le duc d'Orléans accompagnèrent le roi jusqu'au bas des glacis, puis ils rentrèrent dans la place. Les voitures passèrent la frontière à Menin. L'escorte de cuirassiers s'arrêta et le maréchal Macdonald prit congé du roi en lui disant: « — Au revoir, Sire, dans trois mois s. » Combien de sang français allait couler pour que ce souhait se réalisât !

Aussitôt que Macdonald fut de retour à Lille, le duc d'Orléans l'appela à une conférence où se trouvaient réunis Mortier, les généraux et les chefs de corps. Il fut démontré quïl n'y avait plus rien à faire et que de plus longs efforts ne mèneraient qu'à compromettre le prince et ceux qui les tenteraient avec lui. Le duc d'Orléans se décida à partir dans la nuit 3. Auparavant, en qualité de comman-

i. Duc d'Orléans, Mon Journal, 106-107.

2. Duc d'Orléans, Mon Journal, 107. Mortier à Davout, Lille, 24 mars Macdonald à Davout, Paris, 27 mars (Registre de Macdonald, Arch. Guerre). Blacas à Talleyrand, Bruges, 24 mars (Mém. de Talleyrand, III, 129-130). Macdonald, Souvenirs, 380.

3 Duc l'Orléans, 107. Macdonald, 381

dant en chef des troupes stationnées dans le département iu Nord, il rédigea cette circulaire qui fut transmise par Mortier aux officiers généraux ' : « Je vous préviens, mon cher général, que les malheureuses circonstances où nous nous trouvons ayant déterminé le roi à sortir de France cet après-dîner, je vous dégage de l'observation des ordres que je vous avais transmis en son nom. Je m'en rapporte à votre jugement et à votre patriotisme pour faire ce que vous croirez le plus convenable aux intérêts de la France*. » Cette lettre n'était peut-être pas d'un Bourbon, mais elle était d'un Français.

Quand le duc d'Orléans eut exprimé son intention de quitter la ville, Mortier lui confia avoir reçu dans la journée l'ordre d'arrêter le roi et les membres de sa famille qui se trouveraient à Lille. « Le maréchal, ajoute Louis-Philippe dans son Journal, me pria de n'avoir aucun égard à ce qu'il venait de me dire et de rester à Lille aussi longtemps que si je n'en avais pas eu connaissance \ » La confidence n'était point faite cependant pour retenir le duc d'Orléans. Il est »

1. Mortier aux officiers généraux de la 16» division militaire, Lille, 23 mars (Arch. Guerre).

2. Un exemplaire de cette lettre circulaire, datée de Lille, 23 mars, et adressée au général Lahure, commandant à Douai, se trouve aux Arch. de la Guerre. Le texte en est parfaitement conforme à celui que le duc d'Orléans donne dans son journal.

D'après Fleury de Chaboulon, Mém., I, 306, le duc d'Orléans aurait dit en quittant la France au colonel Athalin, l'un de ses aides de camp : « — Allez reprendre la cocarde nationale. Je m'honore de l'avoir porté© et je voudrais pouvoir la porter encore. » D'après Barante {Souv., II, 120), le prince aurait demandé à voir la cocarde que le général Albert avait dans sa poche et aurait dit en soupirant : « — Je ne me suis jamais battu que pour celle-là. » Il est certain que dans l'armée, en mars et en avril 1815, on attribuait des propos semblables au duc d'Orléans, i Les officiers "»,t les soldats, dit le chevalier d'Arthez, parlent avec beaucoup d'éloges du duc d'Orléans. On répète ses dernières paroles en quittant la France. » Rapport à Wellington, 9 avril (Dispatchs of Wellington, Supplément, X, 57).

3. Duc d'Orléans, Mon Journal, i08 Cf. le Journal Universel, de Gand. (n° l), qui relate le même fait d'après une lettre du duc d'Orléans.

môme présumable que si Mortier parla de ces prétendus ordres, ce fut afin de presser le départ du prince *, car il n'y a aucune preuve qu'ils aient été envoyés*. Tout au contraire, une lettre écrite par Davout le 23 mars à Exelmans — seul document authentique qui existe sur cette question — est ainsi conçue : « Il est nécessaire que les troupes impériales se présentent sous les murs de Lille avec la cocarde tricolore... Si le roi y était encore, on le laisserait aller en Belgique avec les princes et. ceux qui voudraient le suivre 3. »

1. Cf. Rovigo, Mém., VII, 391, et la lettre de Davout à Exelmans, 23 mars (Corresp., 1492) : « ... Je sais positivement que le maréchal Mortier est très bien disposé et qu'il n'attend que l'apparition de l'armée impériale pour se déclarer. »

2. Ni dans la correspondance de Napoléon (lettres publiées et lettres inédites conservées dans les différentes archives) ni dans aucune pièce des Archives Nationales, des Archives de la Guerre et des Archives des Affaires étrangères, il n'y a le moindre indice de cet ordre. Comment, s'il lui eût été transmis, Mortier n'y eût-il pas fait allusion dans sa lettre du 24 mars à Davout (Arch. Guerre) où il rend compte des événements de Lille et du départ du roi? On doit remarquer encore que la lettre de Napoléon à Davout du 21 mars {Corresp., 21692) porte : « Faites connaître au commandant de la 16" division militaire (Mortier) que le roi se dirigeant du cùté de Calais, il ait à réunir ses troupes et à marcher dessus pour dissiper les rassemblements et reprendre les trésors que portent les agents du roi ; » et que la dépêche, du 21 mars, de Davout aux commandants des places fortes du Nord (Arch. Guerre), porte : * L'empereur prescrit de refuser l'entrée des places au roi, aux princes et aux agents des Bourbons. » Il n'est pas question là d'arrestation. — On peut rappeler enfin la lettre de Napoléon à Grouchy, 11 avril (Corresp., 21.796) : « Constant dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner que les membres de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon intention est que vous donniez des ordres pour que le duc d'Angoulême soit embarqué à Cette. »

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