LA DUCHESSE D'ANGOULÊME A BORDEAUX
encore sincèrement dévoué au roi, le maire, le trop fameux Lynch, s'occupèrent d'organiser des compagnies de volontaires et d'officiers à la demi-solde. La duchesse d'Angoulême secondait ses partisans « en s'efforçant de se populariser par divers moyens assez éloignés de son caractère », écrivait M1Ie d'Uzès à sa mère. Les caisses publiques étaient vides. Une souscription fut ouverte qui monta en un seul jour à 700,000 francs — sur le papier, car l'argent comptant étant rare, on ne put recueillir qu'une infime partie des sommes souscrites1.
On était dans l'attente anxieuse des* événements lorsque, le 23 mars, arriva le baron de Vitrolles. Au moment du départ du roi, il avait été chargé d'aller organiser la résistance dans le Midi. Il comptait établir à Toulouse le siège du gouvernement royal. De là, il correspondrait avec les préfets, appellerait les populations aux armes, lèverait des contributions extraordinaires et fournirait argent et combattants aux armées du duc de Bourbon, de Gouvion-Saint- Cyr et du duc d'Angoulême. En attendant un renfort d'Espagnols que ce bon Français se préparait à demander au cabinet de Madrid, il voulait employer seulement des volontaires royaux et des gardes nationales. Les régiments de ligne seraient disloqués, répartis en petits détachements et enfin licenciés. Vitrolles exposa ces projets à la duchesse d'Angoulême, à Laîné, qui venait aussi d'arriver de Paris, à Lynch, au préfet, au général Decaen. Chacun y donna son assentiment. Seul Decaen fit quelques objections, licencier la garnison de Bordeaux lui paraissant impossible. Il
1. Mu« d'Uzès à sa mère, Bordeaux, 20 et 23 mars. Préfet de Bordeaux & Montesquiou, 21 mars (Arch. nat. F. 7, 3740, et F. 7, 3774). Rapport de Lynch (cité dans l'appendice de VExposê justificatif, de Clausel, 99-100). Martignac, bordeaux en 1815, 7-9. Cf. Clausel à Davout, 21 mai (Arch. Guerre).
dit qu'à l'exception d'un bataillon détaché au fort de Blaye, dont l'esprit était mauvais, les deux régiments qui la composaient (le 8e et le 62e de ligne) resteraient probablement fidèles, mais qu'ils se mutineraient au premier ordre de licenciement. Le général consentit d'ailleurs à l'envoi à Blaye d'un bataillon de garde nationale qui contiendrait les soldats et les empêcherait de livrer la place. Le lendemain, tandis que Vitrolles partait pour Toulouse après avoir réquisitionné, au profit de la duchesse d'Angoulême, une somme de 400,000 francs en dépôt chez le consul anglais et provenant de droits de douane, un fort détachement de gardes nationaux fut dirigé sur la citadelle de Blaye. Mais le gouverneur leur en refusa l'entrée, sous prétexte qu'il ne voulait pas introduire dans la place de pareils bandits. A lire entre les lignes d'un rapport de Lynch, il semble en effet que pendant la route les gardes nationaux avaient mérité cette qualification par leur indiscipline et leurs excès1.
Le 29 mars, on apprit que Clausel, arrivé l'avantveille à Angoulême où déjà flottait le drapeau tricolore, marchait sur Bordeaux. (Ses forces se montaientàdouze gendarmes !)Decaen ordonna aussitôt au vicomte de Pontac, colonel de la garde nationale, de se porter avec 500 gardes et volontaires et deux canons à Saint- Vincent et à Saint-Pardou pour défendre le passage de la Dordogne. On avait encore foi dans la résistance. Les officiers de la garde nationale donnèrent un banquet aux officiers de la ligne
1. Vitrolles, Mém , II, 366-374. Martignac, Bordeaux en mars 18 15, 10-12. Rapport de Lyn^i {Exposé justificatif de Clausel, 100-101). — Sur les demandes de tripes à l'Espagne de Vitrolles et du duc et de la duchesse d'Angoulême, voir les lettres de Decaen à Harispe, Bordeaux, 29 mars, et de Clausel à Davout, Bordeaux, 4 avril (Arch. Guerre), et les lettre* du duc d'Angoulême et de Vitrolles saisies à Bordeaux par Clausel et publiées dans le Journal de l'Empire du 9 avril.
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qui répondirent par des Vive le roi ! au toast du général Donnadieu : « A la ville de Bordeaux. Puisse le grand exemple qu'elle donne faire rougir et trembler les traîtres1. » Mais l'épreuve approchait. Dans la matinée du 31, Glausel prit position à Gubzac sur la rive droite delaDordogne. Il avait reçu des renforts : dix brigades de gendarmerie et une forte compagnie de voltigeurs détachée delà citadelle de Blaye où l'envoi d'un émissaire avait suffi pour faire déclarer la garnison. Entre Gubzac et Saint- Vincent existait un pont volant; sur l'ordre de Pontac, l'inspecteur du port l'avait rendu innavigable . Quelques voltigeurs de Glausel montèrent en barque, abordèrent le pont et y placèrent le drapeau tricolore. Les royalistes répondirent à cette bravade par une grêle de balles. Les voltigeurs regagnèrent la rive droite, mais le feu des gardes nationaux ne s'arrêta point et bientôt une vingtaine de coups de canon appuyèrent leur fusillade. Les soldats avaient l'ordre formel de ne point tirer. Ils y obéirent d'abord, mais voyant tomber plusieurs de leurs camarades, ils ripostèrent. Un royaliste fut blessé. Glausel fit cesser le feu et obtint non sans peine du comman-
Iant de la rive ennemie l'envoi d'un parlementaire. Tétait Gaye de Martignac fils. Glausel lui dit qu'il tait maître d'entrer à Bordeaux quand il le voudrait, aais que par respect pour la duchesse d'Angoulêmc, i désirait attendre qu'elle eût quitté la ville M ajouta ue personne ne serait inquiété pour sa conduite pas- 6e ou ses opinions, sauf le comte Lynch à qui il onseillait de passer à l'étranger. L'entretien terminé, le général Glausel chargea Gaye de Martignac d'une lettre pour les autorités civiles et militaires de Bor-
kl. Rapport de Clausel à Davout, Saint-André-de-Gubzac, 1er avril (Arch. uerre). Clausel, Exposé justificatif, 14, 16. Martignac, 13-16. Rapport de Lynch, précité, 103-104.
deaux, dans laquelle il déclarait qu'il les rend ni I responsables des malheurs que pourrait entraîner la résistance 1 .
Martignac remit ce message à la duchesse d'Angoulême afin de lui donner la faculté de le communiquer ou de le garder secret. Madame fit appeler Decaen, le préfet, Lynch et Laîné, et après une première délibération, on réunit à l'Hôtel de Ville le conseil général et le conseil municipal. Les conseillers discutèrent sans conclure; la très grande majorité inclinait en secret à la soumission. Une nouvelle conférence eut lieu devant la duchesse d'Angoulême. Laîné opina ardemment pour la résistance. Decaen était découragé et soucieux. « — J'ai réuni ce soir même chez moi, dit-il, les officiers supérieurs, et je leur ai demandé si la troupe combattrait avec la garde nationale pour la cause du roi. Ils ont répondu négativement. Je leur ai demandé si du moins elle resterait neutre ; ils m'ont dit qu'ils n'oseraient pas répondre que les soldats vissent tranquillement tirer sur leurs frères d'armes. » « — Alors, s'écria Laîné, faites partir vos régiments pour Bayonne. » « — Ils n'obéiront pas. » Le général Harispe confirma les paroles de Decaen et ajouta que deux mille Bordelais étaient prêts à se joindre aux soldats contre la garde nationale. La duchesse d'Angoulême, le visage aillonné de larmes, n'intervenait dans la discussion que pour répéter sans cesse que sa personne n'était pas en cause, qu'elle était disposée à donner sa vie, si ce sacrifice pouvait conserver Bordeaux au roi, mais qu'elle était prête à partir si sa présence devait inutilement faire
l. Rapport de Clausel à Davout, Saint-André-de-Cubzac, lcravril (Arch. Guerre). Exposé justificatif de Clausel, 16-23. Rapport de Lynch [ibid. appendice, 103-104). Martignac, Bordeaux en 1815, 17-2?
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courir des dangers à la ville. Il était près de minuit. On pensait à ajourner la décision au lendemain, quand on apprit que les gardes nationaux et les volontaires, qui avaient si bien tiraillé dans la journée à Saint-Vincent et dont Martignac avait dit qu'ils se feraient tuer jusqu'au dernier avant de livrer le passage de la Dordogne, venaient d'abandonner leurs postes sans môme avoir été attaqués. Un délai de vingt-quatre heures fut aussitôt demandé à Clausel, « pour que le départ de madame la duchesse d'Angoulôme pût s'effectuer avec tous les honneurs dus à son rang1 ».
Le lendemain, une lueur d'espoir revint aux partisans de la résistance. Le major de Mallet, que la fuite des gardes nationaux avait laissé en l'air à Saint- Loubès, était rentré à Bordeaux avec le détachement du 8e de ligne au lieu d'obéir aux ordres de Clausel. De cette preuve de fidélité, on conclut que les rapports de Decaen sur l'esprit de la garnison étaient exagérés. De jeunes volontaires royaux, députés par leurs camarades, supplièrent Madame de leur permettre de mourir pour elle. D'autres personnes l'assurèrent qu'elle n'aurait qu'à se montrer aux soldats pour les entraîner. Decaen et Harispe ayant affirmé derechef que tout ordre serait nul et que toute démarche serait inutile et peut-être même dangereuse à cause de l'exaltation bonapartiste, la duchesse d'Angoulême les interrompit : « — Je vais aller visiter les casernes, dit-elle, je jugerai par moi-même de la disposition des troupes. » Les généraux se turent; ils étaient profondément émus tant il y avait dans ces paroles
1. Rapport d1 . Lynch (Exposé justificatif de Clausel, appendice, 10o-107). Ifartignae, Bo\dea»x en mars 1815, 23-34. Relation des événements de Bordeaux {Journal Universel, de Gand, n° 10). Rapport de Clausel à Davoufc Saint-André-de-Gubzac, 1er avril (Arch. Guerre).
sans emphase de véritable grandeur et presque d'héroïsme ' .
La visite aux casernes fut douloureuse comme une montée de calvaire. Madame quitta le palais, escortée par un grand nombre d'officiers et par un détachement de volontaires royaux. Elle entra d'abord à la caserne de Saint-Raphaël. Les troupes étaient sous les armes. La princesse passa devant le front des compagnies du 62% respectueuses mais froides et sombres, puis s'adressant aux officiers qui avaient formé le cercle : « — J'exige que vous parliez avec franchise. Etes-vous disposés à seconder la garde nationale dans les efforts qu'elle veut faire pour défendre Bordeaux?. .. » Les officiers gardèrent le silence. « — Vous ne vous souvenez donc plus des serments que vous avez renouvelés il y a si peu de jours entre mes mains ! S'il existe encore parmi vous quelques hommes qui s'en souviennent, qu'ils s'avancent!... Vous êtes bien peu nombreux. N'importe ! On connaît du moins ceux sur qui l'on peut compter. » Au moment où Madame allait regagner sa voiture, plusieurs soldats s'approchèçent d'elle : — « Nous ne souffrirons pas qu'on vous fasse du mal. Nous vous défendrons. » « — Il ne s'agit pas de moi, s'écria durement la princesse. Il s'agit du roi. Voulez-vous le servir? » « — Dans tout ce que nos chefs nous commanderont pour la patrie nous obéirons, mais nous ne voulons pas de guerre civile et jamais nous ne nous battrons contre nos camarades. » A la caserne du 8e de ligne, la troupe se montra moins soumise encore, et au Château-Trompette, le chef de poste déclara que la duchesse d'Angoulême n'entrerait que sans escorte ; seuls quelques
Martignac Bordeaux en mars 1815. 36-39. Rapport de Lync^, précité, 108. Relation des événements de Bordeaux {Journal Universel, de Gand, n° 10).