LA DUCHESSE D'ANGOULÊME A BORDEAUX
officiers pourraient l'accompagner. Elle n'hésita pas à s'engager sous la voûte obscure de la vieille forteresse. Les soldats étaient en bataille dans la cour, silencieux et farouches. « — Ne me reconnaissez-vous plus, s'écria Madame, moi que vous nommiez votre Princesse!... Adieu! Après vingt ans d'exil, il est bien cruel de s'expatrier encore... Je n'ai cessé de faire des vœux pour le bonheur de ma patrie, car je suis Française, moi !... Et vous, vous n'êtes plus Français... Allez, retirezvous. » L'insulte venait d'une femme. Les soldats se continrent. Un seul dit : « — Je ne réponds rien parce que je sais respecter le malheur. » Frémissante de colère et dévorant ses larmes, la princesse rentra dans la ville l.
Un tout autre spectacle l'y attendait. Une revue de la garde nationale avait été commandée pour trois heures. La milice et les volontaires, formés en ligne sur les quais de la Garonne, dont chaque maison était pavoisée à la couleur royale, criaient avec frénésie : Vive le roi ! Vive Madame ! La princesse fit arrêter ses chevaux et se tenant debout dans la calèche, elle dit : « — Je vous remercie de votre zèle et de votre dévouement. Mais je viens vous demander un dernier sacrifice. Promettez-moi de m'obéir. » « — Nous le jurons ! » « — On ne peut compter sur la garnison. La défense est impossible. Vous avez assez fait pour l'honneur. Conservez au roi des sujets fidèles pour
i. Relation des événements de Bordeaux {Journal Universel, de Gand, n° 10). Cf. Martignac, Bordeaux en 1815, 38-41, et rapp. de Lynch (Exposé justif. de Clausel, appendice, 108). — La légende et l'imagination ont amplifié les événements de cett«» journée d'une foule de détails dont il n'est fait aucune mention dans les documents contemporains. Disons encore que l'auteur de la Relation du Journal Universel, très véridique sauf sur ce point, prête à la princesse une parole assez inexplicable. Elle aurait dit aux soldats du 88 : « — Est-ce bien au régiment d'Angoulême que je parle ?» Or le 8° de ligne était le régiment de Condé. C'était le 5« (en garnison à Grenoble) qui portait le nom de régiment d'Angoulême.
un temps plus heureux... Je vous ordonne de ne plus combattre. » Des cris et des protestations s'élevèrent autour de la voiture. On voulait combattre et mourir pour cette vaillante femme. Des menaces contre les traîtres, c'est-à-dire contre Decaen, Harispe et l'inspecteur des gardes nationales Puységur, se mêlaient aux acclamations. La duchesse d'Angoulême regagna son palais au milieu de ce tumulte qui aboutit à une sanglante échauffourée. Les volontaires s'exaltaient pour la résistance, mais les gardes nationaux, bien que royalistes pour la plupart, s'accommodaient fort bien de la soumission. La compagnie du capitaine Troplong s'étant mise en mouvement afin de se rendre au lieu ordinaire de ses rassemblements et d'y rompre les rangs, un détachement de volontaires cria : à la trahison ! et sans autre explication fit feu sur les gardes. Le capitaine tomba raide mort, les miliciens ripostèrent; des deux côtés, il y eut des tués et des blessés. Accouru au bruit de la fusillade, Decaen faillit être massacré. La mêlée menaçait de «le venir générale, quand à la nouvelle que la troupe sortait des casernes, le calme se rétablit. Peu après, Clauselqui s'était avancé jusqu'à la Bastide, d'où il avait vu sur la rive gauche du fleuve le combat des gardes nationaux, donna un signal auquel on répondit du Château-Trompette en hissant le drapeau tricolore ' .
La duchesse d'Angoulême partit dans la soirée xinsi que le comte Lynch. Le lendemain matin, 2 avril, elle entendit la messe à Pauillac, puis elle monta sur le sloop de guerre The Wanderer mis à sa disposition par le consul anglais. Les volontaires
1. Relation des événements de Bordeaux (Journal Universel, de Gand n° 10). Martignac, Bordeaux en mars 1815, 41-45. Clausel à Davout Bastide, 1er avril, et Bordeaux, 2 avril (Arch. Guerre).
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