‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 2 sur 272 · VIII. Les débats des Chambres. (Août-décembre · texte numérisé non relu

VIII. Les débats des Chambres. (Août-décembre

Le 3 mai 1814, Louis XVIII fit son entrée à Paris, au bruit des cloches et du canon, dans une calèche attelée de huit chevaux blancs ; le 1er juin, le traité de paix signé F avant-veille, les armées alliées se mirent en marche pour repasser les frontières ; le 4 juin, il fut donné lecture aux deux Chambres, en séance royale, de la Charte octroyée. La période des révolutions et des

ferres otait close ; la monarchie héréditaire et l'au-

torité de droit divin étaient rétablies ; le roi légitime, Louis le Désiré, était aux Tuileries, sur le trône de ses ancêtres, dans la « dix-neuvième année » de son règne.

Il ne s'agissait plus que de gouverner.

Pour y réussir, il eût fallu un autre Henri IV, habile, rusé, un peu gascon, indifférent aux principes comme aux préjugés, parlant dans le Conseil avec la fermeté et le prestige d'un capitaine qui s'est taillé son royaume à coups d'épée, actif d'esprit, agile de corps, chaud de cœur, bon enfant et diable-à-quatre. Encore le Béarnais, une fois maître de Paris, avait-il eu moins d'intérêts à concilier, d'alarmes à calmer, de résistances et de partis-pris à vaincre. « — Le plus fort est fait, » disait Louis XVIII en recevant Beugnotà Saint-Ouen. Illusions ! Autant la restauration des Bourbons, si inattendue dans la dernière année de l'empire que l'on a pu, avec apparence, l'appeler miraculeuse, s'était accomplie aisément, autant la tâche du nouveau gouvernement allait être compliquée, difficile et pénible. La royauté avait été accueillie avec enthousiasme par un dixième de la population. Trois dixièmes s'y étaient ralliés par raison. Le reste, c'est-à-dire plus de la moitié des Français, demeurait hésitant, défiant, plutôt hostile. Dans les mois d'avril et de mai, malgré les adhésions empressées des grands corps de l'Etat, des officiers généraux, de la foule des fonctionnaires, malgré les adresses des municipalités et les dithyrambes des journaux, malgré les Te Deum, les pavoisements et les illuminations, il s'en fallait bien que l'opinion fui 'inanimé l .

i. « A l'entrée du roi à Paris, les sentiments les plus opposés se lisaient sur les visages. Ils éclataient dans le cri de : Vive le roi! et ne se révélaient pas moins dans le morne silence des ennemis de la royauté. » Melternich, Mém.t I, 197. — % L'enthousiasme public n'était pas assez gé-

LES OPINIONS AU RETOUR DES BOURRONS à

L'armée en pleine dissolution — il y eut en deux mois 180,000 déserteurs ' — menaçait d'entrer en pleine révolte. Dans vingt villes fortes, la garnison se souleva au cri de : Vive l'empereur! Partout les soldats méconnaissaient l'autorité des chefs, brûlaient ou traînaient au ruisseau les drapeaux blancs, refusaient de prendre la cocarde royale et disaient qu'ils ne serviraient jamais que leur empereur 2.

Dans le peuple des villes, et plus encore chez les paysans, l'opposition était très marquée. Le quai de

néral pour nous rassurer sur les dispositions des Français, et M. L... me dit qu'il ne croyait pas que les Bourbons pussent rester six mois en France après le départ des Alliés. » Journal d'un Officier anglais (Revue Britannique, VIII, 82). - • Il ne faut pas croire que l'opinion pour les Bourbons ait été générale. » Mme de Wimpfen (royaliste) au baron de Stengel, 28 octobre 1814. (Arch. Aff. étrangères, 675). — t Depuis que le roi a mis le pied en France, jamais son gouvernement n'a été affermi ». Rapport général sur l'esprit public, 2 mars 1815. (Arch. nat. F. 7,3739.) » Cf. Duc de Broglie. Souv., I, 256. Rapport général de police, 14 avril. Rapports des préfets, du 21 avril au 22 juin. Minutes de rapports de police générale avril-mai. (Arch. n»t. F'» 582, F. 7. 3204.)

Le mot de Carnot, répété de confiance ou rappelé dans un intérêt politique par tant d'historiens et de publicistes : « Le retour des Bourbons produisit un enthousiasme universel » (Mém. au roi, 20), en a imposé à l'histoire. Or, d'une part, Carnot qui resta jusqu'aux premiers jours de mai 1814 à Anvers, où la garnison tenta de se révolter aux cris de : Vive l'empereur ! ne pouvait être témoin de l'enthousiasme universel des Français. D'autre part, si Carnot s'exprimait ainsi, c'était par un artifice de discussion.. Afin de mieux démontrer l'action néfaste sur l'opinion publique des fautes et des maladresses du gouvernement royal, il commençait par dire qu'à l'origine tout le monde était pour le roi. — Dans une brochure publiée peu après le Mémoire de Carnot ("Réflexions sur quelques écrits du jour, 42-49), Chateaubriand a réfuté cette assertion, que démentent d'ailleurs tous les témoignages. « Nous avons été témoin, dit Chateaubriand, des premiers moments de la Restauration, et nous avons précisément observé le contraire de ce que l'on avance ici... La vérité est que la confiance ne fut pas entière au retour du roi. Beaucoup de gens étaient alarmés, les provinces mêmes agitées, incertaines, divisées. On craignait les fers, on redoutait les vengeances. »

1. Rapp. de Davout à Napoléon, s. d. (du 25 au 29 mars 1815. Arch. nat. AF. IV, 1936). — Un état de situation du 1er janv. 1815 (Arch. Guerre) ne porte les déserteurs qu'au chiffre de 101,503, mais à cette date, un nombre considérable de déserteurs avaient, les uns, rejoint leurs corps, les autres, obtenu des congés absolus. Enfin, les 45.000 ou 48.000 conscrits de 1815, presque tous déserteurs en avril, avaient été régulièrement licenciés par l'ordonnance royale du 15 mai 1814.

2. On trouvera les détails de ces faits dans 1814, 637-638 (éditions de 1889 et suivantes).

Gesvres, où s'assemblaient les ouvriers sans travail, retentissait de cris et de menaces contre les Bourbons. Le 11 mai, une colonne de populaire se porta jusque sous les fenêtres des Tuileries, vociférant : De l'argent ou la mort! Vive l'empereur ! ! « Pour le moment, écrit le 23 avril le duc de X... au comte d'Artois, la masse de la nation donne des regrets au gouvernement d'une régence, et l'armée est toute à Napoléon2. » — « Les campagnes et une grande partie des villes sont en opposition avec les amis du roi, » écrit à Dupont le général Boudin 3. — « Au moins la moitié du peuple, surtout dans les campagnes, écrit le 25 mai àBeugnotun président de collège cantonal, est contraire au rétablissement des Bourbons et ne veut pas se détacher de Bonaparte. Il ne veut pas croire à la réalité et encore moins à la stabilité de cette révolution 4. » A Toulon, le 4 mai, on colle des aigles sur les fleurs de lys des affiches administratives; à Dole, le 9 juin, on appose ce placard : « Vive le roi pour trois jours! vive Bonaparte pour toujours! » En Alsace, en Champagne, en Lorraine, en Franche-Comté, en Dauphiné, dans laSaône-et-Loire, dans la Côte-d'Or, les Charentes, la Corrèze, le Lot, le Loiret, l'Allier, la Nièvre, on lacère les proclamations officielles, on enlève des clochers les nouveaux drapeaux, on insulte, onmaltraite les gens qui portent la cocarde blanche5.

1. Vitrolles à Angles, 12 mai (Registre de corresp. de Vitrolles. Arch. nat. AF* V3). Rapports de police, 14 et 20 avril. Rapport de Huss, 11 mai. Rapport général de police, 15 mai. (Arch. nat. F. 7, 3200* et F. 7. 3733.)

2. Duc de X... à comte d'Artois, 23 avril. (Arch. nat. F. 7, 3200*.)

3. Roudin à Dupont, s d. (lre quinzaine de mai. Arch. guerre .

4. LeUre à Reugnot, 25 mai. (Arch. nat. F'c 26.)— Ce témoin, qui est royaliste et conseille la restriction des droits politiques, n'est donc poin

'•ct.-

5. Rapport général de police, 4 avril. Rulletin de police, 20 et 21 avril, 2 mai, 7 mai, i5mai, 6 juin. Correspomlince des préfets, avril-juin. (Arch nat. F. 7,3779, F. 7, 320 *, Fia 582, F. 7, 3738.) Lettre à Dupont. Strasbourg, 1er mai. Dupont à Reugnot, s. d. (lre quinzaine de mai). Dupont à Reugnot, 25 mai. (Arch. Guerre.)

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