CHAPITRE III L'EMPIRE LIBÉRAL
t. Le mouvement révolutionnaire pendant les Cent Jours. U. Dictature jacobine, autocratie impériale ou régime parlementaire.
III. Le gouvernement sans autorité. — Inertie des préfets. — Hostilité des maires et du clergé.
IV. Les craintes de guerre. — Affaiblissement de l'esprit public. — Troubles et séditions dans les départements.
En débarquant de l'île d'Elbe, Napoléon s'était présenté aux Français non comme le vieil empereur venu pour reprendre le souverain pouvoir et l'appareil monarchique, mais comme le Premier Consul, le soldat de la Révolution, « l'homme du peuple ». Ses proclamations aux habitants des Basses- Alpes, des Hautes-Alpes, de l'Isère, commencent par ce mot : citoyens. Sur toute sa route, il parle en tribun, dénonçant aux passions populaires les émigrés qui prétendent annuler les ventes des biens nationaux, les nobles qui veulent rétablir les privilèges et les servitudes féodales. A Grenoble, il déclare que ses droits ne sont autres que les droits du peuple et qu'il ne les reprend que pour arracher les Français au servage dont ils sont menacés : « — Je veux
être moins le souverain de la France que le premier de ses citoyens. » A Lyon, il annonce qu'il reparait pour défendre les intérêts de la Révolution ; il proteste que le trône est fait pour la nation et non la nation pour le trône ; il rend des décrets révolutionnaires , abolit les titres de noblesse , dissout la Chambre des pairs, bannit les émigrés, séquestre les biens des Bourbons. A Avallon, à Autun, à Auxerre, partout, ce sont les mêmes déclarations : « — Je viens pour délivrer la France des émigrés. » « — Je suis issu de la Révolution. » « — Je suis venu pour tirer les Français de l'esclavage où les prêtres et les nobles voulaient les plonger... Qu'ils prennent garde. Je les lanternerai1. » Du golfe Jouan à Paris, Napoléon se donne comme le chef de la Révolution, et c'est comme le chef de la Révolution qu'il est acclamé sur ce parcours de deux-cent-vingt lieues. Aux Vive l'empereur! s<». mêlent les cris : Vive la liberté ! Vive la nation ! A bas les nobles ! A bas les prêtres ! Mort aux royalistes 2 !
A la rentrée de Napoléon aux Tuileries, à la réapparition des trois couleurs sur tous les clochers, l'effervescence révolutionnaire s'étend et s'accroît. La Marseillaise retentit des Alpes Gottiennes au cap Finistère. Des fédérations et des clubs s'organisent pour « détendre la liberté », « combattre l'inquisition des moines et la tyrannie des nobles », « maintenir
1. Décrets de Lyon, 13 mars (Journal du Rhône, 13 mars, et Moniteur, 22 mars). Napoléon, Corresp., 21,683. Relation du Moniteur, 23 mars. Lieutenantcolonel Laborde, Relation, 94, 109. Berriat-Saint-Prix, Napoléon à Grenoble y 80. Fleury de Chaboulon, Mém., I, 185, 214, 221, 241. Fabry, Itinéraire de Buonaparte, 98.
2 Relation du Moniteur, 23 mars. Laborde, 105, 109. F. de Chaboulon, I, 204, 212-.13, 226. Fabry, 64, 80-82, 91-9^. Rey, Adresse à l'Empereur, 9. Guerres, Campagne de Lyon en 1814-1815, 194-195. Déposition du préfet Capelit (Procèi de Ney, II, 149)
les droits de l'homme menacés parla noblesse héréditaire, honte de la civilisation », « épouvanter les trahisons, déjouer les complots et terrasser la contre-révolution 1 ». C'est la rhétorique de 93 Parmi ces fédérés, il y a beaucoup de vrais patriotes; il y a aussi d^s néo-septembriseurs. Les fédérés de Toulouse promènent un buste de l'empereur en criant : « Les aristocrates à la broche ! » Un fédéré lyonnais harangue ainsi ses camarades : « — Nous savons où sont les royalistes. Nous avons des baïonnettes, sachons nous en servir 2. » Mole dit à l'empereur : « — J'ai peur de la révolution menaçante, prête à vomir encore une fois sur la France la terreur et la rroscription. 8 »
A Bourg, à Nantes, à Rouen, à Lunéville, à Brest à Bourges, à Rennes, à Dijon, on insulte, on menace, on maltraite les nobles et les prêtres. A Paris même, on chante la Marseillaise et le Ça ira ; il y a des bonnets rouges. Un jour, l'empereur traversant à cheval le faubourg Saint-Germain se voit entouré par une foule furieuse qui lui montre de ses poings le.vés les hôtels aristocratiques. « Une seule parole imprudente, dit-il plus tard à Las Cases, ou même une expression seulement équivoque de mon visage, et tout était saccagé. » Le 11 avril, des bandes de
1. Expressions des Adresses pour la formation des fédérations et des préambules des pactes fédératifs de la Bourgogne, de la Bretagne, du Lyonnais, du Languedoc, du Périgord, etc.
Ce furent les Périgourdins et non, comme tout le monde l'a dit, les Bretons qui proposèrent les premiers de se former en fédération. Préfet de la Dordogne à Davout, 30 mars. Arch. Guerre. Mais la fédération bretonne fut formée dès le 25 avril et la confédération périgourdine seulement le 24 mah
2. Extraits delà correspondance de police générale, 17 mai, 5 juin. (Arch. nat. F. 7. 3774). Les crimes des fédérés, 5, 20, 38, etc. Cf. Tableau des événements de Lyon, 109 : * Il y eut des motions féroces. Il n'a pas tenu à quelques orateurs des clubs de Saint-Pierre que nous ne revissions les jours affreux de 93. •
3. Fragment des Mémoires de Mole. (Revue de la Révolution, XI, 95.)
populaire parcourent Saint-Brieuc aux cris de : Vive l'empereur ! les aristocrates à la lanterne ! « Des femmes ont éprouvé des accidents, » rapporte le commissaire de police sans préciser davantage. Le 25 avril, le bruit de l'assassinat de l'empereur s'étant répandu à Tarbes, cinq cents tanneurs et dinandiers s'assemblent pour attendre le courrier de Paris avec l'intention de « faire justice des royalistes » si la nouvelle se confirme. Après l'arrivée du courrier, le rassemblement se dissipe en criant : « Nobles, vous l'avez échappé belle, mais gare à vous ! » A Bordeaux, en Bourgogne et dans le Dauphiné, les nobles redoutent d'être égorgés quand le premier coup de canon tonnera aux frontières. Une nuit, à Strasbourg, on pend à des lanternes trois mannequins avec cocarde blanche au chapeau et décoration du Lys sur la poitrine. Dans l'Isère, le château de Lissy est incendié, dans Scine-et-Oise, le château de Rosny. « On brûle un peu partout, » écrit Montlosier. Dans une commune de la Gorrèze, les paysans démolissent le banc seigneurial de l'église, rétabli six mois auparavant, et en brûlent les débris sur la place publique. Le colonel Cuc écrit de Rodez : « On ne saurait comparer la journée du h* avril qu'à celles qui ont signalé l'aurore de la Révolution. » « Il faut que le peuple fasse sentir sa force, » dit-on à Grenoble. A Dôle, les clubistes réclament la création de papier-monnaie et l'extermination des nobles et des prêtres1.
1. Extraits de la correspondance des préfets et de la correspondance de la police générale, avril à juin. Corresp. du ministre de l'intérieur, 2 avril. Bulletin de Real, 8 avril. Rapport de Lemarois, Rouen, 16 mai. (Arch. nat. F. 7, 3740, F 7, 3774, AF. IV, 1035, AF. IV, 1934, AF. IV, 1937, Fic, I, 26.) Lettres de généraux et commandants de place, rapp. de gendarmerie, etc., du 24 mars au 6 juin. (Corresp. générale, Arch. Guerre.) Montlosier à Baranle, H et 14 avril (Barante. Mém , II, 133-134). Las Cases, Mémor., VI, 388-389. Fragment des Mémoires de >.;'o!e, précité.
Cf. Benjamin Constant, Mém., II, t, 3, 13, 105-115: € Les mots de servage et de glèbe avaient échauffe les esprits... La haino universelle
On exprime les mômes vœux et on requiert les mornes actes dans des brochures rédigées en style de sans-culotte : « Abandonnez votre modérantisme désorganisateur. Gomment prétendre à la tranquillité si vous conservez les ennemis de l'intérieur ! Il faut les extirper de votre sein comme un chancre rongeur. » — <( Puisque c'est la guerre de la noblesse contre le peuple, il faut que le peuple se lève comme en 92 et écrase ses ennemis de sa masse. Mais il ne faut pas que le peuple fasse cette guerre à ses dépens. C'est à ceux qui ont intenté le procès de faire les avances de la procédure. » — « Les nobles insolents appellent à grands cris les armées étrangères pour nous enchaîner, pour nous égorger. Prononçons leur bannissement perpétuel. Emparons-nous de leurs biens. Qu'ils soient le domaine inaliénable de la nation1. »
Le Journal de l'Empire ayant inséré, le 11 avril, un avis invitant « les bons citoyens à faire un noble usage de leurs loisirs en faisant parvenir la vérité à ceux qui environnent le monarque », voici quels conseils arrivent aux Tuileries et aux cabinets des ministres : « Il faut exclure les nobles de toute charge et de tout emploi publics et les mettre sous une surveillance sérieuse. » — « En 93, la situation était pire, mais la Providence amena le 31 mai, et quatorze armées sor-
contre la noblesse prêtait à Bonaparte un appui redoutable.... Il en aurait pu tirer un avantage prodigieux. » — Montlosier à Barante, 14 avril (Barante, Mém., 11,133) : * Avec un homme aussi entreprenant et un mouvement de canaille sous le nom de souveraineté du peuple, tous les châteaux frémiront. » — Notes manuscrites de Bousselin (Collection Bégis) : « Il est certain qu'au moment du retour de l'Ile d'Elbe, il y avait un mouvement national dans toute la France pour faire justice de tous les nobles et tous les prêtres. » — Salvandy, Mémoire à V empereur, 14 : * Noua pouvons en un instant voir se renouveler tout 93. »
"1. Du modérantisme mal interprété. De la noblesse et du peuple français. Conspiration de la noblesse féodale contre la liberté des Français. — D'autres brochures dont on trouvera les titres à la fin de ce chapitre tenaient le même langage.
tirent du sein de la France. » — « Pas de faiblesse ! elle nous a perdus l'an dernier. Qu'on agisse comme le comité de Salut public. » — « Il ne faut pas se boruer 9 comprimer les nobles, il faut les opprimer. Il faut confisquer leurs biens et les partager entre les paysans et les ouvriers qui seront, de cette façon, intéressés au maintien des confiscations. » — « Il n'y a qu'un moyen de sauver la France, c'est de sacrifier la classe des nobles et de s'emparer de leurs propriétés. La moitié sera déclarée biens communaux, l'autre donnée à l'armée. Ainsi la masse du peuple sera intéressée à soutenir la cause nationale. » — « Ne craignez pas les jacobins. Votre Majesté a besoin de la massue populaire pour écraser les conspirateurs1. »
Parmi ceux qui réclament une nouvelle Terreur, il y a des conseillers de préfecture, des officiers, des maires, des employés des douanes, des agents des droits réunis. Il y a le général Maranthon qui écrit d'Auch : « Je proposerai la confiscation des biens des réfractaires royalistes, dont moitié serait donnée au fisc et moitié aux gardes nationaux partant pour la frontière. » Il y a l'officier d'ordonnance de l'empereur Lannoy qui écrit de Lyon : « Le peuple éclaterait avec enthousiasme s'il avait une forte impulsion. » Il y a le général Ameil qui écrit de Mézières : « Puisque la
1. Et encore : « Il faut non-seulement empêcher les nobles de porter leurs titres, mais leur faire reprendre leurs noms patronymiques (Capet pour Bourbon, Bouchart pour Montmorency, etc.), conformément au décret de la Convention. » — « Tous les nobles conspirent. Il faut les destituer tous. » — « Il faut s'inspirer de 92. » — « Il faut confisquer les biens rendus aux émigrés. » — « Il faut des mesures révolutionnaires. » — « Pas de pitié pour les conspirateurs. » — « Il faut décréter la Terreur pour sauver la patrie. » — « La patrie est en danger, il faut savoir la défendre par des moyens révolutionnaires », etc., etc., etc.
Lettres à l'empereur et aux ministres, avril à juin (Arch. nat. F,e, I, 26. F. 7, 3646, et AF. IV, 1934). — Un grand nombre de ces lettres sont signées.
pairie est en danger et que notre situation est à peu près la même qu'en 1793, pourquoi ne pas employer les moyens qui nous sauvèrent alors? Tous les citoyens invoquent les grandes mesures de salut public et s'étonnent qu'on n'en prenne aucune. L'empereur ne prend que des demi-mesures... S'il ménage les royalistes tout est perdu1. »
Chez les autorités civiles et militaires, ces sentiments étaient cependant l'exception. Les préfets et les généraux se montraient fort effrayés, et loin de désirer, comme Ameil, que l'on profitât du mouvement révolutionnaire, ils conseillaient de le modérer. « C'est de la frénésie, écrit le sous-préfet de Luné ville. On menace les prêtres et les nobles. En 1793, les esprits n'étaient pas aussi montés qu'aujourd'hui.» — « Les partisans de l'empereur, écrit le préfet de Vaucluse, tiennent des propos qui nous épouvantent. » — « Si l'on n'y prend garde, écrit le préfet des Côtes-du-Nord, on reverra les scènes sanglantes de 92. » — « Si l'administration ne protégeait pas les nobles et les prêtres, écrit le préfet de la Meurthe, la tranquillité serait troublée. » — « Les fonctionnaires, écrit d'Angoulême l'officier d'ordonnance Résigny, ont besoin d'employer leur autorité pour protéger les ex-nobles. Sans quoi, ils ne seraient pas en sûreté. » — « L'exaltation pour l'empire est si forte, écrit le sous-préfet de Barbézicux, qu'il est prudent de la calmer2. »
1. Maranthon à Davout, Auch, 15 mai. Ameil à Grundler, Mézières, 24 avril. De Lannoy à Napoléon, Lyon, 1er juin. (Arch. Guerre.)
2. Extraits de la corresp. des préfets, mars-avril, et rapports d'officiers d'ordonnouce en mission. (Arch. nat. F. 7, 3740, F. 7, 3774. AF. IV, 1934, AF. IV, 1935.) Cf Commandant de gendarmerie a Davout, Nevers, 2J mars. General Vaux à Davout, Dijon, 24 avril. (Arch. Guerre.)